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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Les dehors de l'intime | 15 janvier 2007

Yves CHARNET



Petite chambre La table Ronde, 2005

Voici un petit livre qui, dans l'itinéraire d'Yves Charnet, est, à proprement parler, un livre de transition. En rupture apparente avec le cycle autobiographique constitué par Proses du fils, Rien, la vie, Cœur furieux et Mon amour[1] il en est en même temps le prolongement. En effet, si la meilleure manière de sortir de soi c'est de s'occuper d'un autre, c'est, en même temps ne cesser de revenir à soi, puisque l'autre est toujours au cœur même de l'identité.
            L'autre, ici, s'appelle Maurice de Guérin. Invité pour un résidence d'un an dans le Tarn, au Cayla, la demeure où Maurice vécut sa brève existence avec sa sœur Eugénie, Yves Charnet va, au fil des saisons, de ses lectures, de ses rêveries, tracer le portrait évasif d'un écrivain intempestif et presque oublié, dans lequel il reconnaît sa propre angoisse, sa propre solitude, ses propres énigmes. D'entrée, donc, la couleur et la tonalité sont annoncées : la note bleue, celle du blues ou, ce qui revient au même, du spleen romantique : « Je suis venu retrouver dans votre faux château ma part romantique. L'origine perdue de notre lyrisme. A chacun sa quête. La mienne est fraternelle. Maurice de Guérin, je vous parle. Dans ce bouquin de bric et de broc. »
            Entre romantisme et tauromachie, mélancolie et violence, dehors et dedans, intempestivité et modernité, élan et rupture, prose et poésie, Yves Charnet avance sur le fil ténu de ces pages intermittentes, vers son propre inconnu. Dans cette missive à voix basse traversée des couleurs de saisons, de bribes de lectures, de désoeuvrement méditatif, il trouve et ne trouve pas Maurice de Guérin, comme il se trouve et ne se trouve pas. Rien qui le rassemble, qui l'unifie. Ou alors si peu. Des bribes, des chutes. De « bric et de broc », oui.
            Or, c'est justement ce bric et ce broc qui fait l'intensité particulière de Petite chambre. A côté de notations sèches, quasi banales d'un journal du désoeuvrement, les évocations fragmentaires d'une nature toujours saisie dans le retentissement physique, humoral, qu'elle a sur le sujet, comme dans ces superbes notes sur l'été, qui sont, à travers une sensualité à fleur de peau, une véritable érotique du paysage : « Des seins dans le bleu. des hanches-collines. La source des yeux. Cette odeur de vase. Tout près du sexe. Un lavoir contient l'origine du monde. La langue bouge comme une herbe folle. Chaque paysage est dans le corps. Comme la mémoire d'une femme imaginaire. Les tempes du bleu donnent envie de mordre. d'écorcher la peau du ciel. Les fougères font doucement ondoyer dans la lumière leur forme fessue ». Cette intensité, elle est aussi dans une manière d'effleurer en passant, un détail concret, un texte, une vérité, peut-être. Sur l'autre et sur soi-même : « Il n'y a pas d'identité. // Juste un changement perpétuel. Rien qu'un sujet modifié par l'effet que, sur ses sensations, produit l'univers. Au jour le jour ». Ou encore : « La poésie passages de l'inconnu dans le langage. Comme Maurice en fait l'expérience -- constatant le 5 avril 1833 que ce qu'il éprouvait « serait assez difficile à formuler ». Avec, en écho : « Ce que j'éprouve serait assez difficile à formuler. // Des papillons, parfois. // Presque rien. »
            Aux lisières. Ni prose ni poésie (« Vers, proses. Désaffubler cette fausse différence. ») Ou les deux à la fois. D'où le charme de cette écriture rythmique, « jazzée » ou de contre-temps en syncopes, quelque chose, tour à tour, se fait jour  -- « L'intime est dehors. / Les vaines barrières de la personne sont enfin renversées. / L'extérieur est au-dedans de nous » -- et se retire : « Chacun est -- pour soi-même, pour les autres... -- une chambre close ». Mais si l'extérieur est au-dedans, il n'y a plus de chambre. Encore moins de chambre close. Seule une immensité qui n'en finit pas de s'ouvrir. Selon les intermittences de la vie, de la chance qu'elle nous offre à chaque instant : « Tous les musiciens sont des intermittents de la chance. Tous les poètes ». Et Yves Charnet avec eux.

















