• <?xml:namespace prefix = o /><o:p>
    </o:p><?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>             "Aujourd'hui maman m'a appelé monstre. Tu es un monstre, elle a dit. J'ai vu la colère dans ses yeux. Je me demande qu'est ce que c'est qu'un monstre."

                Qui parle ici? Quelle est cette voix maladroite et souffrante qui, il s'en souvient bien, est au départ d'écrire? Non qu'elle ait été la seule: il y en avait eu d'autres, avant, il devait y en avoir d'autres après. Mais celle-là, dans son énigmatique pauvreté ne cesse de s'entendre au seuil de l'écriture. Pas pour ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle est: la parole du dedans, celle que, jusqu'alors, aucun texte n'avait fait entendre. Car il est encore jeune quand  elle lui arrive: treize ans, quatorze peut-être. Et si certains livres l'ont fasciné pour ce qu'ils racontent, ces quelques pages lui montrent qu'écrire peut être autre chose: non plus assister, partager et même vivre par l'intermédiaire  d'une autre voix, mais habiter -- être-- cette autre voix elle-même. Soudain, la littérature, ce n'est plus seulement parler (écrire), avec la distance que suppose la narration, la description ou l'expression, mais c'est être. On n'est plus en face ou à côté: on est à l'intérieur. Dans la peau de l'autre. Et on  découvre que c'est la sienne. Du coup, on éprouve sa propre étrangeté et, avec elle, le désir de l'explorer par l'écriture pour que l'autre (le lecteur) à son tour s'y reconnaisse.
                Ce qui l'a touché tout de suite, dès les premiers mots de ce conte bref, ce n'est donc pas une histoire mais une forme. Pauvre, maladroite, aux limites de l'incorrection, elle rompt avec le bien écrire qu'on lui enseigne alors. Et parce qu'elle est comme du parler dans l'écrit et qu'on sent du vivant qui  passe, là, entre les mots, parce qu'elle heurte et surprend, elle produit ce frisson inconnu qui sera toujours, par la suite, le signe d'une découverte, qu'elle soit de lecture ou d'écriture. Elle n'a donc rien à voir, cette forme, avec ce qu'on entend par là habituellement: cette sorte d'enveloppe d'un contenu qu'elle aurait pour fonction de mettre en valeur. Car, ici, ce qu'elle présente, c'est elle-même. Elle ne recouvre rien que sa propre consistance (ou inconsistance): ce ton, ce mouvement particulier de phrases, brèves, bancales, cette allure singulière, insolite qui font ce qu'elle dit. Dès  lors, pour  lui, il n'y aura plus le fond d'un côté et la forme de l'autre, comme tout le monde le répète autour de lui, puisqu'il découvre très tôt, mais sans en avoir vraiment conscience encore, que "la forme c'est le fond" [1]
     
                    "Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu."           

                    Oui, qui parle ici? L'enfance? On pourrait le croire. Si le titre français, "Journal d'un monstre", dans sa maladresse racoleuse, n'avertissait d'avance le lecteur de la teneur d'un conte que le  titre original ("Born of man and woman”) ne laissait habilement pas deviner. Un monstre, donc. Peu importe d'ailleurs: qu'elle  soit celle d'un enfant ou d'un monstre, la voix est celle d'au-delà des limites, du sans nom. De  ce qui ne peut se dire avec les phrases correctes, policées de ce qu'il croyait être jusque  là la littérature. Cette voix, c'est plus tard chez les poètes, les mystiques, chez certains romanciers également qu'il la retrouvera. Et quels que soient les textes qu'il sera amené à écrire-- poème, récit, roman ou essai --, c'est elle toujours qu'il entendra au moment de la plus grande intensité. Elle qui l'empêchera aussi de se cantonner dans un genre précis, lui fera sans cesse rechercher les marges, les lisière où se perdent les désignations. Même s'il sait que voix sans distance, montée de l'intérieur du corps et du langage confondus, est celle du poète plus que toute autre.


                "Papa m'a attaché sur mon lit. Dans là-haut il y a eu encore des rires longtemps. Je ne faisais pas de bruit et je regardais une araignée toute noire marcher sur moi."

