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A Schubert et autres élégies (1989-1997),
Paroles d'aube, 1997
Elégie II
Yannis Ritsos, i.m.Publié par Tecna à 12:19:30 dans Livres épuisés | Commentaires (0) | Permaliens
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OBEISSANCE AU VENT IV
La tendresse (1983-1984), Le Mont Analogue, 1997.
Un travail du noir
Publié par Tecna à 10:16:35 dans Livres épuisés | Commentaires (0) | Permaliens
OBEISSANCE AU VENT III
La silence des chiens (1980-1982) Ubacs, 1990
tu fermes les yeux, la mémoire est faible, une image parfois, instantanée, ou une odeur, le pain grillé peut‑être, mais trop brève, reste l'ampoule, le vasistas noir maintenant, la vieille qui geint à côté, le bruit des pas ou de ton coeur qui saute, portes claquées, cris d'homme, piétinements, cliquetis, combien de temps, demain n'existe pas, aujourd'hui est blanc, l'épouvante sans visage, les minutes mortes, à chaque seconde la même terreur, le noir en pleine lumière, l'horreur banale, comment tu t'appelles, tu habites où, comment s'appelle ta mère, chaque jour, chaque nuit, les hurlements, le corps perdu, brisé, désarticulé, ton corps, humilié, dépossédé, tas de viscères, salive larmes, sueur, urine sang, vomissure, excréments, l'énumération, incessante, la même, toujours, portes, couloirs chambre, lit, moteur, cris, silence, cris, noir, puis doucement l'ampoule le vasistas, souviens‑toi, des deux mains tu cherches à le retenir, mais doucement il se dégage, souviens‑toi, il t'embrasse, il s'éloigne, il te fait signe des gens passent dans la rue, ils n'ont pas de visage, quelle heure est‑il, tu as mal, je voudrais sortir, sortir, tu cries, ça va pas demande une voix, la pièce danse, se balance de droite à gauche, la fièvre, tu grelottes, quelqu'un dépose sur toi un sac de plastique, des heures ont passé, des jours peut‑être, c'est la nuit, encore, l'ampoule allumée, éteinte parfois, il te sourit, son corps nu luisant un peu dans la chaleur, il se penche, son visage est noir, tu vois le plafond, la fenêtre à gauche, deux rayons de soleil filtrent par les persiennes, il reste immobile au-dessus de toi, mains posées près de tes tempes, bras tendus, il te regarde, tu l'attires à toi, tu ne veux plus le voir, tu veux sentir sa chaleur, son poids, son odeur, n'être plus que ce mouvement, rythme des vagues, rappelle‑toi, comment était‑ce, la tristesse est immense, tu pleures, il y a comme des algues, elles t'étouffent, tu te débats, tu ne veux pas mourir avec, au fond, cette odeur, urine ou merde ou autre chose, tu ouvres les yeux, tu vois l'ampoule, les poutrelles du toit, tu as vomi, il faudrait se lever, aller au lavabo, se laver, mais tu ne peux pas, tes jambes sont si lourdes qu'elles te paraissent énormes, maintenant tu ne pleures plus, tu as fait un effort terrible et tu es debout, les choses tournent, tu as mal, tu es couchée par terre, penché sur toi, il y a un visage puis une main t'essuie le front avec un chiffon taché de sang, tu voudrais dire merci mais la porte s'ouvre, une voix dit ton numéro, on te soulève sous les bras, tes jambes traînent sur le sol, couloirs, lumières, corps couchés sur des portes, gémissements, rien, tu flottes sur du gris, c'est comme dans un bateau, avec la brume et le bruit du moteur, tu vois le lit, tu hurles, tu tapes, tu griffes, tu ne sais plus, le noir est rouge, il éclabousse toute la pièce, tu voudrais savoir d'où viennent les voix, l'une se rapproche, tu vas la comprendre, tu fais un effort douloureux, calmez‑vous, là, là, calmez‑vous, il y a un silence puis tu sens une vive brûlure à l'avant‑bras gauche, une forme bouge au‑dessus de toi, une femme en blouse blanche, elle