• JUAN GELMAN

    VERS LE SUD ET AUTRES POÈMES

    Poésie/Gallimard, 2014

     


        L’œuvre poétique de Juan Gelman est considérable, aussi bien par son volume (une trentaine de titres à ce jour) que par ce qu’elle nous donne à entendre: une voix combative et fraternelle, blessée, traversée de fulgurances et de ténèbres, tendre et violente — l’une des plus justes  (au double sens) de la poésie hispano-américaine d’aujourd’hui.
        Pour le public français pourrait l’ignorer encore (malgré un volume de traductions déjà ancien et sept traductions récentes), rappelons que Juan Gelman est né à Buenos Aires en 1930 et mort à Mexico en janvier 2014. Poète, traducteur, journaliste, militant révolutionnaire, il quitte l’Argentine en 1975, menacé de mort, un peu avant que ne s’installe dans le pays, de 1976 à 1982, l’une des pires dictatures qu’ait connue l’Amérique Latine en ce siècle pourtant fertile en horreurs et atrocités. Le bilan en sera un pillage organisé de la nation par les militaires et les classes possédantes au nom de la lutte contre le “cancer rouge” et la défense de l’Occident chrétien, une économie ruinée et, surtout, la mise en place d’une industrie de la terreur fondée sur la pratique systématique de la torture qui vaudra au pays dévasté 30000 “disparus”, selon l’euphémisme rendu tristement célèbre par la langue de bois officielle. Juan Gelman ne fut évidemment pas épargné. Les militaires argentins séquestreront ses deux enfants et sa belle-fille enceinte. Son fils, Ariel, ne reparaîtra pas et c’est seulement tout récemment, après douze ans de recherches, qu’il finira par retrouver sa petite fille âgée de vingt-trois ans, née en prison, enlevée à sa mère et, comme c’était courant alors, clandestinement “adoptée” en toute impunité par les familles des militaires ou de leurs proches et donc coupée de toutes ses racines.
        Du plus profond de la douleur, la voix de Juan Gelman... Une voix qui ne s’apitoie pas, ne se prend pas aux sortilèges de sa propre souffrance. Une voix qui ne crie pas, n’invective pas, qui ne dénonce pas, mais qui témoigne. Et malgré les ténèbres, la peur, la mort, malgré tout ce qui nous entraîne dans cette chute interminable qu’est toute vie humaine, ce dont elle témoigne, c’est de quelque chose qui est là, qui ne veut pas se rendre. Quelque chose qui entre désespoir et fureur sarcasmes et humour, obstination et tendresse, remonte le courant, pousse vers la lumière, comme un arbre, un arbre qui grandit, « qui rêve le rêve où un coq, une pierre et la tristesse regardent le monde entier et le mettent dans la bouche d’un enfant pour que boive le soleil ».



    la table




    je suis né dans une forêt du sud / j’ai été un pin / sur moi
    se sont levés des soleils / des nuits sont tombées / des lunes / des présages /     sur moi
    ont chanté des oiseaux différents / ont fait leur nid des oiseaux / par exemple     ta voix
    a fait son nid / en moi précisément / belle et douce /

    là où j’ai brûlé silencieux / j’ai cru ou su
    que la main élue pour s’asseoir et dormir /
    la main qui jaillissait sur ton sein vers le sud /
    était ma main qui aujourd’hui erre par ici  bouche ouverte / folle / triste /

    pourquoi es-tu triste / petite main ? / pourquoi crépites-tu dans l’obscur sans     me laisser     dormir ?/
    te fais-tu main comme si une femme et un homme s’étreignaient dans un œuf     de lumière ? / comme un cygne
    qui jette son temps par la fenêtre ? / comme douce lettre qui me racles les os ? / main qui m’écris ? / pourquoi pleus-tu / main /

    avec étonnement ou vertu ? / deux lunes t’entourent /
    la lune de la nuit et la lune de l’âme /
    la lune de la lune et la lune de toi /
    main qui jaillit avec vérité / tu résonnes