                Cette voix est aussi celle de l'enfance, puisque le monstre est un enfant. Rien d'étonnant: l'enfance n'est pas le paradis auquel on voudrait la réduire. Ce mythe que la nostalgie et la frustration entretiennent chez tant d'adultes. Elle est une déchirure. Et, avec elle, la solitude et la douleur: on te sépare du corps de ta mère, on t'enferme dans le noir, on te met à la cave, on t'attache pour que tu ne bouges plus. "On", ce sont les parents: le mauvais père, la mauvaise mère. Eux. Qui, à part Freud, a osé dire cela? Que l'enfance c'est aussi l'aliénation, l'enfermement et la souffrance. Qu'on y éprouve déjà ce que l'homme peut faire subir de pire à l'homme (et donc qu'on peut l'écrire, comme il le fera plus tard dans un livre terrible, dont il comprend soudain, en écrivant ces lignes, d'où il venait). Et qu'enfin on la quitte comme on quitte une cage, même si elle fut objectivement heureuse. Il s'en rend compte aujourd'hui, après tant d'années: écrire, au plus profond est un acte né de la douleur. Un acte qui libère dans le langage cette blessure lointaine du corps, la soulage mais ne l'efface jamais. Il aurait souhaité n'écrire que la beauté de vivre, la splendeur du monde, comme il l'a fait aussi. A chaque fois, pourtant, au coeur de la lumière, il y a ce noir: le corps seul, souffrant et qui gémit. Lui voudrait ne pas l'entendre, ne pas le voir. Il voudrait continuer à chanter, mais sa voix se brise, elle mue, et c'est la tragédie qui sort de ses lèvres. La voix du monstre, ou de l'enfant, ou du corps battu et humilié, c'est pareil: "Elle a pris la canne et elle m'a battu. Je n'ai pas  pleuré." La plainte. Mais sans pathos. Plus forte encore d'être contenue. Et qui monte de tous et de chacun, parce que l'enfant est devenu un homme avec, au centre, la tache noire qui grandit et mange le  visage. Comme cette araignée sur soi qu'il faut essayer de dire, même si les mots manquent pour, malgré tout, voir cette horreur. Et un instant lui résister.

                "Aujourd'hui là-haut était jaune. Je sais quand je le regarde mes yeux ont mal. Quand je l'ai regardé il fait rouge dans la cave."

    <o:p> </o:p>            Etre dedans n'est pas un but en soi. Dedans, il fait noir, comme dans  la cave. On n'y voit rien. Mais, de là, on peut voir dehors. Dehors, c'est le monde. Or, cette voix, dans sa pauvreté et sa maladresse, celle du monstre ( de celui qu'on montre ) montre  à son tour le monde. Comme lui ne l'a jamais vu-- comme s'il le voyait pour la première fois. Le jaune, l'eau, la terre qui boit. D'où, peut-être, son amour des choses simples, du minuscule et de l'insignifiant. Et des textes qui savent les rendre présentes, parce qu'ils ne parlent pas, parce qu'ils montrent. Ce qu'on voit ici, c'est un monde  minimum, comme plus tard celui de Reverdy ou de Beckett. Il y a les murs, les voix, les rires des autres là-haut, et la lucarne avec le jaune du couchant. Mais expliquée, la vision s'évapore. Elle ne touche plus. Elle devient une description. Évanouie la forme, la vision disparaît-- et le monde qu'elle créait. Reste le connu, ce qu'on a tellement l'habitude de voir qu'on ne le voit plus. On appelle ça la réalité. Alors, il se dit que les choses peuvent être invisibles à force d'être vues; que pour les voir, il ne faut plus les reconnaître (comme ici, dans ces phrases  bancales); et qu'écrire, c'est cela: ce passage, ce changement dans les mots, avec eux: le familier qui devient étrange et pourtant reste familier. Comment dire cela autrement: "Aujourd'hui de l'eau est tombée de là-haut. Elle est tombée partout j'ai vu. Je voyais la terre dans la petite fenêtre. La terre buvait l'eau elle était comme une bouche qui a très soif. Et puis elle a trop bu et elle a rendu du sale." Longtemps plus tard, c'est la même voix qui  revient, malgré les langues différentes: "L'eau qui gouttait des tuiles creusait un trou dans le sable du patio. Cela faisait: flac, flac", et encore "flac", sur une feuille de laurier qui s'agitait prise dans une fente des briques."[2] Ou encore: ".elle a vu de la route la cour de récréation l'herbe et les lilas au bord du grillage, c'est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut  les gouttes d'eau glissent et s'accrochent dans les coins, c'est plus haut qu'elle." [3]  Oui, la même voix, toujours. Et le même étonnement, le même dépaysement qu'il n'est plus nécessaire d'aller chercher loin, dans un imaginaire plus ou moins suspect. Ils sont là, tout près, dans ces mots banals mais dont la pauvreté voulue laisse voir un monde d'autant plus fascinant qu'il n'est jamais nommé.