[1]  Tous parus respectivement en 1993, 1994, 1998 et 2001 aux éditions de la Table Ronde.

Publié par Tecna à 12:36:56 dans Lectures | Commentaires (0) |

L'enfance du monde | 06 janvier 2007

Guennadi Aïgui (Russie, 1934-2006)
        
                                                               et ensuite -- on dirait qu'on vient d'ouvrir
                                                               une fenêtre
                                                               sur un sentier --
                                                                et les nuages au-dessus des herbes
                                                                font l'univers
                                                                              Guennadi Aïgui

            La découverte de l'œuvre de Guennadi Aïgui, traduite par Léon Robel et publiée en 1976 dans un numéro mémorable de la revue Change : Aïgui / Spicer fut, pour moi, un éblouissement. Il y avait là une poésie d'une densité exceptionnelle qui ne ressemblait à rien de connu en Russie à l'époque. C'était une sorte de synthèse organique entre trois traditions très différentes : l'avant-garde poétique et picturale russe du XXè siècle (Malévitch, Klébnikov), la poésie française moderne (Aïgui est l'auteur d'une anthologie de la poésie française couronnée par l'Académie française en 1972) et la culture populaire tchouvache, sa culture d'origine. Même pour des Occidentaux habitués au révolutions successives de la modernité, son vers troué de blancs, concentré parfois sur une syllabe ou étiré sur plusieurs lignes avait de quoi déconcerter. La syntaxe souvent désarticulée offrait de multiples interprétations simultanées tout en exprimant les difficultés de communication de ces temps difficiles. Les images surgissaient des tréfonds de la mémoire. La ponctuation très personnelle induisait, par les traits d'union et les blancs, des coagulations ou cristallisations de sens tandis que les tirets, les points d'exclamation marquaient des brisures et des élans du rythme. Ce qui était à l'œuvre ici c'était une véritable « pensée rythmique » qui ne « poétisait » pas, qui ne nous donnait pas des sentiments et du sens prédigérés mais des forces, des énergies spatiales et temporelles où monde extérieur et intérieur se confondaient dans un travail de dépouillement du concret à partir de sensations et de souvenirs.
         En même temps, ce qui frappait dans cette poésie c'était, à côté de textes plus longs, plus difficiles, l'extrême intensité et, en même temps, l'extrême nudité, l'extrême simplicité de certains poèmes brefs liés au surgissement toujours nouveau du monde naturel. Comme si, ces poèmes réalisaient avec force la formule de Joë Bousquet : « Toute l'expérience poétique tend à restituer au corps l'actualité de sa naissance ». Car c'est bien de « naissance » qu'il s'agit dans chaque poème d'Aigui. Ou, ce qui revient au même, d'enfance.  Je crois que s'il fallait définir d'un mot cette poésie c'est bien ce mot d'« enfance » qui s'imposerait : enfance de l'être humain, enfance du monde, enfance du langage. Oui, la poésie est un balbutiement, une éclaircie, un langage -- donc un monde -- à l'état naissant. C'est ce que suggère dans sa simplicité et sa transparence non exempte d'étrangeté le dernier poème du dernier recueil publié du poète : Toujours plus loin dans les neiges [1] :

 SANS TITRE

Et dans le champ marche un homme
il est comme la Voix et comme la Respiration
parmi les arbres qui semblent attendre
d'être Nommés pour la première fois

           Toute la force de l'écriture d'Aïgui, plus que  traduite, « trans-créée » par Léon Robel, est là mais pacifiée, apaisée dans un dépouillement qui à chaque fois nous restitue cette enfance du monde. Comme dans la figure emblématique du bouleau, l'arbre blanc, l'arbre sacré :

 BOULEAU A MIDI

  dans l'ardeur de midi
soudain
 isolé
fortement
le bouleau --
 éclatant -- comme quelque Evangile :
 (autosuffisant -- ne dérangeant
personne) --
 s'ouvrant -- constamment :
 se feuilletant d'un bout à l'autre :
 (tout -- « en Dieu »)

