"Papa m'a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi."
Cette voix est aussi celle de l'enfance, puisque le monstre est un enfant. Rien d'étonnant: l'enfance n'est pas le paradis auquel on voudrait la réduire. Ce mythe que la nostalgie et la frustration entretiennent chez tant d'adultes. Elle est une déchirure. Et, avec elle, la solitude et la douleur: on te sépare du corps de ta mère, on t'enferme dans le noir, on te met à la cave, on t'attache pour que tu ne bouges plus. "On", ce sont les parents: le mauvais père, la mauvaise mère. Eux. Qui, à part Freud, a osé dire cela? Que l'enfance c'est aussi l'aliénation, l'enfermement et la souffrance. Qu'on y éprouve déjà ce que l'homme peut faire subir de pire à l'homme (et donc qu'on peut l'écrire, comme il le fera plus tard dans un livre terrible, dont il comprend soudain, en écrivant ces lignes, d'où il venait). Et qu'enfin on la quitte comme on quitte une cage, même si elle fut objectivement heureuse. Il s'en rend compte aujourd'hui, après tant d'années: écrire, au plus profond est un acte né de la douleur. Un acte qui libère dans le langage cette blessure lointaine du corps, la soulage mais ne l'efface jamais. Il aurait souhaité n'écrire que la beauté de vivre, la splendeur du monde, comme il l'a fait aussi. A chaque fois, pourtant, au coeur de la lumière, il y a ce noir: le corps seul, souffrant et qui gémit. Lui voudrait ne pas l'entendre, ne pas le voir. Il voudrait continuer à chanter, mais sa voix se brise, elle mue, et c'est la tragédie qui sort de ses lèvres. La voix du monstre, ou de l'enfant, ou du corps battu et humilié, c'est pareil: "Elle a pris la canne et elle m'a battu. Je n'ai pas pleuré." La plainte. Mais sans pathos. Plus forte encore d'être contenue. Et qui monte de tous et de chacun, parce que l'enfant est devenu un homme avec, au centre, la tache noire qui grandit et mange le visage. Comme cette araignée sur soi qu'il faut essayer de dire, même si les mots manquent pour, malgré tout, voir cette horreur. Et un instant lui résister."Aujourd'hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l'ai regardé il fait rouge dans la cave."
<o:p> </o:p> Etre dedans n'est pas un but en soi. Dedans, il fait noir, comme dans la cave. On n'y voit rien. Mais, de là, on peut voir dehors. Dehors, c'est le monde. Or, cette voix, dans sa pauvreté et sa maladresse, celle du monstre ( de celui qu'on montre ) montre à son tour le monde. Comme lui ne l'a jamais vu-- comme s'il le voyait pour la première fois. Le jaune, l'eau, la terre qui boit. D'où, peut-être, son amour des choses simples, du minuscule et de l'insignifiant. Et des textes qui savent les rendre présentes, parce qu'ils ne parlent pas, parce qu'ils montrent. Ce qu'on voit ici, c'est un monde minimum, comme plus tard celui de Reverdy ou de Beckett. Il y a les murs, les voix, les rires des autres là-haut, et la lucarne avec le jaune du couchant. Mais expliquée, la vision s'évapore. Elle ne touche plus. Elle devient une description. Évanouie la forme, la vision disparaît-- et le monde qu'elle créait. Reste le connu, ce qu'on a tellement l'habitude de voir qu'on ne le voit plus. On appelle ça la réalité. Alors, il se dit que les choses peuvent être invisibles à force d'être vues; que pour les voir, il ne faut plus les reconnaître (comme ici, dans ces phrases bancales); et qu'écrire, c'est cela: ce passage, ce changement dans les mots, avec eux: le familier qui devient étrange et pourtant reste familier. Comment dire cela autrement: "Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l'eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu et elle a rendu du sale." Longtemps plus tard, c'est la même voix qui revient, malgré les langues différentes: "L'eau qui gouttait des tuiles creusait un trou dans le sable du patio. Cela faisait: flac, flac", et encore "flac", sur une feuille de laurier qui s'agitait prise dans une fente des briques."[2] Ou encore: ".elle a vu de la route la cour de récréation l'herbe et les lilas au bord du grillage, c'est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut les gouttes d'eau glissent et s'accrochent dans les coins, c'est plus haut qu'elle." [3] Oui, la même voix, toujours. Et le même étonnement, le même dépaysement qu'il n'est plus nécessaire d'aller chercher loin, dans un imaginaire plus ou moins suspect. Ils sont là, tout près, dans ces mots banals mais dont la pauvreté voulue laisse voir un monde d'autant plus fascinant qu'il n'est jamais nommé."Aujourd'hui il y a eu l'eau une autre fois. Maman était dans là-haut et j'ai entendu la maman petite descendre l'escalier tout doucement."
<o:p> </o:p> L'étonnant avec cette voix, c'est qu'il n'a cessé de l'entendre, même lorsqu'il s'est rendu compte qu'elle n'était que l'écho d'autres voix, plus anciennes. Celle de Benjy, par exemple, dans Le bruit et la fureur. Longtemps avant Matheson, Faulkner avait donné le ton. Déjà en 1929 (mais lui ne le découvrira qu'après "Journal d'un monstre"), on l'entendait cette voix. De l'intérieur de sa douleur, de ce présent qu'elle tissait, on voyait le dehors, le monde tels qu'on ne les avait (presque) jamais vus: comme dans une sorte d'apparition: "Papa s'est dirigé vers la porte et nous a regardé à nouveau. Et puis le noir est revenu et papa est resté noir dans la porte, et puis la porte est redevenue noire." Oui, on voyait bien d'où venait cette voix. Mais, quelle que soit ou non sa nouveauté ou sa valeur, c'est parce qu'elle a été la première qu'elle est définitive. Les autres, infiniment plus profondes ou plus vastes, n'en seront toujours que l'ombre portée. "Aujourd'hui est un autre jour."
C'est toujours l'aujourd'hui que fait cette voix. Même si elle parle du passé ou du futur. Car ce qu'on habite, c'est elle et non ce qu'elle montre. Ou plutôt: ce qu'elle montre en fait partie. Ici et maintenant. Tout cela, il l'a senti confusément. Il ne l'a compris que bien plus tard. Mais c'est ce qu'il cherche depuis qu'il écrit: cette présence dans le mouvement des phrases. De telle sorte que, même si tout passe, c'est toujours aujourd'hui. "Aujourd'hui quand là-haut n'a plus été jaune j'ai mangé dans mon plat." Le soir tombe, mais c'est dans la voix qu'il tombe, et il est là, avec elle. Et on mange, avec elle. On entend les rires. On dort. On a les murs qui sont froids. Avec elle. Tout est là ensemble. Tout se tient. Peu importe finalement l'histoire plus ou moins horrible qu'on essaie de nous suggérer. Le monstre, c'est une voix qui parle-- l'autre voix. Elle fait le présent, comme toutes les vraies voix. Elle éveil la vôtre, que vous ignorez, qui vous fait peur, parfois et ne vous lâche plus. C'est cela aussi écrire. Faire sa voix, comme le monstre fait son bruit, et ne pas s'y reconnaître: parler le monstre.
Un homme assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997 (Le Pré Battoir, 42220 Saint-Julien-Molin-Molette)
[1] Valéry
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