                "Aujourd'hui il y a eu l'eau une autre fois. Maman était dans là-haut et j'ai entendu la maman petite descendre l'escalier tout doucement."

    <o:p> </o:p>            L'étonnant avec cette voix, c'est qu'il n'a cessé de l'entendre, même lorsqu'il s'est rendu compte qu'elle n'était que l'écho d'autres voix, plus anciennes. Celle de Benjy, par exemple, dans  Le bruit et la fureur. Longtemps avant Matheson, Faulkner avait donné le ton. Déjà en 1929 (mais lui ne le découvrira qu'après "Journal d'un monstre"), on l'entendait cette voix. De l'intérieur de sa douleur, de ce présent qu'elle tissait, on voyait le dehors, le monde tels qu'on ne les avait (presque) jamais vus: comme dans une sorte d'apparition: "Papa s'est dirigé vers la porte et nous a regardé à nouveau. Et puis le noir est revenu et papa est resté noir dans la porte, et puis la porte est redevenue noire." Oui, on voyait bien d'où venait cette voix. Mais, quelle que soit ou non sa nouveauté ou sa valeur, c'est parce qu'elle a été la première qu'elle est définitive. Les autres, infiniment plus profondes ou plus vastes, n'en seront toujours que l'ombre portée.

                "Aujourd'hui est un autre jour."


                C'est toujours l'aujourd'hui que fait cette voix. Même si elle parle du passé ou du futur. Car ce qu'on habite, c'est elle et non ce qu'elle montre. Ou plutôt: ce qu'elle montre en fait partie. Ici et maintenant. Tout cela, il l'a senti confusément. Il ne l'a compris que bien plus tard. Mais c'est ce qu'il cherche depuis qu'il écrit: cette présence dans le mouvement des phrases. De telle sorte que, même si tout passe, c'est toujours aujourd'hui. "Aujourd'hui quand là-haut n'a plus été jaune j'ai mangé dans mon plat." Le soir tombe, mais c'est dans la voix  qu'il tombe, et il est là, avec elle. Et on mange, avec elle. On entend les rires. On dort. On a les murs qui sont froids. Avec elle. Tout est là ensemble. Tout se tient. Peu importe finalement l'histoire plus ou moins horrible qu'on essaie de nous suggérer. Le monstre, c'est une voix qui parle-- l'autre voix. Elle fait le  présent, comme toutes les vraies voix. Elle éveil la vôtre, que vous ignorez, qui vous fait peur, parfois et ne vous lâche plus. C'est cela aussi écrire. Faire sa voix, comme le monstre fait son bruit, et ne pas s'y reconnaître: parler le monstre.



    Un homme assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997 (Le Pré Battoir, 42220 Saint-Julien-Molin-Molette)




    [1] Valéry


    [2] Juan Rulfo, Pedro Páramo.
    [3] Monique Wittig, L'opoponax.








     