    comme dimanche ou cloche /
    main qui m’a fait table /
    sur moi on couche les prisonniers de la dictature militaire /
    on leur met la gégène dans la bouche qui annonçait la révolution /

    on leur met 220 volts dans la bouche qui annonçait le règne de la révolution /
    la gégène sur la tête qui rêvait couchée sur les doux oreillers de la révolution
    la gégène sur les testicules qui frappaient aux porte de la révolution
    220 volts sur les lèvres des vagins / pulvérisant leurs ciels /

    les enfants ne vont plus sortir par là / ni les lyres / ni les chevaux sauvages /
    une haine pure va sortir par là / non pas des vols / petites frères /
    on torture le jus des vagins de mon pays /
    le jus de mon pays ressemble à une bête /

    il ressemble à king kong attrapant un aéroplane /
    il ressemble à un puits de sang qui arrose mon pays /
    il ressemble à un président militaire qui arrose /
    des vagins où un jour l’épouse eut un sommeil plus sûr /

    jouissance et effroi de l’âme / on les passe à la gégène sur moi /
    des soleils se sont levés sur moi / des nuits sont tombées / des lunes,     aujourd’hui tant
    de désolation / la bave de la peur / l’urine / les cris
    sur la table / certains

    trahissent la vie et se laissent tuer /
    d’autres trahissent les vivants et se laissent vivre /
    j’ai été pin / sur moi
    sont tombées des nuits / une ombre à présent

    secoue sa chevelure de lumière / salue
    avec son chapeau de chair et d’os /
    son chapeau est de miel /
    elle salue les compagnons de chair d’os et de miel




    nids

    à francesco


    les compagnons qui ont débarqué dans la mort
    ont la bouche pleine d’orangers
    plantés en plein milieu de leurs soirées /
    des arbrisseaux à qui ils donnaient à manger chaque fois

    qu’ils combattaient l’ennemi ou qu’ils rêvaient /
    avec l’écho et la rage de leurs coups de feu ils leur donnaient à manger /
    la petite tourterelle blessée d’amour faisait son nid dans les leurs coups de feu /
    les orangers ouvraient leurs branches et tombaient

    les crépuscules que les compagnons serraient pour qu’ils fassent silence /
    et qu’on entende la beauté qui viendra /
    les compagnons avaient un petit morceau de beauté qui viendra /
    il la laissaient tomber pour que tous sortent

    chercher la justice dans la rue /
    chercher le soleil pour ces froids du sud /
    les compagnons ont la bouche pleine de silence /
    comme de petits enfants sans nouvelles du lieu où la vie dodeline /

    les orangers s’ouvrent comme une fenêtre /
    les compagnons penchés regardent passer le temps
    qui transforme leur chair en cloche
    sonnant contre le vent du sud /


    autres écritures


    la nuit te cogne le visage comme les pieds de dieu /
    quelle est cette lumière qui monte de tes morts ? / vois-tu quelque chose
    à la lumière de cette lumière ? / que vois-tu ? de petits os
    soutenant l’automne ? / quelqu’un qui

    racle les murs du monde avec ses os ? / vois-tu plus ? /
    raclent-ils les murs de l’âme ? écrivent-ils
    « vive la lutte » ? raclent-ils
    les murs de la nuit ? écrivent-ils « vive l’âme » /

    raclent-ils le feu où j’ai brûlé où nous sommes morts / tous les compagnons ? / écrivent-ils ?
    dans le feu ? / dans la lumière ? / dans la lumière de cette lumière ? /
    à présent passent les compagnons la langue fermée /
    ils passent entre les pieds et les chemins des pieds /

    ils passent cousus à la lumière /
    ils raclent le silence avec un os /
    l’os écrit le mot « lutter » /
    l’os est devenu un os qui écrit /



    sur la poésie


    il y aurait deux choses à dire /
    que personne ne la lit beaucoup /
    que ce personne c’est très peu de gens /
    que tout le monde ne pense qu’au problème de la crise mondiale / et  