          Présent dans cette force naissante de la nature qui en est l'une des manifestations visibles, le sentiment du divin est une constante de l'œuvre entière. Il associe aux symboles-réalité de l'arbre, comme ici, et ailleurs, de la forêt, du champ, de la neige, la religion païenne ancestrale et les signes de la religion orthodoxe en une étrange alchimie. Mais il est surtout le sentiment profond de la Présence -- de « quelqu'un » qui hante ces poèmes (« comme la rencontre / avec « Quelqu'un » -- de l'âme ! » --« comme la respiration de quelqu'une / dans la porte ») ; le sentiment aussi de l'unité (« ô Dieu ! quelle / brûlante Unité ! ») de la non-séparation du monde (égal était –– le Monde ») et de l'éternité brûlant au cœur de chaque instant (« reluisant d'or / l'éternité »).
         Alors quand on a éprouvé à tel point cette présence à soi de l'univers dans la Présence, comment ne pas être sensible au caractère sacré de ses moindres manifestations ? A ce quotidien notamment, dont chaque détail, chaque geste s'illumine souvent, ici, de la lumière -- de l'or -- d'un couchant tout aussi intérieur qu'extérieur -- d'un silence où chaque chose, chaque être prend une place comme définitive dans la simplicité, dans l'unité apaisée du monde :

 SOIR A DENISSOVA GORKA

 autour des perches et des pieux
de nos portail et clôture --
 partout -- de plus en plus -- c'est le silence... --
 ô donne-moi cette force simple ! --
 telle -- la branche qui heurte une branche
voilà -- je pose ma chope sur la table
ma sœur ferme le portail
le vent de nouveau se renforce --
 et nous n'avons plus besoin d'aller nulle part
le soleil depuis longtemps s'est caché derrière la colline
et comme les herbes sont simples et rassemblées
autour des poteaux de la clôture --
 un peu prenant part
en luisant faiblement
à l'apaisement du soir

          Et, puisque le poète sent la fin s'approcher (« car / moi aussi / je brûle / de mon achèvement »), s'il faut quitter ce monde, en s'enfonçant « toujours plus loin dans les neiges », dans cette silencieuse blancheur unifiante qui est l'image privilégiée du divin, que ce soit au milieu de ce « murmure -- fraternel » des êtres et des choses les plus humbles, les plus insignifiants mais comme habités, « érigés », par la force d'une « Harmonieuse Respiration ». Alors, passé et présent, naissance et déclin confondus, tout sera là, dans ce grain d'enfance retrouvée où toute une vie, comme pour la première ou la dernière fois, se contemple :

 SOUDAINE RESSOUVENANCE

 un chien qui court à travers les seigles
comme parmi les cris
de toute -- la soudaine -- enfance
parmi
le déclinant soleil
 


                                                 

          
   













[1] Guennadi Aïgui, Toujours plus loin dans les neiges, présenté et traduit par Léon Robel, édition bilingue, Obsidiane, 2005.

Publié par Tecna à 09:21:13 dans Lectures | Commentaires (0) |

La voix de son maître | 04 janvier 2007

LA VOIX DE SON MAITRE[1]

  

La langue que nous parlons n'est pas un instrument mais l'air que nous respirons. Elle nous habite aussi bien que nous l'habitons, elle fait nos pensées nos valeurs, nos discours alors même que nous croyons la maîtriser et l'utiliser. Francis Ponge parlait de « tous ces grossiers camions et monuments qui constituent bien plus que le décor de notre vie », autrement dit, de tous ces lieux communs, de tous ces modes de penser et valeurs instituées qui nous parasitent à notre insu.. Et, à peu près à la même époque, dans son analyse de la langue du Troisième Reich,  LTI, Victor Klemperer écrivait : « Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, de formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Et il ajoutait que si le Troisième Reich n'a forgé que très peu de mots, il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »



Cette longue citation qui ouvre le livre d'Eric Hazan,  LQR, titre explicitement démarqué de celui de Klemperer, annonce qu'il va s'agir de montrer également en quoi la Langue de la Cinquième République (Lingua Quintae Republicae), des années 60 à nos jours, n'a cessé de nous conformer, de nous conditionner et, donc, de nous adapter au capitalisme ou néo-libéralisme dominant dont elle est l'émanation et l'instrument. Non pas pour nous fanatiser, comme celle du nazisme triomphant, mais pour nous anesthésier et ainsi nous couler en douceur dans le moule du système dont il s'agit de masquer le substrat conflictuel et la violence permanente.



Ce recensement qui aurait pu prendre la forme d'un dictionnaire contemporain « des idées reçues « , dont Eric Hazan dit qu'il a abandonné le projet, se présente comme une analyse en trois temps ou trois parties du fonctionnement de la LQR.



