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VIENT DE PARAÎTRE
Jacques Ancet
L’amitié des voix, 1 : les voix du temps
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix
Publie.net, 2009
L’amitié des voix, 1, les voix du temps, Jacques Ancet. PDF 306 pages, ISBN 978-2-8145-0242-0. Les 74 premières pages à feuilleter librement sur publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix, Jacques Ancet. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 354 pages, ISBN 978-2-8145-0243-7. Les 67 premières pages à feuilleter librement sur publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
par François Bon
La présence de Jacques Ancet dans publie.net va bien au-delà de la simple mise à disposition de textes importants.
Auteur décisif, nous sommes quelques-uns à le savoir. Le non renoncement dans la part lyrique de la langue, l’implication poétique de la prose, ou, symétriquement, que la poésie ait encore à faire avec nos temps mornes, pourvu – se rapprochant de la dureté et de la violence du réel – qu’elle continue à s’en remettre au récit et aux voix... On le sait en littérature depuis L’Incessant, et c’est avec fierté qu’on accueille, de Jacques Ancet, Le Silence des chiens .
Mais Jacques Ancet c’est aussi une voix ouverte, sans jeu de mots. Qui s’offre aux grandes et extrêmes explorations de Jean de la Croix, de Jose Angel Valente, ou en ce moment de Borges, et que le traducteur doit s’y faire écrivain ou poète comme celui dont il reçoit les pages. Alors dialogue ouvert, toute une vie, avec ceux qui portent la langue dans cet extrême : Bonnefoy, Jaccottet, Bernard Noël...
Avec le numérique, une nouvelle possibilité de permettre la circulation de cette réflexion, ouvrant vers ceux qu’elle commente, nous guidant vers des lectures neuves.
L’autre cohérence de ce très vaste ensemble, deux fois 300 pages, c’est que le premier s’enracine plus dans les voix du passé, depuis la figure immense et emblématique de Don Quichotte, puis, via Quevedo ou Saint-Jean de la Croix, jusqu’à Cortazar, Maria Zambrano ou Claude Simon, tandis que le second suit cette même exigence découvreuse de l’écriture dans les chemins escarpés du contemporain, de Valente ou Castaneda vers Jacques Roubaud, Henri Meschonnic ou Claude Louis-Combet.
Très fier donc, avec une matière aussi lourdement belle, de contribuer à la présence et la visibilité sur Internet de ceux qui ont porté la littérature dans ces chemins d’exigence. Et Jacques Ancet nous y appelle, nous aide à franchir le rebord...
Avant-lire
par
Jacques ANCET
Les textes ici réunis sont de plusieurs ordres : des essais, des préfaces à des traductions, et de simples notes de lecture. Ces notes, j’ai beaucoup hésité à les faire figurer dans cet ensemble. Si je me suis décidé c’est que, malgré leurs limitations évidentes (elles ne portent souvent que sur un livre et parfois sur des écrivains ou des poètes un peu oubliés), et à côté d’études plus générales et d’une plus grande extension, elles témoignent d’un itinéraire de lecteur guidé surtout par les circonstances et un plaisir ou une émotion que j’espère pouvoir encore faire partager. Qu’on ne voie donc là aucun panorama ou palmarès mais, plutôt, une géographie de préférences personnelles qui s’étend sur près de quarante ans. Les voix dont il est question dans le titre viennent d’époques et d’horizons différents avec, bien sûr, une dominante franco-hispanique où se confond ma double activité d’écrivain et de traducteur.