    au problème de manger tous les jours / il s’agit
    d’un sujet important / je me rappelle
    quand l’oncle juan est mort de faim /
    il disait qu’il ne se souvenait même pas de manger et qu’il n’y avait pas de problème /

    mais le problème vint plus tard /
    il n’y avait pas d’argent pour le cercueil /
    et quand finalement le camion municipal passa pour l’emporter
    l’oncle juan ressemblait à un petit oiseau /

    ceux de la municipalité le regardèrent avec mépris et dédain / ils murmuraient
    qu’on leur casse toujours les pieds /  
    qu’eux ils étaient des hommes et qu’ils enterraient des hommes / et non
    des oisillons comme l’oncle juan / spécialement

    parce que l’oncle s’était mis à chanter cui-cui tout le long du voyage au crématorium municipal /
    ce qui leur avait semblé un manque de respect dont ils étaient très offensés /
    et quand ils lui donnaient une tape pour qu’il ferme sa boîte /
    le cui-cui volait dans la cabine du camion et ils sentaient que ça leur faisait cui-cui dans la tête / l’

    oncle juan était comme ça / il aimait chanter /
    et il ne voyait pas pourquoi la mort était une raison pour ne pas chanter /
    il entra dans le four en chantant cui-cui / on sortit ses cendres elles piaillèrent un moment /
    et les compagnons municipaux regardèrent leurs chaussures grises de honte / mais

    pour en revenir à la poésie /
    les poètes aujourd’hui vont assez mal /
    personne ne les lit beaucoup / ce personne c’est très peu de gens /
    le métier a perdu son prestige / pour un poète c’est tous les jours plus difficile

    d’obtenir l’amour d’une fille /
    d’être candidat à la présidence / d’avoir la confiance d’un épicier /
    d’avoir un guerrier de qui chanter les exploits /
    un roi pour lui payer trois pièces d’or le vers /

    et personne ne sait si ça se passe comme ça parce qu’il n’y a plus de filles / d’épiciers / de guerriers / de rois /
    ou simplement de poètes /
    ou les deux choses à la fois et il est inutile
    de se casser la tête à penser au problème /

    ce qui est bon c’est de savoir qu’on peut chanter cui-cui
    dans les plus étranges circonstances /
    l’oncle juan après sa mort / moi à présent
    pour que tu m’aimes





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  • VIENT DE PARAÎTRE

     

    JACQUES ANCET

    La lumière et les cendres

    milonga pour Juan Gelman

    édition bilingue : préface et traduction de Rodolfo Alonso

    Editions CARACTÈRES

     

     

    i



    c’est là devant on regarde
    la pièce vide le jour
    arrêté sur la fenêtre
    dans les yeux on voit venir
    ce qu’on a jamais pu croire
    on bat des cils on va dire
    mais comment dire on se tait

    es ahí enfrente uno mira
    la pieza desierta el día
    detenido en la ventana
    se ve venir en los ojos
    lo que jamás hemos creído
    pestañeamos al decir
    y cómo decir calla uno








    ii


    on attend on n’entend rien
    on voit passer la lumière
    plus loin là où les visages
    brillent des morceaux de neige
    restent suspendus aux branches
    goutte à goutte ils étincellent
    et s’évaporent on écoute

    nada se entiende uno espera
    se ve pasar a la luz
    más lejos donde los rostros
    brillan los copos de nieve
    quedan colgando en las ramas
    refulgen gota por gota y
    se evaporan uno escucha







    iii


    je compte sept disait-il
    car dans sept il y a un
    et encore un il montrait
    ses doigts écartés comptait
    puis les refermait le soir
    tombait on ne comprenait
    pas mais on comptait quand même

    yo cuento siete decía
    porque en siete hay uno
    y todavía uno mostraba
    sus dedos sueltos contaba
    los apretaba la noche
    caía no comprendíamos
    pero se contaba igual






    iv


    et maintenant maintenant
    quelle main va le conduire
    celle du jour se retire
    celle de la nuit s’avance
    mais ce n’est pas une main
    un trou peut-être une bouche
    noire qui dit maintenant