Sont d'abord passés en revue les procédés sur lesquels se fonde cette langue, eux-mêmes classés en trois catégories : « l'euphémisme », le « renversement de la dénégation freudienne » et « l'essorage sémantique ». Si l'euphémisme (on ne dit plus « chômeurs » mais « demandeurs d'emploi », « clochards » mais « sans domicile fixe », etc.), vise soit à « éviter » la désignation de certaines réalités trop crues par des termes ou formules acceptables, soit à évacuer le sens de certains mots pour en dissimuler le vide (« réformes » toujours entreprises, jamais abouties, « croissance » toujours incontrôlable...) ; si le « renversement de la dénégation freudienne » consiste à se féliciter de ce qu'on n'a pas (dans un monde de solitude on parle de « dialogue », d' « échange », de « vivre ensemble » ; au milieu de l'opacité régnante on fait l'éloge de la « transparence » ; pour masquer la xénophobie et le racisme ambiants il n'est question que de « métissage », de « multi » ou « pluri culturalisme », de « diversité ») ; avec « l'essorage sémantique » et son fonctionnement répétitif, certains mots comme « espace », « écologie » « citoyen » (devenu un adjectif utilisé  à toutes les sauces), « social » ou « modernité », finissent par perdre le peu de sens qui leur restait.



Ensuite,  « l'esprit du temps »  envisage les valeurs véhiculées par ce discours anesthésiant. Ces valeurs bien entendu « universelles », celles de la « République », de la France « terre d'asile », fondées sur de « nobles sentiments » (« égalité des chances », « cohésion sociale », « écoute », « convivialité ») s'opposent avec « rigueur » et « fermeté » à cette vague « arabo-musulmane » (tous les immigrés même non arabes en font partie) creuset de ce « terrorisme islamiste » toujours suspect d'être lié à Al Qaida, « organisation tentaculaire et structurée [qui] n'existe évidemment pas ». D'où la violence verbale qui en découle et s'acharne sur ceux qui osent critique la politique des USA, sur cette « crispation américanophobe » dénoncée par les thuriféraires de la droite libérale,  qui ne contredit qu'en apparence le discours anesthésiant de la LQR, puisque dans une simple répartition des rôles, les « idéologues du nettoyage généralisé » utilisent « la langue publique la plus adaptée », celle de l'intimidation.



Tout cela -- et c'est le thème de la troisième partie, « effacer les divisions » -- aura pour résultat de gommer les fractures toujours bien réelles ou à « recoller les morceaux » : on ne parlera donc plus de « classes » mais de « couches » ou de « catégories », plus d' « exploités » et donc d' « exploiteurs », mais d' « exclus » qui ne sont victimes que d'eux-mêmes puisque le mot d' « exclueur » n'existe pas, etc. Autrement dit, « la bonne vieille idéologie du patronat français » impose par le ressassement d'un langage du « consensus » (« ensemble », « rassemblement », « solidarité ») et de la « bien pensance » avec la prolifération de l' « éthique », l'illusion de le cité unie fondée sur la vieille morale des valeurs transcendantes et sacrées.



Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il y ait là complot et calcul. La cohérence de la LQR repose plus simplement sur la « communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui [en] ajustent les facettes » : membres des cabinets ministériels, directeurs commerciaux de l'industrie, chefs de presse, responsables de l'information télévisuelle. Tous sortent des mêmes écoles de commerce et d'administration où ils ont appris cette même langue. Et où ils ont compris que leur place dépend du maintient de cette guerre à bas bruit que la LQR est censée recouvrir tout en la maintenant vivace.



Ce livre montre comment, à travers ce que Bernard Noël a, pour sa part, si bien nommé la sensure, s'opère cette « castration mentale »[2] ou privation de sens, par laquelle le pouvoir installe sa domination sans partage dans la tête de chaque citoyen, et à quel point, perception et pensée étant subordonnées à une écoute d'autant plus efficace qu'elle est inconsciente, nous sommes tous ventriloqués par la « voix de son maître ». A quel point, en somme, ce qu'on appelle « réalité » n'est qu'une description apprise qui dépend de la langue dans laquelle nous baignons. C'est pourquoi la « littérature » nous est si indispensable, elle qui est vie et survie d'un langage toujours plus menacé par l'entropie galopante et les forces de coercition qui le colonisent. Toute « poésie », au sens large, est donc politique, refus en acte de l'instrumentalisation ambiante qui fait de la langue un redoutable véhicule d'asservissement. Parole à l'état naissant, elle ouvre à l'inconnu, à cet espace indéterminé où les mots, retrouvant leur force originelle, ne sont plus des vecteurs de pouvoir mais des germes de mondes.