t'ausculte, elle a l'air effrayée, laissez‑là, dit‑elle, elle ne résistera pas, des mains t'emportent, tu flottes de nouveau, les couloirs ondulent comme de l'eau où dansent des lueurs, tes oreilles se sont mises à bourdonner, il y a des jours et des nuits dans cette rumeur, une douceur incroyable, comme du clair qui coulerait de toi, tu penses, la vie est simple, les deux enfants marchent sur le chemin en se donnant la main, l'aîné se penche vers le cadet, le soleil du soir les cerne d'un liseré étincelant, il les suit, mains dans les poches absorbé par le sol pierreux où son ombre le précède, de temps à autre, il lève les yeux, regarde ses deux fils, le vide bleu de la montagne, s'arrête au pied d'une haie, ramasse une noisette, la brise, le vent fait un léger bruissement dans les feuilles, reste, reste encore, l'image devient floue, s'efface, tu voudrais l'habiter, tu marcherais aussi, simplement, tu respirerais l'air tiède, un peu plus frais dans le soir proche, tu fermerais les yeux, ou tu serais assise dans la grande pièce lumineuse, lisant ou écrivant avec une dernière mouche sur le clair de la vitre, des voix d'enfants tout près, silencieuse, écoutant, touchant le velours du canapé, regardant le tapis, les fauteuils, la fenêtre, et tout serait si merveilleux, cette vie simple, reste, tu sourirais versant du lait dans un pot de faïence blanche, tu serais assise, tu mangerais, sans rien dire, attentive au bruit des fourchettes, au craquement du pain qu'on coupe, aux voix autour de toi, il serait midi et quart à la pendule sur le mur ou sept heures et demie sous l'abat‑jour blanc avec la nuit déjà contre les vitres, des lampes ça et là, la vie, simplement, la vie
Publié par Tecna à 12:30:06 dans Livres épuisés | Commentaires (0) | Permaliens
OBEISSANCE AU VENT III
La silence des chiens (1980-1982) Ubacs, 1990.
chaque soir, tu entends, ça recommence, visage et mains croisées, ombre d'une tête et froissement de pages, chaque soir dans l'approche de l'automne ou du printemps, entre deux heures indécises, quand la saveur des jours s'estompe, revient ce bruit, écoute, sur la lueur du ciel près de s'éteindre, sur le silence, cette déchirure, ce bruissement, appel peut‑être ou angoisse ou pur volume sonore simplement, n'existant que pour lui‑même, tu tressailles malgré toi, tu n'y prêtes apparemment aucune attention mais ça te pénètre, descend quelque part pour remonter un jour, résurgence inattendue comme ces souvenirs insignifiants, tu sais, le bruit, soudain, de son bracelet tintant lorsqu'elle s'habillait ou ce rouleau compresseur gris sur le bord du boulevard, tu regardes tes mains, tu écoutes la nuit, son frôlement de chose épaisse, tu n'entends plus rien, tu vas dormir maintenant, mais il y a cette chose, cette voix sans voix avec ton coeur qui bat sur l'oreiller, attendant le sommeil, l'éboulement obscur, ou parlant sans savoir, mot à mot, suivant ce mouvement de phrases en toi comme le coeur, pulsations, images blanches, respiration lente, sinueuse, sans le vouloir, parce qu'il le faut, dans l'étirement du temps, un jour encore mais les mêmes gestes la même lampe la nuit toujours, un drôle d'insecte qui se débat, long corps bleuté, luisant, ailes transparentes, heurtant l'abat‑jour, bruit sec, désordonné, tombant sur la table, courant un instant, accompagnant le mouvement de la main qui écrit, un verre vide où se reflète la lumière, l'énigmatique visage de shakespeare sur un livre dans l'ombre, les craquements du bois, un bruissement de mouche, l'odeur de la pomme et du sang, le froid du cuir et du métal, les couleurs voilées, les lettres, tout ce qui fait cet instant infini avec ce bruit encore, ce cri dehors, peut‑être, dedans, tu