    y ahora ahora ahora
    qué mano va a conducirlo
    la del día se retira
    avanza la de la noche
    pero no es una mano
    un aujero acaso boca 
    negra que dice ahora





    v

    et c’est la nuit une porte
    se referme les visages
    sont tournés vers la lumière
    elle tombe on entrevoit
    ce qu’on ne voudrait pas voir
    des ombres fuient sur la vitre
    des mains quelque chose crie

    y es de noche una puerta
    se cierra los rostros se han
    dado vuelta hacia la luz
    ella cae se entrevé
    lo que ver no se quisiera
    sombras huyen sobre el vidrio
    y unas manos algo grita








    vi


    au bout au bout dit la voix
    au bout de quoi dit une autre
    de rien de rien dit la même
    pas de bout à rien dit l’autre
    c’est le rien qui est au bout
    c’est le bout qui est le rien
    les voix parlent et puis se taisent

    al fin al fin la voz dice
    al fin de qué dice otra
    de nada dice la misma
    no hay fin de nada dice otra
    la nada es lo que es al fin
    es el fin lo que es la nada
    las voces hablan se callan





    vii


    il vient et c’est le soleil
    il a des ombres filantes
    un scintillement de givre
    il a du noir une voix
    de solitude un voyage
    de visages il a des yeux
    qui le fixent il n’en a pas

    él llega y tenemos sol
    y con él caen las sombras
    un centelleo de escarcha
    tiene algo negro una voz
    de soledad un viaje
    de rostros él tiene ojos
    que lo fijan él no tiene

     

    ...


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  • VIENT DE PARAÎTRE

    L'éthique démontrée selon l'ordre poétique

    Editions Caractères 

     

    Le verbe et l’espérance


    J’ai rêvé d’une alliance entre le verbe
    et l’espérance, même si la vie n’est
    pas mûre pour nos rêves...
                                     Liliana Lukin


        Les clichés sur la littérature d’Amérique latine ont la vie dure. Entre autres l’inévitable adjectif « baroque » accolé à tort et à travers à toutes ses productions littéraires et artistiques et qui permet de proposer sous cette appellation non contrôlée tous les textes dans lesquels l’usage de l’image, de la métaphore débridée ou de la prolifération langagière jouent un rôle prépondérant. Pourtant, si un certain nombre d’écrivains du sous-continent peuvent facilement se retrouver dans cette classification, tous n’y entrent pas et même s’en éloignent considérablement. Liliana Lukin est de ceux-là.
        Il suffit de parcourir son œuvre, qui ne compte pas moins d’une douzaine de livres à ce jour, pour s’en rendre compte. Du premier poème (datant d’un recueil de 1981) au dernier (celui, paru en 2012, ici traduit), c’est la même écriture pensive, incisive et concise. Où ne se trame aucune envolée rhétorique, aucun ruissellement d’images, pas ou très peu d’épanchements lyriques, mais des textes qui s’offrent moins qu’ils réclament d’être peu à peu conquis dans leur secrète alchimie.
        Cette alchimie — travail conjoint de l’œil et de l’oreille — consiste en une mise en espace de la voix —  en une calligraphie de la voix (1). Cette voix invisible qui parle dans le poème, qui parle le poème, se fait en le faisant — ce « mouvement de la parole dans l’écriture » (Hopkins) dont l’écoute donne à voir, nous offre un « théâtre d’opérations » diverses (visuelles, sonores, textuelles, mentales, érotiques...), sur lequel se « joue » (dans tous les sens du terme), toute cette œuvre. D’où ces jeux de miroir  où notre réalité la plus intime se révèle dans la distance même d’une mise en scène (souvent accompagnée d’un remarquable travail d’illustration) dont l’écriture et le corps, l’une dans l’autre, sont l’espace privilégié.
        C’est dire que la poésie de Liliana Lukin, se situe d’emblée dans cette tradition de la méditation dont Unamuno en son temps se réclamait également et qui, des mystiques espagnols, des « Métaphysiques » anglais à Eliot, Cernuda ou Valente, en passant par Leopardi, Wordsworth, Coleridge, Hopkins, Rilke, Mallarmé ou Borges tend, selon lui, et contre tous les dualismes qui nous parasitent, à sentir la pensée et penser le sentir. Pareille « appréhension sensorielle de la pensée » (Eliot), c’est sans doute  L’Ethique démontrée selon l’ordre poétique qui nous en donne l’illustration la plus frappante et la plus belle.