    </o:p>
























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  • OBEISSANCE AU VENT



                    I



    L'incessant (1974-1977)
    Textes/Flammarion, 1979




    poème, grêle rose du pêcher au jardin, sous l'arceau blanc du pommier avec la chaleur un peu humide, quel temps mondieu, quel temps, de ce soleil de fin d'avril qui rappelle avec peine ce qu'il était il y a dix ans sur les blés verts et sur les ventres, dans le froissement de tiges des membres tressés un peu comme ce panier acheté dans une boutique de v ou, peut‑être aussi, ces phrases qu'on essaye de laisser venir dans le mouvement sans trop les contrôler, le poème, il faut le lire pour savoir, devenir floraison d'éclats ou d'heures, passage d'un oiseau rapide comme voudrait l'être la plume qui s'épuise vite hélas à poursuivre le jour, lueurs, échos, odeurs, comme hier à l'orée de l'averse, quand montait des pelouses ce parfum d'herbe humide trop fugace cependant pour évoquer l'enfance, le lire oui, pour voir couler le ruisseau des mots évasifs mais toujours aimantés par ce sens impossible à connaître avant qu'ils n'aient séché morts sur la page, pendant qu'à la cuisine tinte l'éclair des couverts et que les cris dehors rappellent que nul n'est seul, que tout doit entrer dans le poème, même l'inconnu, les pansements criblés de mouches, l'orage sur les rizières, la boue noire où s'enfoncent les yeux, la lumière d'au‑delà des mers, violette peut‑être comme certains soirs d'été lorsque bruissent les hannetons dans les feuilles des marronniers, ou le silence de ce village et sa bulle de temps gonflée autour de nous qui revenions déjà au labyrinthe des actes vides, des phrases comme des montres remontées qui tictaquent à l'oreille, toujours semblables, çava, çava, des roues des jours dont on ne sait quand ils commencent ou finissent, sauf à voir tomber le soir, mais n'est‑ce pas nous plutôt qui tombons jusqu'au matin effacé par l'horaire, huit douze, du bétail, des p'tits soldats, et au bout, les visages fermés, les corps durs, les paroles taries, les longues soirées à chercher la cause de l'angoisse tandis que tout autour le silence s'épaissit, poisse, comme le texte à bout de course, à bout de souffle, qui se perd dans les sables et dans tout ça, le poème, et pour quoi faire, on se demande, remplir le temps comme une bouteille, vivre la vie, se compenser quand rien ne va plus, vider le trop­-plein, remplir, vider, frotter les mots pour s'y voir mieux avec tout le paysage, avec l'enfant qui vient vous tirer par la manche, le crépitement des pommes de terre sautées, les titres à la une, les vieux papiers qui traînent, poème, miroir où un instant les fragments se rassemblent, ombre portée du pays intérieur, piège à mots piège à temps, piège, chemin pas à pas suivi entre les haies de pins noirs, les labours couleur de brique, frôlés de ciel, crevés du cri des pierres sous l'ombre verte des bois traversée de lumière oblique, avec toujours l'espoir de ne jamais en voir le bout, de découvrir autre chose, un vallon solitaire où vivre quand tout toujours débouche sur la route du même, poème bien sûr, la promenade toujours s'achève, le corps ne trouve plus ses mots, dernier regard posé sur le jour, sur le jardin secret encore un peu et son frémissement d'herbe où brille la rosée, ses treillis d'ombre tachés de jaune, le silence des feuilles sur le crépi du mur touché du doigt comme en l'enfance où la lumière du soir pose des profils tremblants, avec ses bruits de pas, ses rires, les fleurs de son printemps, duvets, flocons, neige qui monte, givre, haleine, paupières transparentes, lueurs du sang, lèvres, sueur de sève, goutte rouge immobile, roulée contre l'écorce, perles des cris, ciel, averse des couleurs, mémoire de soleil, figure de l'absence, poème

    1974


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  • DEUX TANGOS



    EL CHOCLO (L'épis de maïs), 1947


    Avec ce tango qu'est gouailleur, gouape et crâneur
    les ambitions de mon faubourg ont pris des ailes.
    Avec ce tango fut le tango et sa clameur
    est montée du quartier sordide jusqu'au ciel.
    Charme troublant d'un amour qui se fit cadence
    s'ouvrit sa voie sans autre loi que l'espérance,
    mêlant rage et absence, et la foi, la douleur,
    pleurant dans l'innocenc' d'un rythme rigoleur.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> 

    </o:p>Dans le miracle de tes notes et leurs promesses
    sont nées sans y penser les nanas, les gonzesses,
    lune des flaques déhanchement caresses
    et un désir brutal dans la façon d'aimer.
    Si je t'évoque ô tango bien aimé
    je sens trembler une guinguette sous mes pieds
    et j'entends ronchonner tout mon passé.
    Maintenant que ma mèr' s'en est allée
    je la sens qui vient à pas de loup m'embrasser
    quand ton chant s'élève au son du bandonéon.<o:p> 

    </o:p>Carancanfunfa a pris la mer sous ta bannière
    dans un Pernod mêlé Paris à Buenos Aires
    tu t'es fait parrain du tombeur, de la putain
    marraine même de la môme et du rupin.
    Par toi flambeuse, frime, clodo, taule et dèche,
    se firent un nom en devenant ton aventure
    messe de jupes, kérosène, couteaux, blessures,
    brûlant dans les taudis et brûlant dans mon cœur.

    Paroles: Enrique Santos Discépolo (traduit par Jacques Ancet)
    Musique Angel Villoldo



    GLOIRE

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>
    T'es rempli d'pognon, t'es un grand monsieur
    mais ça marche pas avec moi mon vieux
    avec ton amour et tes faux serments,
    va donc voir ailleurs, là tu perds ton temps.
    Depuis le début moi j'ai deviné
    que c' que tu voulais c'était m'acheter
    mais tu sais j'ai un sacré pédigree
    à une autre port' vas-t'en donc frapper!