 






 





[1] LQR La propagande au quotidien,  Editions Raisons d'agir, 2006.


[2] La castration mentale, POL, 1997.

Publié par Tecna à 10:39:50 dans Lectures | Commentaires (0) |

Le corps sonore | 27 décembre 2006

Le corps sonore

 Thierry Martin-Scherrer
Le fantôme de Chopin
Editions Lettres Vives, 2006
    


     Après Le passage de Marcel [1], cette extraordinaire plongée dans l'intimité de celui qui, « demeuré » en deçà de toute description apprise, ne cesse d'éprouver le monde dans l'émerveillement et l'effroi, la stupeur et l'éblouissement de la première fois,  Thierry Martin-Scherrer nous offre aujourd'hui avec Le fantôme de Chopin, une seconde incursion dans le mystère de cet autre être d'exception, ce raffiné, dévoré par le mal de l'impossible retour et -- puisque la vraie vie c'est jadis -- de la conscience d'être déjà mort, qui n'auront fait que consumer sa courte vie. D'où ce « fantôme » qui, au sein du corps apparemment vivant tisse en fils sonores le cocon floconneux de son invisible présence : « Essence de la musique de Chopin : génie de l'après-coup, conscience du jamais plus, brûlure du trop tard. »

    
D'entrée, on nous avertit. Ici, point de biographie, au sens courant du terme où l'écriture suivrait une chronologie toute extérieure, mais la fantasmographie de ce fantôme qui ne cesse d'habiter -- d'être -- Chopin et à travers laquelle, se révèle ce que seule, croyait-on, la musique pouvait faire entendre : « Pendant trente ans il a parlé à l'ombre de sa mort en un dialecte étrange, en deçà de tout mot ». Ce dialecte purement musical (« Son affaire : le son qui chuchote, le son qui rend le silence des choses. »), explique sans doute  sa méfiance vis-à-vis du langage ce «  son altéré qui prend les choses avec les pincettes du sens ». C'est pourquoi « le sens ne l'atteint pas » dans « sa passion d'éteindre les lumières pour ne voir que la vibration». 

    
Or, tout le travail de l'écrivain –– du poète –– va être ici de faire passer cette vibration dans un texte qui en sera, en quelque sorte, la caisse de résonance. Car la poésie n'est pas non plus une affaire de sens  –– « Sous le toucher, un poème palpable tombe sous le sens, atteint aux choses, à l'image qui les brûle ». La poésie est, elle aussi, une affaire, non pas de son, mais de résonance [2]

    
Ce qui fait la grande réussite de ce livre (comme celle de Le passage de Marcel avec lequel il forme un diptyque -- celui du simple et du complexe, du bas et du haut --, c'est qu'au lieu de décrire, de raconter, il nous fait entrer, il nous fait habiter, partager ce qu'aucun récit ne pourrait faire partager : le drame originaire qui est au fondement de toute l'œuvre de Chopin. Alors, autour de ce centre obscur,  tout se met à tourner, s'ordonner, et toute la vie avec ses pesanteurs, ses aléas, ses circonstances, prendre un sens : l'impossible retour, la solitude, la politesse comme une cage de verre, la maladie -- le feu intérieur qui brûle, la consomption, les amours (Marie, George...), l'ennui (« Est-il possible de s'ennuyer autant que je m'ennuie ? »), l'Histoire (« Il regarde la Garde Nationale, qui regarde Casimir Périer, qui regarde les ouvriers et leur fait tirer dessus »), les allées et venues, les déménagements continuels, parce que ça n'est pas ça, ça ne peut être jamais ça...