                                                                                               *

        Car voici un livre, comme il en existe très peu, qui rend en quelque sorte à la philosophie la monnaie de sa pièce. Dans la mesure où ce n’est plus la philosophie qui, du haut de son savoir, viendrait donner un sens à la poésie, lui expliquer en quelque sorte ce qu’elle ne sait pas qu’elle dit ou fait, mais où c’est la poésie qui investirait la philosophie de sa puissance sensible et la ferait non plus seulement comprendre intellectuellement mais éprouver physiquement. Et qui lui révélerait la charge d’affect qui souvent de cache sous ses concepts. D’autant que la philosophie ici n’est pas représentée par n’importe quel philosophe mais par Spinoza, celui justement chez qui affect et concept sont si étroitement confondus qu’on a pu parler à son propos de « poème de la pensée » (2).
        C’est ce poème de la pensée qu’explore Liliana Lukin et à partir duquel elle développe son propre poème. Où il est, d’entrée, question de « rêve » . Rêve d’un jardin, d’une sorte d’Eden où retrouver l’unité et la paix interdites par le monde extérieur:
     
    Je rêve d’une porte :
    je ferme mon verrou
    comme une clef.
    Comme dans tous les
    beaux rêves humains,
    la porte donne sur un jardin.
    Mais ma clef ouvre vers
    l’intérieur, où il n’y a
    qu’ombre, parfum et rumeur
    de feuilles et de vent.

        Telle apparaît l’Ethique  à laquelle le titre de ce livre fait très clairement allusion. Si clairement même qu’on ne peut s’empêcher d’y percevoir une ambition de la poésie qui s’affirme ici comme l’égale de la philosophie. Et, comble d’audace, lui ouvre des perspectives dont elle-même n’aurait pas eu conscience. Oui, l’Ethique serait un jardin rêvé, une sorte d’Eden de « parfum [...] de feuilles et de vent », un espace de liberté — une Utopie. Celle d’un monde qui, par la puissance de la Raison, réaliserait « le rêve de tous » (XIV) :

    ...
    l’univers entier
    se reposant des catastrophes,
    sans innocence, mais oublieux du mal.

    Dans l’instant du rêve
    tout est en accord avec sa nature,
    et attentif à une violence
    plus grande que le silence .
    plus proche du bien commun. (XV)
    ...

        Mais cet accord ne dure justement que « l’instant du rêve », avant que le réveil ne rende le rêveur à la dure réalité, à ce « monde d’/affamés, déguenillés /et seuls,/amputé par/une misère/qui ne guérit /dans le récit d’aucune veille » (XI) :

    Au désespoir je reçois
    comme un choc le désespoir :
    d’avoir rêvé et maintenant d’être
    réveillé : je mords l’os,
    je donne le quignon à ronger,
    je soulève la pierre et je maudis,
    non pas comme celui qui a rêvé
    à la profondeur de ne pas pouvoir,
    non pas comme celui qui sait quoi faire
    et ne trouve ni comment ni où
    ni avec quoi,
    mais comme éprouvant mes forces,   
    préparant mes dents,
    mesurant les obstacles
    et les laissant tomber
    selon la loi
    de leur propre gravité. (VII)

