• Luis Cernuda, Espagne (1902-1963)



    Invocations (1934-1935)


    La gloire du poète

    Démon, ô toi mon frère, mon semblable,
    Je t'ai vu pâlir, suspendu comme la lune du matin,
    Caché sous un nuage dans le ciel,
    Parmi les horribles montagnes,
    Une flamme en guise de fleur derrière ta petite oreille tentatrice,
    Et tu blasphémais plein d'un ignorant bonheur,
    Pareil à un enfant quand il entonne sa prière,
    Et tu te moquais, cruel, en contemplant ma lassitude de la terre.

    Mais ce n'est pas à toi,
    Mon amour devenu éternité,
    A rire de ce rêve, de cette impuissance, de cette chute,
    Car nous sommes étincelles d'un même feu
    Et un même souffle nous a lancés sur les ondes ténébreuses
    D'une étrange création, où les hommes
    Se consument comme l'allumette en gravissant les pénibles années de leur vie.

    Ta chair comme la mienne
    Désire après l'eau et le soleil le frôlement de l'ombre;
    Notre parole cherche
    Le jeune homme semblable à la branche fleurie
    Qui courbe la grâce de son arôme et de sa couleur dans l'air tiède de mai;
    Notre regard, la mer monotone et diverse,
    Habitée par le cri des oiseaux tristes dans l'orage,
    Notre main de beaux vers à livrer au mépris des hommes.

    Les hommes, tu les connais, toi mon frère;
    Vois-les comme ils redressent leur couronne invisible
    Tandis qu'ils s'effacent dans l'ombre avec leurs femmes au bras,
    Fardeau d'inconsciente suffisance,
    Portant à distance respectueuse de leur poitrine,
    Tels des prêtres catholiques la forme de leur triste dieu,
    Les enfants engendrés en ces quelques minutes dérobées au sommeil,
    Pour les vouer à la promiscuité dans les lourdes ténèbres conjugales
    De leurs tanières, amoncelées les unes sur les autres.

    Vois-les perdus dans la nature,
    Comme il dépérissent parmi les gracieux châtaigniers ou les platanes taciturnes,
    Comme ils lèvent le menton avec mesquinerie,
    En sentant une peur obscure leur mordre les talons;
    Vois-les comme ils désertent leur travail au septième jour autorisé,
    Tandis que la caisse, le comptoir, la clinique, l'étude, le bureau officiel
    Laissent passer l'air et sa rumeur silencieuse dans leur espace solitaire.

    Écoute-les vomir d'interminables phrases
    Aromatisées de facile violence,
    Réclamant un abri pour l'enfant enchaîné sous le divin soleil,
    Une boisson tiède, qui épargne de son velours
    Le climat de leur gosier,
    Que pourrait meurtrir le froid excessif de l'eau naturelle.

    Écoute leurs préceptes de marbre
    Sur l'utilité, la norme, le beau;
    Écoute-les dicter leur loi au monde, délimiter l'amour, fixer un canon à l'inexprimable        beauté,
    Tout en charmant leurs sens de haut-parleurs délirants;
    Contemple leurs étranges cerveaux
    Appliqués à dresser, fils après fils, un difficile château de sable
    Qui d'un front livide et torve puisse nier la paix resplendissante des étoiles.

    Tels sont, mon frère,
    Les êtres auprès de qui je meurs solitaire,
    Fantômes d'où surgira un  jour
    L'érudit solennel, oracle de ces mots, les miens, devant des élèves étrangers,
    Gagnant ainsi la renommée,
    Plus une petite maison de campagne dans les inquiétantes montagnes proches de la      capitale;
    Pendant que toi, caché sous la brume irisée,
    Tu caresses les boucles de ta chevelure
    Et contemples d'en haut, d'un air distrait,
    ce monde sale où le poète étouffe.

    Tu sais pourtant que ma voix est la tienne,
    Que mon amour est le tien;
    Laisse, oh, laisse pour une longue nuit
    Glisser ton corps chaud et obscur,
    Léger comme un fouet,
    Sous le mien, momie d'ennui enfouie dans une tombe anonyme,
    Et que tes baisers, cette source intarissable,
    Versent en moi la fièvre d'une passion à mort entre nous deux;
    Car je suis las du vain labeur des mots,
    Comme l'enfant est las des doux petits cailloux
    Qu'il jette dans le lac pour voir son calme frissonner
    Et le reflet d'une grande aile mystérieuse.

    Il est l'heure à présent, il est grand temps
    Que tes mains cèdent à ma vie
    L'amer poignard convoité du poète;
    Que tu le plonges d'un seul coup précis
    Dans cette poitrine sonore et vibrante, pareille à un luth,
    Où la mort elle seule,
    La mort elle seule,
    Peut faire résonner la mélodie promise.