     Ce qui nous vaut, dans l'élan maîtrisé d'une écriture à la fois sensuelle et réflexive, transparente et opaque, d'intenses aperçus comme autant d'allumettes craquées dans les ténèbres à jamais inaccessibles d'un destin : « Une autre fois, sa portée vierge offerte à l'aube, à un signal du jour. Il est mangé par la fenêtre qui l'invente encore. La barre étincelante de la mer, une sphère d'oiseaux dans un arbre en boule, un souffle de torrent glouton, il est dans des espaces étranges, il est une ébullition stable d'eau et de chant lumineux. Parfois il ferme les yeux, un non-voyant auquel sa canne à lui, le rubato, tient lieu de trouvaille pour tâter la nuit. Bartomeu Ferra écrit : « Le pli d'une feuille de roses, l'ombre d'une mouche le faisaient saigner. » George Sand écrit : « Frais comme la rose et rose comme un navet ».Ou ce portrait encore et son terrible clair-obscur : « Le visage, ainsi : Les yeux sombres, mais les yeux bleus. Vient-il à scruter le ciel des vivants ? On l'appelle depuis la cave. Les yeux bleus, mais les yeux gris. Le périscope des pupilles au milieu d'une eau calme. Les yeux tendres, mais les yeux fiévreux. On veut parler, on est sur écoute. Le nez droit, mais le nez busqué. On se tient entre deux proies. La bouche est fine, la bouche est épaisse. Un sourire de chat, des rêves de fauve. La présence est courtoise, l'indifférence est affichée. On est là, on est ailleurs. Horla. L'expression est fière, l'expression est fuyante. Le regard est doux, il est dévorant. On porte courtoisie comme une discipline. On bat froid aux amis de la veille. Au milieu du salon on ronronne. Un quart d'heure après, on fulmine. »
Il fallait être à la fois un musicien et un poète -- un poète doublé d'un musicien -- pour nous faire toucher, au sens le plus physique du terme, pour nous faire éprouver le mystère de Chopin, de cette musique, de ce « corps sonore » qui ne cesse, à travers le temps, de nous revenir comme le parfait fantôme de ce corps physique, rongé de phtisie, qu'il aura passé sa vie à surmonter : « Le fantôme Chopin : ce qui a survécu à la faillite biologique décrétée par la naissance. »




[1] Lettres Vives, 2001.
[2] « Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance. ». Marina Tsvetaeva

Publié par Tecna à 17:19:14 dans Lectures | Commentaires (0) |

Trahisons du crépuscule | 23 décembre 2006

Philippe Rosset
Trahisons du crépuscule
Alidades, 2006

Trahir la trahison


     La voix qui parle ici, quitte quelque chose. Avant tout, peut-être, ces voix dont elle vient et d'abord celle d'un Rimbaud et celle d'un Trakl dont on entend encore les échos et dont elle recueille l'entêtant  chromatisme: « La goutte dorée terminait le chemin. La flaque bleutée saigna de l'amour. Un filet de diamant coulait dans le lit des rivières. L'ascension s'abîma dans la rigole ». D'où ce ton aujourd'hui pour nous intempestif et qui, justement, nous fait dresser l'oreille. On écoute. C'est tout un passé qu'abandonne cette voix : celui d'un certain expressionnisme fin de siècle associé aux images lumineuses d'une Antiquité rêvée : « Parmi les figuiers, au-delà des mers et du ciel, il a marché le long des murs éboulés. Il a senti de près le temps écroulé. Il a touché l'âpre senteur des heures antiques ». Il y a là comme le rêve d'une éternité qui s'éloigne, la chute d'un paradis perdu (« Tant de ruines dans un monde neuf ») sans doute marqués par la distanciation du « il » et l'usage insistant des temps du passé. Et, bien entendu, par les larmes : « Il pleura, et la larme rendit hommage au crépuscule du minéral ».
   
 Pareille nostalgie, pourtant, s'accompagne d'une assurance inattendue. Car cette voix est sûre d'elle-même, malgré ses tâtonnements. Elle a le sens de la formule et de la vision : « En plein jour il a vu déjà la trahison. Les astres comme lui ne mentent guère au zénith ». Tout empreinte du crépuscule de ce dont elle peine à se déprendre, elle fait signe, en même temps vers quelque chose qui pourrait bien être une autre lumière : « Moi – trahi par le crépuscule, je me réfugierai dans la chaleur de l'aube, désormais certain de trouver la foi ».
    
Foi dans la vie ? Dans l'ouverture du temps et du monde ? Ce que cette voix cherche elle l'ignore. Mais c'est cela qui l'aimante. Et c'est ce qu'on aime en elle : ce retournement qui la pousse, en lui donnant forme dans ces poèmes, à quitter la fascination de l'autrefois -- à trahir la trahison, puisque, nous est-il dit au terme de ce parcours, « La trahison trahie dit une vérité sur l'homme. »

Publié par Tecna à 18:54:51 dans Lectures | Commentaires (0) |

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