Mais pourquoi avoir entrepris ce travail ? Peut-être, d’abord, afin de mettre de l’ordre là où il n’existe que le désordre du devenir qui emporte, qui efface tout. Autrement dit, pour garder une trace. Avec cet étonnement de voir, au fil du temps, se dessiner un chemin qui n’existait pas au moment où je le parcourais. Un chemin ou une cohérence qui tient à un questionnement insistant déjà au centre d’un précédent recueil d’essais : qu’en est-il des rapports de l’écriture et du réel — de la littérature et de la vie ? C’est pourquoi ce livre ne pouvait s’ouvrir que par une réflexion sur Don Quichotte qui est, sans doute, la tentative la plus profonde jamais menée pour répondre à cette question. Et c’est, peut-être ce qui réunit les auteurs ici présents. Avec aussi le cours d’une existence habitée par l’amitié de ces voix qui, toutes, ponctuellement ou plus durablement, m’ont accompagné au long des années. C’est ainsi que, tout autant que réflexion au sens spéculatif, ces textes le sont au sens spéculaire du terme : ils réfléchissent une clarté — une échappée — qui a souvent éclairé ma lecture et ma vie et dont, depuis longtemps, je voulais témoigner.
L’ordre choisi n’est, tout simplement, que l’ordre chronologique, mais l’abondance de la matière m’a conduit à le scinder en deux grands ensembles qui peuvent être lus séparément ou dans leur continuité : le premier, Les voix du temps, consacré à des écrivains et poètes dont l’uvre est demeurée vivante et active pour moi, malgré la distance, et qui donc me restent contemporains : cinq auteurs du xvie, du xviie et du xixe (Miguel de Cervantès, Jean de la Croix, Francisco de Quevedo, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud) ; cinq auteurs nés à la fin du xixe siècle et dont la vie et l’uvre se sont déroulées pour une bonne part dans la première moitié du xxe (Miguel de Unamuno, Juan Ramón Jiménez, Ramón Gómez de la Serna, Pierre Reverdy, Vicente Huidobro) ; dix auteurs, enfin, nés dans les deux premières décennies de ce même siècle (Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano, Eugène Guillevic, Yannis Ritsos, Claude Simon, Julio Cortázar, Jean Malrieu, André Henry, Octavio Paz).
À ces voix venues du temps et de sa profondeur, répond ce temps où ne cessent de se faire les voix du présent, ce Temps des voix, deuxième partie où figurent un certain nombre d’auteurs vivants, dont la naissance s’échelonne, en gros, dans la décennie des années 20 et 30 (d’Yves Bonnefoy à Henri Meschonnic) et 30 et 40 (de Bernard Vargaftig à Christian Hubin). D’autres auraient pu figurer ici, notamment de plus jeunes, mais il fallait se donner des limites et c’est bien arbitrairement que ce parcours s’achève finalement avec deux auteurs nés au seuil des années 40.
sept 2009.
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Ce qui se dit mal
Note sur la poésie de James Sacré
L'oeuvre de James Sacré est considérable, au double sens du terme. Par son abondance et son importance. D'où la place qu'elle occupe dans le panorama de la poésie française contemporaine. Une place à part, qu'on pourrait dire insituable, même si cette poésie semble participer de ce renouveau du lyrisme très en vogue aujourd'hui et auquel certains s'adonnent avec une facilité et une complaisance dont on se dit qu'elle relève plus d'une idée qu'ils se font de la poésie que de la poésie elle-même. En son temps, déjà, Unamuno disait que la poésie est plus affaire de « postcepte » que de précepte et toute la démarche de James Sacré est une parfaite illustration de cette remarque. Pas de recherche formelle visible, ici, ou d'effusion programmée, pas de chemin tout tracé, mais une marche hésitante, vacillante, parfois, jamais sûre d'elle-même et portée, pourtant, par une certitude dans l'incertitude et le doute qui la rend impossible à confondre.
Dans cette œuvre abondante, deux livres séparés par trente ans, Cœur élégie rouge (1972) et Une petite fille silencieuse (2001), pourrait délimiter provisoirement un long parcours auquel les hasards des éditions et rééditions donnent une particulière cohérence. De l'enfance à l'enfance — des paysages d'enfance à l'enfance d'une petite fille —, de l'amour de la femme aimée à l'amour de la petite fille perdue, c'est tout un long voyage qui nous est proposé avec, pour guide, cette même voix tour à tour émue, grave, enjouée, désespérée (presque) ou émerveillée qu'on reconnaît d'entrée, au bout de deux ou trois mots, comme c'est le cas pour tout poète authentique.