    Mon p'tit vieux, salut, tu peux déguerpir !
    ma jeuness' n'est pas fleur à boutonnière;
    toute cette gloir' que tu viens m'offrir
    garde-la plutôt pour une autr' rombière.
    L'a pas d' cann' mon mec, c'est pas un rupin
    mais tu dois savoir que d'cœur il est plein;
    je sais bien que j'suis tout entière à lui
    y a qu'un' gloir' toujours c'est cell' de l'amour.

    Je n'veux ni champagne ni bamboula
    ni vivre en hôtel dit particulier,
    et à la voitur' que tu m'offres là
    je préfèr' l'auto que je vais louer.
    Je vais te donner un conseil d'ami,
    pour mettre un point à la conversation:
    achèt'-toi un peigne et fais-toi sortir
    un' bonn' fois l'idée de ton bourrichon.

    <o:p>Paroles: </o:p>Armando J. Tagini (Traduit par Jacques Ancet)
    Musique: H.Canaro





     

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  • Le corps sonore

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Thierry Martin-Scherrer
    Le fantôme de Chopin
    Editions Lettres Vives, 2006
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>


         Après Le passage de Marcel [1], cette extraordinaire plongée dans l'intimité de celui qui, « demeuré » en deçà de toute description apprise, ne cesse d'éprouver le monde dans l'émerveillement et l'effroi, la stupeur et l'éblouissement de la première fois,  Thierry Martin-Scherrer nous offre aujourd'hui avec Le fantôme de Chopin, une seconde incursion dans le mystère de cet autre être d'exception, ce raffiné, dévoré par le mal de l'impossible retour et -- puisque la vraie vie c'est jadis -- de la conscience d'être déjà mort, qui n'auront fait que consumer sa courte vie. D'où ce « fantôme » qui, au sein du corps apparemment vivant tisse en fils sonores le cocon floconneux de son invisible présence : « Essence de la musique de Chopin : génie de l'après-coup, conscience du jamais plus, brûlure du trop tard. »

        
    D'entrée, on nous avertit. Ici, point de biographie, au sens courant du terme où l'écriture suivrait une chronologie toute extérieure, mais la fantasmographie de ce fantôme qui ne cesse d'habiter -- d'être -- Chopin et à travers laquelle, se révèle ce que seule, croyait-on, la musique pouvait faire entendre : « Pendant trente ans il a parlé à l'ombre de sa mort en un dialecte étrange, en deçà de tout mot ». Ce dialecte purement musical (« Son affaire : le son qui chuchote, le son qui rend le silence des choses. »), explique sans doute  sa méfiance vis-à-vis du langage ce «  son altéré qui prend les choses avec les pincettes du sens ». C'est pourquoi « le sens ne l'atteint pas » dans « sa passion d'éteindre les lumières pour ne voir que la vibration». 

        
    Or, tout le travail de l'écrivain –– du poète –– va être ici de faire passer cette vibration dans un texte qui en sera, en quelque sorte, la caisse de résonance. Car la poésie n'est pas non plus une affaire de sens  –– « Sous le toucher, un poème palpable tombe sous le sens, atteint aux choses, à l'image qui les brûle ». La poésie est, elle aussi, une affaire, non pas de son, mais de résonance [2]

        
    Ce qui fait la grande réussite de ce livre (comme celle de Le passage de Marcel avec lequel il forme un diptyque -- celui du simple et du complexe, du bas et du haut --, c'est qu'au lieu de décrire, de raconter, il nous fait entrer, il nous fait habiter, partager ce qu'aucun récit ne pourrait faire partager : le drame originaire qui est au fondement de toute l'œuvre de Chopin. Alors, autour de ce centre obscur,  tout se met à tourner, s'ordonner, et toute la vie avec ses pesanteurs, ses aléas, ses circonstances, prendre un sens : l'impossible retour, la solitude, la politesse comme une cage de verre, la maladie -- le feu intérieur qui brûle, la consomption, les amours (Marie, George...), l'ennui (« Est-il possible de s'ennuyer autant que je m'ennuie ? »), l'Histoire (« Il regarde la Garde Nationale, qui regarde Casimir Périer, qui regarde les ouvriers et leur fait tirer dessus »), les allées et venues, les déménagements continuels, parce que ça n'est pas ça, ça ne peut être jamais ça...