        Il y a une rage dans ce désespoir. L’obstination aussi d’une pensée mue par une force irrésistible : le désir, cette émanation du corps. Contre le dualisme régnant à son époque et jusqu’à aujourd’hui, Spinoza est le premier à affirmer l’inséparation de l’âme et du corps, comme le soulignent les citations placées en exergue du livre IV :  L'idée du Corps et le Corps, c'est-à-dire (Prop. 13) l'Âme et le Corps, sont un seul et même Individu qui est conçu tantôt sous l'attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l'Étendue.
        Cette célébration du corps, dont nous n’avons pas fini d’hériter (« Je me suis réveillé en célébrant ce corps/qui me rend libre de célébrer ») fait signe vers un travail de pensée et de langage où philosophie et poésie finissent par se rejoindre : « Mon corps jouit quand je pense » écrit Liliana Lukin. Parole de philosophe, bien sûr, mais parole de poète tout autant. Car ce penseur, ce réprouvé, cet « étranger » dont il nous est dit dans le poème IX qu’il est un être « sans identité sans carte/de rationnement, ni argent », qui a faim, qui ne sait où dormir, que les autres rejettent, s’il correspond à l’image du rebelle qu’était Spinoza, correspond aussi à celle du poète. Ce marginal qui rêve de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », qui lui aussi, rêve d’un jardin où il « laisser[ait]/des mots dans l’oreille/d’un enfant ». Celui dont le langage sort du langage commun et nous touche au sens le plus fort du terme, parce qu’il est avant tout un langage du corps. Ou plutôt, le maximum de corps — de matérialité — que puisse porter le langage.
        D’où la force insinuante de cette œuvre dont la brièveté n’a d’égale que l’intensité et qui, tout en rêvant ce « poème de la pensée » qu’est l’Ethique de Spinoza, devient en même temps une pensée du poème — ou son rêve. Rêve sur lequel elle se referme avec la répétition en miroir du texte liminaire qui, s’il renvoyait d’abord au travail du philosophe — « démonstration Baruch Spinoza parle », pourrait renvoyer, maintenant qu’il n’a plus de titre, à celui de Liliana Lukin, c’est-à-dire à celui du poète :

    Moi qui ai été
    chassé, exposé, j’aime le reste
    de clarté qui rend possible
    de voir le jardin où il n’y a
    pas de jardin : j’aime
    mon rejet, mon verrou,
    le danger du texte
    engendré.

     

    (1)  C’est le titre d’une brève anthologie, présentée et traduite par Jacques Ancet, publiée l’an passée aux éditions Alidades.

    (2) Henri Meschonnic, Spinoza poème de la pensée, Maisonneuve & Larose, 2002.


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  • Vient de paraître

    Editions Polyglotte-C.I.C.C.A.T

    collection Paroles de Scène

    Au pied du mur

    pièce en deux actes et 24 tableaux


    ACTE I

    Tableau 1

        Un mur qui traverse tout l’espace de la scène. Deux hommes entrent et s’arrêtent au pied : l’un petit, jeans, chemise, blouson. L’autre plus grand, couvert d’une longue parka.