Dans cette voix qui parle, là, tout près, se lève une présence, forte et fragile à la fois, et qui, soudain, dans la fuite de tout, vous met dans l'ici et le maintenant du poème, littéralement au présent.
La maison dans la lumière ou dans le temps, dans les arbres.
La maison qui est un extérieur d'arbres et de prairies, un extérieur d'air et de nuages, et de pierres, et de tuiles. La maison avec son intérieur construit d'escaliers vieux et de charpentes, de fenêtres, de soleil sur le carreau d'une cuisine et d'ombre dans le corridor.
La maison dans la lumière ; et silencieuse.
La musique et la mort, la maison douce au-dedans.
Car même si elle dit qu'elle n'y est jamais, que tout échappe et s'en va, que c'est en vain qu'elle voudrait parler pour rejoindre le monde, dans les quelques mots qu'elle prononce quand même, dans le souffle qui les porte, quelque chose vient, se met à vivre . Paradoxe du poème auquel, comme tant d'autres, mais à sa manière inimitable, James Sacré ne cesse de se confronter dans l'acte d'écrire lui-même :
Au moment de penser à toi le poème
T'oublie en cet endroit de mots
Que c'est peut-être encore mourir.
Quelqu'un
Comprend que dire ou pleurer ce n'est
Rien qui soit l'animation de ton visage silencieux.
Te nommer pourtant dans ce théâtre des mots
C'est peut-être toucher à ton dernier geste. Donne-moi la main.
La poésie, pour James Sacré, est dans le faux pas, le trébuchement – dans ce qui se dit mal. Et cette maladresse, non pas calculée mais, comme la lecture des deux livres le montre, toujours plus acceptée au fil des années, fait bouger l'ordre trop attendu du langage. Surtout quand il se veut « poétique » avec ses images, ses mots convenus ou ses trouvailles, ses échos. L'écriture est, chez lui, du parlé dans l'écrit. Un parlé très écrit, bien sûr, mais qui, avec ses absences de négation, ses « pas beaucoup », ses « pas bien », ses « un peu » ou ses « pas vraiment » fait constamment boiter la phrase, lui donnant cette chaleur physique discrète mais tenace qui ne cesse d'y passer. Alors, par ces minuscules accrocs ou déchirures de la parole, quelque chose comme du jour ou de l'air entre dans le tramé du texte, et on se dit que c'est peut-être bien ça la vie :
Quelque fois tout le temps qui vient
(L'automne est tellement comme un cœur
Et pommes rouges dans la campagne, les érables)
Je vais tout ramasser, pomme
Après pomme autrefois demain je pense à toi
C'est presque penser à rien mais quelque chose insiste
Une larme ou ton sourire au loin
Ce mot silencieux d'automne longtemps.
Dans Cœur élégie rouge, la vie c'est ce regard d'un enfant de la campagne sur le miracle des choses de la nature (arbres, oiseaux, insectes) et du quotidien (chaises, machine à coudre, géraniums, grenier, tilleuls, tuiles, puits ...) : c'est la découverte du monde et de son éblouissement : la persistance du paradis :
Le jardin est autour et minutieux autant que l'air et la lumière vers dix heures du matin,
et plein d'une résonance légère.
Il y a des carrés de terre proprement sarclés et tendus comme du linge frais.
Il semble que le jour existe depuis toujours.