     


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  • DEUX TANGOS



    EL CHOCLO (L'épis de maïs), 1947


    Avec ce tango qu'est gouailleur, gouape et crâneur
    les ambitions de mon faubourg ont pris des ailes.
    Avec ce tango fut le tango et sa clameur
    est montée du quartier sordide jusqu'au ciel.
    Charme troublant d'un amour qui se fit cadence
    s'ouvrit sa voie sans autre loi que l'espérance,
    mêlant rage et absence, et la foi, la douleur,
    pleurant dans l'innocenc' d'un rythme rigoleur.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> 

    </o:p>Dans le miracle de tes notes et leurs promesses
    sont nées sans y penser les nanas, les gonzesses,
    lune des flaques déhanchement caresses
    et un désir brutal dans la façon d'aimer.
    Si je t'évoque ô tango bien aimé
    je sens trembler une guinguette sous mes pieds
    et j'entends ronchonner tout mon passé.
    Maintenant que ma mèr' s'en est allée
    je la sens qui vient à pas de loup m'embrasser
    quand ton chant s'élève au son du bandonéon.<o:p> 

    </o:p>Carancanfunfa a pris la mer sous ta bannière
    dans un Pernod mêlé Paris à Buenos Aires
    tu t'es fait parrain du tombeur, de la putain
    marraine même de la môme et du rupin.
    Par toi flambeuse, frime, clodo, taule et dèche,
    se firent un nom en devenant ton aventure
    messe de jupes, kérosène, couteaux, blessures,
    brûlant dans les taudis et brûlant dans mon cœur.

    Paroles: Enrique Santos Discépolo (traduit par Jacques Ancet)
    Musique Angel Villoldo



    GLOIRE

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>
    T'es rempli d'pognon, t'es un grand monsieur
    mais ça marche pas avec moi mon vieux
    avec ton amour et tes faux serments,
    va donc voir ailleurs, là tu perds ton temps.
    Depuis le début moi j'ai deviné
    que c' que tu voulais c'était m'acheter
    mais tu sais j'ai un sacré pédigree
    à une autre port' vas-t'en donc frapper!

    Mon p'tit vieux, salut, tu peux déguerpir !
    ma jeuness' n'est pas fleur à boutonnière;
    toute cette gloir' que tu viens m'offrir
    garde-la plutôt pour une autr' rombière.
    L'a pas d' cann' mon mec, c'est pas un rupin
    mais tu dois savoir que d'cœur il est plein;
    je sais bien que j'suis tout entière à lui
    y a qu'un' gloir' toujours c'est cell' de l'amour.

    Je n'veux ni champagne ni bamboula
    ni vivre en hôtel dit particulier,
    et à la voitur' que tu m'offres là
    je préfèr' l'auto que je vais louer.
    Je vais te donner un conseil d'ami,
    pour mettre un point à la conversation:
    achèt'-toi un peigne et fais-toi sortir
    un' bonn' fois l'idée de ton bourrichon.

    <o:p>Paroles: </o:p>Armando J. Tagini (Traduit par Jacques Ancet)
    Musique: H.Canaro





     

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  • Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
    Sur une confidence de la mer grecque



     

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>

    NI la chaux
    ni le figuier qui resplendit,
    ni même le temple aux cent portes
    -- tu ne pus les compter
    ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
    -- ni même la
    lumière qui martèle
                    l'enclume de ce jour

    ni la peau éclatante de ce corps
    ne connaîtront la durée
    pauvres fragments brisés contre le ciel.

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>

    NON pas un point immobile
    dans le temps indivis
    mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
    la somme peut-être d'instants dans le multiple,
    dans une convergence de temps, de durée
    -- c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
               du midi tout entier, face à Naxos.

     
    Un troupeau de brebis sur la plage
    redoublait sur le sable la mer innombrable.


    Les eaux te répétaient encore
    leur parole ignorée.



     


    C'ETAIT une autre aurore,
    poreuse. Là, face à nous,
    deux rochers dans la mer
    accrochaient la lumière,
    mesuraient l'extension
    et du sel et du temps.

    Axes du soleil, les rochers
    mesuraient, mesuraient,
    nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant
    du temps es-tu, te disaient-ils, et toi
    aussi, tu ne sais pas
    que tu es moins encore
    que la crête brillante
    de la vague au soleil.<o:p> </o:p><o:p> </o:p>




    MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,
    que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre
    annulé dans le ciel de la dissipation.

    Seule la mer durera, dans l'immensité comblée.
    Et nos orbites sèches retiendront la lumière
    dans la calcination de la résine.<o:p> </o:p><o:p> 

    </o:p> 

    CAÏQUES et voiles traversent
    sans dommage la mer
    et son sourd champ de pierres.

    Dans ta main tu tournais
    la figurine simple d'un visage qui s'offre à
    la lumière. Et il tournait, tournait
    dans la concave main
    du temps, dans son abandon.<o:p> </o:p>

    Coagulée, tournait
    l'offrande d'une pierre
    à la mer étendue
    dans la clarté des îles.

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>



    TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
    tu l'as lu, et les signes, les eaux,
    les oliviers solaires, le couchant
    dans son cratère profond,
    se sont ouverts à tes yeux comme
    une permanence : la présence
    pure. Regarde les îles
    de l'aubépine et du figuier
    incendié, regarde-les qui perdurent
    comme offrande au soleil,
    la durée de la beauté dans le poing solaire
    et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
    qui t'a offert un instant, dans la nudité
    de la terre, cette beauté qui nous détruit.



     


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