        Le Petit — Tu crois qu’on voit quelque chose ?
        Le Grand — J’en sais rien.
        Le Petit  — On peut toujours essayer.
        Le Grand — Si tu veux
        Le Petit  — Aide-moi.
        Le Grand — Oh hisse ! (Le Petit monte sur ses épaules). Alors, tu vois ?
        Le Petit — Oui.
        Le Grand — Et qu’est-ce que tu vois ?
        Le Petit —  Rien.
        Le Grand —  Comment ça rien ?
        Le Petit —  Rien, du vide.
        Le Grand —  Alors c’est qu’on est très haut ?
        Le Petit — Non, parce qu’on voit le sol, juste là en bas, de l’autre côté.
        Le Grand — Alors on voit quelque chose.
        Le Petit —  Si tu veux, mais c’est rien.
        Le Grand —  Tu dis n’importe quoi.
        Le Petit —  Non, il y a bien la terre, mais c’est comme si elle se perdait dans la brume. Ou dans le vide.
        Le Grand — Alors ça sert à rien de regarder. Descends. (Il redescend).
        Le Petit —  C’est bizarre.
        Le Grand —  Qu’est-ce qui est bizarre ?
        Le Petit —  On voit rien mais c’est comme si on voyait tout. Comme si on voyait le ciel partout, mais c’est pas vraiment le ciel.
        Le Grand —  Quoi alors?
        Le Petit —  Un espace transparent. On pourrait marcher et, très vite, on serait plus là.
        Le Grand — Tu parles d’un programme. Regarde donc ailleurs. Là, par exemple. Tu tournes le dos au mur et au moins tu vois quelque chose : des rues, des arbres, des fenêtres, des voitures, des passants. Comme je dis toujours : faut pas être trop curieux. On voit ce qu’on voit et basta.
        Le Petit — Ou ce qu’on voit pas.
    Le Grand —  Ce qu’on voit pas ?
        Le Petit — Ce que tu vois, tu es vraiment sûr que tu le vois ? Tu dis « maison », « nuages » et tu les vois. Mais c’est parce que tu leur donnes un nom. Sinon qu’est-ce que tu verrais ?
        Le Grand —  La même chose !
        Le Petit — Que tu crois ! Mais réfléchis un peu. Si « nuages » et « maison » n’existaient pas, tu verrais quelque chose et quelque chose, mais plus des nuages ou une maison.
        Le Grand—  Arrête ! Tu me fatigues
        Le Petit—  Qu’est-ce qu’on fait ?
        Le Grand—  On va boire un coup ?
        Le Petit—  D’accord.
        Ils s’éloignent. Silence. Troublé par des cris, des rires, des bruits de voix. Une bande de gamins apparaît. Ils s’arrêtent, lèvent la tête, regardent le haut du mur. Ils essaient de grimper, sautent sans succès. L’un d’eux donne de grands coups de pied avec hargne. Les autres s’en vont. Il s’acharne encore un moment puis les suit en courant.
       

    Tableau 2

        Début d’après-midi. Retour du Petit et du Grand.

        Le Petit — Je regarderais bien encore un coup.
        Le Grand — Pour ce qu’il y a à voir...
        Le Petit —  On sait jamais.
        Le Grand —  Tu parles !
        Le Petit —  Rien qu’un petit coup.
        Le Grand —  Pas longtemps alors.
        Le Petit —  Promis. (Il grimpe sur les épaules du Grand)
        Le Grand —  Aïe ! Tu me fais mal ! Alors, toujours rien ?
        Le Petit — Si ! Un arbre !
        Le Grand — Un arbre ?
        Le Petit — Oui, un arbre.
        Le Grand — Quel arbre ?
        Le Petit — Grand, mais je sais pas le nom.
        Le Grand — Et puis?
        Le Petit — Et puis c’est beau. Une sorte d’énorme explosion de branches et de feuilles. Les yeux se perdent. Comme dans un labyrinthe. On aimerait bien les suivre.
        Le Grand — Et qu’est-ce qu’on y ferait ?
        Le Petit — Rien. On resterait là à regarder dessous les gens qui ne nous verraient pas. Ou dessus, les vols des oiseaux avec leurs froissements d’ailes et leurs cris. Et puis, plus loin, le ciel comme du fond d’une grotte.
        Le Grand — Et autour, qu’est-ce que tu vois ?
        Le Petit — Pas grand chose. De l’herbe. Derrière les feuilles quelque chose, mais je sais pas dire quoi : un mur ou un rocher. C’est blanc, un peu beige. Ça pourrait être aussi une vache, mais ça bouge pas.
         Le Grand — T’es lourd.
        Le Petit — Oui, je descends.
        Le Grand — Ouf !
        Le Petit — C’est beau.
        Le Grand — Qu’est-ce qui est beau ?
        Le Petit — L’arbre.
        Le Grand — Les arbres, y en a partout.
        Le Petit — Oui, mais c’est pas pareil. Là c’est comme la première fois. Comme si t’en avais jamais vu. C’est quelque chose qui pousse — qui te pousse. Tu peux pas résister. Tu cherches un nom. Mais y en a pas encore.
        Le Grand — Qu’est-ce que tu racontes ?
        Le petit — J’en sais rien. Je parle. L’arbre me fait parler. Des mots, des phrases, confondus, mélangés. On s’y perd. On bafouille.
        Le Grand—  Pour ça oui. Allez, on y va ?
        Le Petit—  On y va.