La maison respire
Dans Une petite fille silencieuse, la vie, c'est le regard rétrospectif, déchiré, de cette enfant muette parce qu'elle est perdue, morte depuis longtemps, mais qu'elle est là, toujours, dans les intermittences, les soi-disant ratées du poème. Et plus le poète dit que ça n'est pas ça (et, non, ça ne peut pas l'être), plus il dit ne pas savoir retrouver cette beauté, cette fraîcheur, cette grâce légère, plus elles vous pénètrent et vous touchent au plus profond, là où, en vous, quelque chose bouge aussi, d'irrémédiablement perdu :
Aide moi que disait la voix, tellement seule
Aide-moi. Et tellement de confiance qui a peur.
Le bleu du ciel était sans fond.
Oui, comment ne pas être bouleversé par la savante simplicité de ces suites de textes brefs où, comme dans tout le travail antérieur, ne cessent de se croiser, de se mêler prose et vers au point que leurs différences (qui ne sont qu'extérieures) finissent par s'estomper ? Prose en poème, prose du poème, l'écriture de James Sacré traverse les genres, semble les retrouver pour mieux les reperdre en route, dans le mouvement de cette voix qui depuis près de quarante ans parle, parle, ne cesse de parler, portant, dans tous ses minuscules gestes de langage, dans ce peu de vie qu'elle est, toutes les vies, les morceaux de monde qui l'habitent et qui, par elle, un instant limité mais sans mesure, sont là, présents dans les quelques mots imprévus du poème :
Le paysage contient dans son bleu beaucoup de difficulté. On le remarque parce que les arbres d'une campagne sont maintenant plus rares. On voit loin. Dans la distance les nuages détruisent en silence des monstres familiers et des carrosses. Comme autrefois. Retour de l'école à travers les champs. Grand geste aveugle du vent.
Tout s'éloigne au fond du paysage, d'une façon petite. Une rumeur persiste ; pas facile de répondre au sourire muet du temps.
Publié par Tecna à 12:29:08 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens
Réponses au questionnaire sur la poésie aujourd'hui pour une rencontre entre poètes espagnols et poètes français
1. Que reste-t-il des liens originels entre poésie et sacré ? Entre poésie et philosophie ?
Le sacré fait l'objet d'une mode qui le confond avec le divin et le religieux. Pour reprendre le point de vue de María Zambrano (voir L'homme et le divin dont viens de publier récemment la traduction[1]) — mais on pourrait se référer aussi aux analyses d'Henri Meschonnic, qui me semblent aller dans le même sens — le sacré est l'univers de l'indifférenciation où les choses et donc le monde n'existent même pas et dans lequel l'homme est plongé dans les ténèbres et l'angoisse. L'invention des dieux par la poésie est le premier pas tenté par lui vers la lumière, une manière de donner un sens, une figure à ce chaos originel. La philosophie va reprendre ce mouvement pour le porter plus loin encore et ce sera l'apparition de la conscience et des idées intemporelles. Poésie et philosophie (titre d'un autre livre de María Zambrano que j'ai aussi traduit[2]), si elles n'ont donc qu'un rapport négatif au sacré sont, par contre, étroitement liées au divin qui est ouverture, devenir, histoire. Quant au religieux il n'en est, on le sait, que l'institutionnalisation et la confiscation par les prêtres. Mais alors que la philosophie se détourne radicalement de cette obscurité originaire, la poésie demeure tournée vers elle. L'insistance actuelle sur les rapports du langage et du corps dans le poème — la poésie serait en quelque sorte une physique du langage — me paraît être un lointain écho de ce très vieux débat.
2. Y a-t-il nécessairement un « moi » en poésie ?
Il n'y a pas de « moi » en poésie : il n'y a que du « je ». Cet « autre » du moi qui naît sur les ruines de l'identité. Une voix se met alors à parler dans ma bouche qui en sait plus que moi — ce « latent compagnon, disait Mallarmé, qui en moi accomplit d'exister ». Le poète est le ventriloque de l'inconnu.
3. Y a-t-il encore de nos jours des thèmes réservés à la poésie ?
Les « thèmes » sont la fosse commune de la poésie. Ils sont du tout fait, du connu d'avance, alors que le poème n'existe que par rapport à l'inconnu qui le traverse.
