• Philippe Rosset
    Trahisons du crépuscule
    Alidades, 2006

    Trahir la trahison


         La voix qui parle ici, quitte quelque chose. Avant tout, peut-être, ces voix dont elle vient et d'abord celle d'un Rimbaud et celle d'un Trakl dont on entend encore les échos et dont elle recueille l'entêtant  chromatisme: « La goutte dorée terminait le chemin. La flaque bleutée saigna de l'amour. Un filet de diamant coulait dans le lit des rivières. L'ascension s'abîma dans la rigole ». D'où ce ton aujourd'hui pour nous intempestif et qui, justement, nous fait dresser l'oreille. On écoute. C'est tout un passé qu'abandonne cette voix : celui d'un certain expressionnisme fin de siècle associé aux images lumineuses d'une Antiquité rêvée : « Parmi les figuiers, au-delà des mers et du ciel, il a marché le long des murs éboulés. Il a senti de près le temps écroulé. Il a touché l'âpre senteur des heures antiques ». Il y a là comme le rêve d'une éternité qui s'éloigne, la chute d'un paradis perdu (« Tant de ruines dans un monde neuf ») sans doute marqués par la distanciation du « il » et l'usage insistant des temps du passé. Et, bien entendu, par les larmes : « Il pleura, et la larme rendit hommage au crépuscule du minéral ».
       
     Pareille nostalgie, pourtant, s'accompagne d'une assurance inattendue. Car cette voix est sûre d'elle-même, malgré ses tâtonnements. Elle a le sens de la formule et de la vision : « En plein jour il a vu déjà la trahison. Les astres comme lui ne mentent guère au zénith ». Tout empreinte du crépuscule de ce dont elle peine à se déprendre, elle fait signe, en même temps vers quelque chose qui pourrait bien être une autre lumière : « Moi – trahi par le crépuscule, je me réfugierai dans la chaleur de l'aube, désormais certain de trouver la foi ».
        
    Foi dans la vie ? Dans l'ouverture du temps et du monde ? Ce que cette voix cherche elle l'ignore. Mais c'est cela qui l'aimante. Et c'est ce qu'on aime en elle : ce retournement qui la pousse, en lui donnant forme dans ces poèmes, à quitter la fascination de l'autrefois -- à trahir la trahison, puisque, nous est-il dit au terme de ce parcours, « La trahison trahie dit une vérité sur l'homme. »


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  •  L'heure de cendre


    L'heure de cendre (Opales, 2006)



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                Ecoute. Ne serait-ce que le bruit de mes mots
                ces courbes que font les phrases
                leurs ruptures aussi
                comme les battements d'un pouls mal réglé
                parfois tu t'y reconnaîtras
                tu verras que quelque chose existe toujours
                un geste, une manière de se gratter le front, de respirer
                mais ne crois pas que je veuille te retenir à tout prix, non. J'aimerais seulement que nous écoutions ensemble ce qui nous appartient encore un peu le jour qui s'achève, comment te dire
                je t'imagine, j'hésite : il est six heures, les lumières
                vont bientôt s'allumer
                tout en parlant, je sens qu'un autre est là, j'entends le rythme de sa respiration, le timbre de sa voix, presque
                comment me croire alors? Mais je ne te le demande pas. Ecoute-moi, simplement
                sans cesser tes gestes quotidiens : écrire une lettre, faire chauffer la soupe, mettre le couvert, que sais-je
                l'eau qui coule les bruits ne me gêneront pas : le tintement des cuillers, le froissement bleu des flammes du gaz, l'eau qui coule du robinet, et
                même si tu ne comprends pas tout, si tu oublies de m'écouter, tant pis, tu seras là, encore un peu
                je saurai qu'il me suffit presque de tendre la main pour sentir ta chaleur. Mais les mots me suffisent
                l'espace de ta présence que je sens, même si je ne te vois pas avec la nuit
                tout ce qui fait cet instant si différent des autres malgré l'angoisse — ou peut-être à cause d'elle
                transparence noire où brillerait chaque éclat de la vie
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>            Laisse-moi m'approcher un peu plus, avec ces mots que je cherche



                de longues heures nous séparent du matin. Traversons-les ensemble

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