        Ils disparaissent sur la droite. Silence à nouveau. Le jour tombe. C’est bientôt la nuit. Entre un ivrogne qui trébuche, s’arrête en maugréant, vacille et pisse contre le mur. Noir. Le mur luit d’une légère phosphorescence.


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  • Vient de paraître

    JORGE BOCCANERA

    LÈVRES AUX BRANCHES CASSÉES ET AUTRES POÈMES

    traduit par Jacques Ancet et Jean Portante

    Al Manar 

     

     


    Jorge Boccanera est né à Bahía Blanca (Argentine) en 1952. Poète, homme de théâtre, essayiste, il est l’auteur d’une vingtaine de livres, qui lui ont valu de nombreux prix comme, entre autres,  le prestigieux prix Casa de las Américas (Cuba, 1976) pour son second livre, le le Prix Internacional « Camaiore » (Italie, 2008), le Prix Casa de América de España (Madrid, 2008) et récemment les non moins prestigieux Grand Prix d’Honneur Fondation Argentine pour la Poésie (Buenos Aires, 2012) et Prix international de Poésie Ramón Velarde, (México, 2012)..
        Beaucoup de poèmes font tout ce qu’ils peuvent pour ressembler à des poèmes. Ceux de Boccanera, inscrits dans une lignée qui va de Neruda à Gelman en passant par Vallejo, font tout ce qu’ils peuvent pour ressembler à la vie. Une vie marquée par la violence de l’histoire (d’où son exil de 1976 à 1984 du début de la dictature aux débuts de la démocratie revenue) mais aussi par la fraternité, l’humour, le sarcasme, la solitude, l’érotisme et la tendresse, qui donnent à cette poésie son intensité et sa force de langage.
        Quand on demande à Jorge Boccanera ce qu’est pour lui la poésie, voici ce qu’il répond : « La poésie possède pour moi le souffle du voyage ; l’imprévisible, l’aventure, la liberté qui s’élargit à chaque nouveau chemin ; le halètement de la navigation qui entre dans des lieux inconnus. C’est, alors, cette ‘autre terre’ savourée, pressentie, à peine entrevue dans les yeux du voyageur. Et c’est le reportage le plus à fond qui se puisse faire sur la réalité, avec quelques pauvres mots flottant sur les immenses eaux du silence. Dialogue d’essences, de correspondances souterraines, la poésie recherche toujours le poids de l’intensité ».

     

     

    MONOLOGUE DU STUPIDE

    Qui écrit ? La faim. La voracité fouille,
    agite un épouvantail aux yeux vides. Il n’y a pas de lettres,
    il y a des coups de dents. Ce qui repousse et mord.
    Férocité d’écrire : chaque touche un moignon, un clou
    qui raye la cuisse du silence.
    Qui répond ? Une voix rouillée. Pointe
    d’un cœur ébréché qui fond sur sa proie
    respirant des questions.

    Ça se mange. Gloutonnerie du vide.


    HORLOGE

    Immobile, immuable,
    sédentaire,
    je fixe le cadrant
    atone
    et statique.

    Chez elle aussi
    la procession passe au-dedans.


    DU CAHIER DE L’IMPATIENT

    L’arbre de l’Après pousse chez toi.
    Ce n’est pas n’importe quel arbre, on n’en connaît pas le fruit.
    (Il va donner de l’ombre. Après)
    Ses racines peuvent soulever le plancher des
    chambres où tu dors.
    (Il va donner des fleurs. Après)
    Ses branches entrent déjà par ta fenêtre.
    (Il va embaumer. Après)

    Il faut le couper. Maintenant !


    LES YEUX DE NAZIM HIKMET PARLENT

    Sur ma main
    la moitié d’une orange brille.
    L’autre moitié est sur une table à des milliers de
    kilomètres d’ici.
    Impossible de mordre cette moitié
    sans qu’il fasse mal le vide.


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