4. Les formes poétiques fixes (telles le sonnet) et le rythmes consacrés par la tradition ont-ils encore une justification en poésie ?
Les formes fixes sont intéressantes non pas pour être reprises telles quelles, mais pour être réinvesties et explorées à nouveaux frais. Pour ma part je les pratique depuis une dizaine d'années en explorant systématiquement le vers impair, sous employé dans la tradition poétique française malgré l'illustre précédent de Verlaine. Il y a là, sans doute, un effet retour de ma traduction en formes fixes des poèmes de Jean de la Croix[3].
5. Pensez-vous que la dimension typographique (blancs, lignes, calligrammes...) a fondamentalement transformé l'écriture poétique contemporaine ?
Certes, la dimension typographique est une des grandes dimensions de la modernité, depuis le Coup de dé de Mallarmé. Elle a été à l'origine de quelques unes des grandes oeuvres de la poésie française (Apollinaire, Reverdy, Du Bouchet ...) ou hispanique (Huidobro, Tablada, Paz...). Elle a contribué à donner au poème un statut d'objet visuel qu'il n'avait jamais eu jusque-là et qui l'a rapproché des œuvres plastiques de la même époque (Braque, Picasso, Tal Coat, Bazaine, etc.) Il me semble, néanmoins, qu'aujourd'hui, le retour d'un certain primat de la voix, a détourné bon nombre de poètes de sa pratique, sans que, pour autant, son importance soit remise en cause.
6. Une rupture radicale avec la tradition poétique est-elle possible ? Souhaitable ?
Rompre avec la tradition est un leurre. On croit rompre, on ne fait que retrouver de très anciennes pratiques qu'on ignorait ou qu'on avait oubliées. On ne peut s'éloigner de la tradition que quand on la connaît. Car, si tout acte poétique est une remise en cause des postures antérieures, il l'est souvent au nom d'expériences plus anciennes encore qui redeviennent contemporaines, beaucoup plus que certaines œuvres qui le sont chronologiquement. L'exemple de Góngora pour la génération de 27 en Espagne est, de ce point de vue, paradigmatique.
7. La poésie est-elle faite avant tout pour être lue à haute voix ?
Il y a une « oralité » propre à tout texte littéraire qu'il ne faut pas confondre avec le parlé. Cette oralité correspond au passage du « je », de cet autre qui parle dans l'écrit et qui est, proprement, la voix de l'écrivain. Ce qu'Hopkins appelait « le mouvement de la parole dans l'écriture ». Ceci dit, le poème, par sa dimension physique, corporelle, appelle une mise en voix qui lui est, me semble-t-il, consubstantielle.
8. Qu'en est-il de la relation de la poésie avec les autres arts (peinture, musique, cinéma...) et en particulier avec ceux intégrant les technologies récentes (vidéo, informatique, élctro-acoustique...) ?
La poésie a toujours eu à voir avec les autres arts, que ce soit la musique (même si c'est pour rivaliser avec elle) ou la peinture (« Ut pictura poiesis ») Je ne vois pas pourquoi elle se couperait des nouveaux arts technologiques qui peuvent lui permettre de développer de manière inouïe sa double dimension visuelle et sonore en lui ouvrant un champ d'expérimentation particulièrement riche. Si Mallarmé avait connu l'informatique son fameux Livre aurait pu être autre chose, peut-être, qu'un projet jamais abouti.
9. Peut-on parler d' »affinités électives » en poésie : groupes autour d'éditeurs, de revues, de congrès, cercles, mouvements... ?
Oui, il y a des « affinités électives », des parentés de sensibilité et de point de vue comme dans tous les domaines de la vie. Ceci dit je ne crois pas beaucoup aux cénacles, cercles, groupes et autres mouvements qui ont un côté programmatique me semblant aller à l'encontre de ce qui est l'essence même du poème : le rapport à l'inconnu. « La poésie n'est pas affaire de précepte mais de post-cepte » a écrit Unamuno. On ne peut mieux dire.