ne sais pas, écoute, tu dois l'entendre, ta main se lève pour prendre les ciseaux, un couteau, un crayon simplement et reste immobile, coupée dans son élan, cet appel, oui un appel, avec pourtant quelque chose de plus sauvage, une violence, tu vois, très vite, bleu, oeil fixe et trouble en même temps, doigts crispés, tu penses, qu'est‑ce qui m'arrive, debout, immobile, soir ou matin, heure quelconque du jour, trois heures dix par exemple, cinq heures vingt‑cinq, tasse et soucoupe, lit, fauteuil, reflet de l'ampoule électrique sur les faïences bleues de la salle de bains et peut‑être, alors, cet appel, de nouveau, si proche qu'il en devient intolérable, tu dis, mais enfin qu'est‑ce que c'est, ou alors presque rien, au contraire, un murmure vague mais continu, comme la vibration d'une corde qui ne s'éteindrait pas, même de jour dans la lumière un peu jaune de septembre, un après‑midi calme avec des vaches, un chien couché dans l'herbe, la tiédeur encore de l'air, tu l'entends, comme une basse lointaine, une ombre sous les heures où, malgré la beauté, la vivacité des choses, quelque chose semble toujours finir, ne jamais commencer non plus, rester à ce point de violence brute et calculée à la fois que ne cessent de couvrir mots, phrases, pages, livres, images accumulés, tu ne vois plus rien que du gris, tu n'entends plus que cette rumeur, ce cri parfois, le même sans doute traversant des jours lisses où soirs et matins se confondent, où tu restes seul à te regarder les ongles, assis dans une grande pièce vide, à te demander ce que tu fais là et vivre à quoi ça rime etc., tandis que le matin se lève en rose et cendre sur les toits avec des voix, des portes claquées, un moteur, la radio quelque part, des mots qui flottent, s'effacent, reviennent, mais autre chose te retient maintenant, les deux bords mal joints du papier peint créant un hiatus désagréable dans la rangée de fleurs de la tapisserie que tu regardes longtemps, jusqu'au vertige, autre chose encore, bruit de bouche, salive, ou simplement goutte à goutte d'un robinet, grincement du parquet sous les pas, cela remonte de très loin, tu cherches à percer la pellicule, l'instant, ses perspectives infinies, fuyantes, tu t'es perdu, tu regardes tes ongles, il n' y a pas d'instant, un avion passe, interminablement, et derrière son vrombissement tu entends encore, cette espèce de cri, appel, enfin cette chose à laquelle tu voudrais bien donner un nom, et tu le trouverais, rassurant, au détour d'une phrase, ah ce n'était qu'un chien, et tout rentrerait dans l'ordre, et tu poserais ton stylo, il n'y aurait plus rien à dire, mais c'est le vide, le noir, façon de parler, bien sûr, comment dire, ce bruit, ce, ce, tu ne sais pas, alors tu continues, tu découvres un chemin, pas très nouveau, un peu insolite, peut‑être, à cause de cette incitation sonore, l'est‑elle vraiment d'ailleurs, n'est‑elle pas muette, purement intérieure, ombre portée d'angoisse ou de désir, tu l'ignores, mais il te semble l'entendre très nettement, malgré la distance, déployant un espace toujours plus vaste où, soudain, tu as peur de te perdre, et sans doute vas‑tu te perdre, quelle importance, puisque tout continuerait, les villes, leurs vapeurs mauves, les arbres seuls sur le couchant, les fourmilières, la chaîne de sang des corps tressés, le ressac, les fonderies étincelantes et rouges, la fatigue, le jour le jour, le vent ondulant sur un champ d'herbes hautes, la chasse d'eau qui chuinte, l'étoile dans l'embrasure, demain, hier, aujourd'hui, tout se qui bouge et bougera sans toi, cette mouche sur la vitre que tu n'écouteras plus comme en cet instant où chacun de tes gestes semble dicté par une force obscure et cependant précise, cette voix peut‑être, ce chuchotement maintenant, écoute, derrière le bruit des pages tournées ou des assiettes ou d'un marteau têtu, cette plainte, plutôt, pareille au grognement de l'estomac rétif, tu sais, tu es assis, tu lis, vivant les phrases qui t'emportent et, imperceptiblement, c'est revenu, grincement discret, persistant, d'abord tu ne remarques rien mais peu a peu tu perds le fil, tu relis les mots sans les comprendre, tout se passe ailleurs, plus bas, un peu au‑dessus du nombril, gargouillis, couinement liquide, obstiné, grognement plus grave, tu écoutes à présent, tu guettes, dans les silences intermittents, un signe, un autre, un autre encore, tu deviens le corps de l'attente, de l'écoute aussi, et c'est bien ça, précisément, cette sorte d'appel, au fond, au loin peut‑être, il n'y a plus que lui, tu le cherches sans le vouloir sous la rumeur du jour, le ronflement d'une bétonneuse, par exemple, dans le clair un peu jaune du matin qui commence, le brusque froissement d'un journal ou la voix de l'enfant qui chantonne, dans le silence de la nuit, tu t'étonnes d'être seul à l'entendre, écoute, dis‑tu, immobile, doigt en l'air, écoute, tu retiens ton souffle ou, au contraire, tu t'enfouis la tête sous les draps, sans savoir pourquoi, tu as peur, tu ne veux pas, mais même quand tu n'entends plus rien, que tout semble rentré dans l'ordre, c'est là, toujours, et, soudain, aux moments les plus intenses, dans l'amour, par exemple, corps polis, luisants, noeuds de silence, cette sorte de plainte, musicale presque, plus douce, peut‑être, mais tout aussi terrible, tu vois une chambre, une ampoule électrique suspendue à un fil, des ombres crues, des taches brunes sur le carrelage au pied d'une chaise, d'autres aussi sur les murs nus, d'un beige sale, quelqu'un, sans doute, va entrer ou vient de sortir, la pièce est vide mais il y a cette chose, comme un hurlement coupé net, éclaboussé contre les murs, le radiateur, les montants de la fenêtre aux stores baissés, un râle muet qui suinte du plafond, du sol, tu sens une odeur de plâtre, d'ozone et d'urine, c'est une attente visqueuse, intolérable comme ce cri, parfois, tu allumes la radio, la télévision, toutes les lumières, tu t'assoies dans un coin, tu ne bouges plus, tes mains deviennent moites pendant que tu écoutes les voix, que tu regardes sans les voir les images, leur lueur bleue sur la nuit de la vitre où tournent les phares, le noir vivant avec le souffle égal dans la pièce à côté, les livres empilés que tu ne comprends plus, il pleut, dis‑tu, ou, il est tard, les choses sont coupantes, tu restes immobile de peur de voir ton sang, son éclat sous la lampe ou ton visage dans la glace, inconnu à force d'habitude, la fleur de chair, les dents, la salive luisante, les yeux qui brillent, fixent les yeux, cherchent la profondeur, goutte d'encre au centre du cercle où tu pourrais tomber, mais tu restes là, accroché au rebord du lavabo, des nuits passent, des jours, les saisons tournent, tu n'as pas bougé, tu écoutes toujours, plainte ou râle, miaulement, peut‑être, grondement, couleur d'un temps qui n'a plus de couleur, signal obstiné, ligne invisible vers ailleurs, tu flottes, tu t'éparpilles, hors de tes gestes, de ta mémoire, hors du jour quand c'est le jour, de la nuit quand c'est la nuit, il n'y a plus rien, seul cette sorte d'appel comme s'engendrant lui‑même, ce cri pour personne, cette rumeur, éboulis où tout retombe et disparaît, passé ou avenir, ton visage, ton corps, tes mains aussi, tendues vers le vide, qui dessinent en fuyant un geste mélodieux...
Publié par Tecna à 16:39:24 dans Livres épuisés | Commentaires (0) | Permaliens