10. La poésie est-elle témoin de son époque ou peut-elle s'engager ?
La poésie — mais existe-t-elle ? Je ne l'ai jamais rencontrée, je ne connais que des textes, poèmes romans ou autres — fait, comme toute activité humaine, partie de son époque. Si le poète en est le « témoin », c'est moins comme observateur distancié, maître d'un savoir, que comme « plaque sensible ou « caisse de résonance ». Et son engagement ne peut être qu'un engagement dans le langage. Puisque à chaque fois, il assiste à l'éclosion d'une voix qu'il ne maîtrise pas et qui est, en lui, la convergence de tout le biologique mais aussi l'historique, le social, le culturel dont il est fait. La notion d'engagement suppose un volontarisme qui va à l'encontre de la démarche poétique (Cf. question 9)
11. La poésie a-t-elle connu des inflexions majeures autour de grands moments historiques contemporains ?
Oui, en France et en Espagne, la poésie a connu des inflexions majeures. Je pense à Dada et au Surréalisme issus de la première guerre mondiale. La poésie de la République espagnole puis du Franquisme correspond à deux moments, l'un d'une grande richesse, l'autre d'une grande pauvreté. Les exemples sont nombreux qui montrent que la poésie n'est pas une affaire de « tour d'ivoire » mais d'hommes dans le langage et dans le monde.
12. Que met-elle en jeu aujourd'hui, et peut-elle revendiquer un rôle social plus important ?
Ce que me semble mettre en jeu la poésie aujourd'hui —— je dirais plutôt certaines œuvres majeures — c'est la place de l'homme contemporain pris entre un passé et ses valeurs qui ne sont plus les siens et un futur trouble et inquiétant, dont le capitalisme avancé et la mondialisation libérale semblent avoir confisqué les perspectives. Le poète n'a aucun rôle social. Il ne peut qu'être la voix de la résistance — celle du présent toujours renaissant et imprévisible qui est le seul temps véritable.
13. Peut-on traduire la poésie ?
Depuis un certain romantisme allemand, le lieu commun de l'intraduisibilité de la poésie a fait long feu. Mais il faut rappeler, en même temps, qu'un autre courant de ce même romantisme considérait que l'acte de traduire était supérieur à l'acte d'écrire parce qu'il arrachait l'œuvre originale à ses pesanteurs de circonstance (la langue et sa culture) pour en développer les potentialités dans d'autres langues et d'autres cultures. Pour ma part, si je ne pensais pas qu'on puisse traduire la poésie je n'aurais pas traduit une soixantaine de livres de poètes de langue espagnole.
14. La fréquentation d'une poésie étrangère pousse-t-elle un poète à renouveler sa propre écriture ou au contraire renforce-t-elle son identité ?
Je crois avoir déjà répondu en partie à cette question en parlant de l'influence qu'a eu ma traduction de Jean de la Croix sur mon écriture, il y a une dizaine d'années. Mais j'ajouterais qu'en même temps, mon travail de traducteur est porté par mon travail d'écrivain parce qu'ils sont, pour moi, seul et même travail. Je ne traduirais sans doute pas comme je traduis, si je n'avais pas écrit tous les livres que j'ai écris.
15. Quels sont les poètes espagnols qui ont attiré particulièrement votre attention ?
Ils sont nombreux. Parmi ceux que j'ai traduits, et dans l'ordre chronologique : Juan de la Cruz, Quevedo, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, José Angel Valente, Antonio Gamoneda, Andrés Sánchez Robayna et, bien sûr, Ramón Gómez de la Serna qui me semble être l'un des grands poètes de la langue espagnole même s'il n'a écrit, à ma connaissance, aucun poème, stricto sensu.
Publié par Tecna à 17:54:00 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) | Permaliens