         Ce qui nous vaut, dans l'élan maîtrisé d'une écriture à la fois sensuelle et réflexive, transparente et opaque, d'intenses aperçus comme autant d'allumettes craquées dans les ténèbres à jamais inaccessibles d'un destin : « Une autre fois, sa portée vierge offerte à l'aube, à un signal du jour. Il est mangé par la fenêtre qui l'invente encore. La barre étincelante de la mer, une sphère d'oiseaux dans un arbre en boule, un souffle de torrent glouton, il est dans des espaces étranges, il est une ébullition stable d'eau et de chant lumineux. Parfois il ferme les yeux, un non-voyant auquel sa canne à lui, le rubato, tient lieu de trouvaille pour tâter la nuit. Bartomeu Ferra écrit : « Le pli d'une feuille de roses, l'ombre d'une mouche le faisaient saigner. » George Sand écrit : « Frais comme la rose et rose comme un navet ».Ou ce portrait encore et son terrible clair-obscur : « Le visage, ainsi : Les yeux sombres, mais les yeux bleus. Vient-il à scruter le ciel des vivants ? On l'appelle depuis la cave. Les yeux bleus, mais les yeux gris. Le périscope des pupilles au milieu d'une eau calme. Les yeux tendres, mais les yeux fiévreux. On veut parler, on est sur écoute. Le nez droit, mais le nez busqué. On se tient entre deux proies. La bouche est fine, la bouche est épaisse. Un sourire de chat, des rêves de fauve. La présence est courtoise, l'indifférence est affichée. On est là, on est ailleurs. Horla. L'expression est fière, l'expression est fuyante. Le regard est doux, il est dévorant. On porte courtoisie comme une discipline. On bat froid aux amis de la veille. Au milieu du salon on ronronne. Un quart d'heure après, on fulmine. »
    Il fallait être à la fois un musicien et un poète -- un poète doublé d'un musicien -- pour nous faire toucher, au sens le plus physique du terme, pour nous faire éprouver le mystère de Chopin, de cette musique, de ce « corps sonore » qui ne cesse, à travers le temps, de nous revenir comme le parfait fantôme de ce corps physique, rongé de phtisie, qu'il aura passé sa vie à surmonter : « Le fantôme Chopin : ce qui a survécu à la faillite biologique décrétée par la naissance. »




    [1] Lettres Vives, 2001.
    [2] « Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance. ». Marina Tsvetaeva

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  • Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
    Sur une confidence de la mer grecque



     

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>

    NI la chaux
    ni le figuier qui resplendit,
    ni même le temple aux cent portes
    -- tu ne pus les compter
    ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
    -- ni même la
    lumière qui martèle
                    l'enclume de ce jour

    ni la peau éclatante de ce corps
    ne connaîtront la durée
    pauvres fragments brisés contre le ciel.

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>

    NON pas un point immobile
    dans le temps indivis
    mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
    la somme peut-être d'instants dans le multiple,
    dans une convergence de temps, de durée
    -- c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
               du midi tout entier, face à Naxos.

     
    Un troupeau de brebis sur la plage
    redoublait sur le sable la mer innombrable.


    Les eaux te répétaient encore
    leur parole ignorée.



     


    C'ETAIT une autre aurore,
    poreuse. Là, face à nous,
    deux rochers dans la mer
    accrochaient la lumière,
    mesuraient l'extension
    et du sel et du temps.

    Axes du soleil, les rochers
    mesuraient, mesuraient,
    nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant
    du temps es-tu, te disaient-ils, et toi
    aussi, tu ne sais pas
    que tu es moins encore
    que la crête brillante
    de la vague au soleil.<o:p> </o:p><o:p> </o:p>




    MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,
    que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre
    annulé dans le ciel de la dissipation.

    Seule la mer durera, dans l'immensité comblée.
    Et nos orbites sèches retiendront la lumière
    dans la calcination de la résine.<o:p> </o:p><o:p> 

    </o:p> 

    CAÏQUES et voiles traversent
    sans dommage la mer
    et son sourd champ de pierres.

    Dans ta main tu tournais
    la figurine simple d'un visage qui s'offre à
    la lumière. Et il tournait, tournait
    dans la concave main
    du temps, dans son abandon.<o:p> </o:p>

    Coagulée, tournait
    l'offrande d'une pierre
    à la mer étendue
    dans la clarté des îles.

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>



    TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
    tu l'as lu, et les signes, les eaux,
    les oliviers solaires, le couchant
    dans son cratère profond,
    se sont ouverts à tes yeux comme
    une permanence : la présence
    pure. Regarde les îles
    de l'aubépine et du figuier
    incendié, regarde-les qui perdurent
    comme offrande au soleil,
    la durée de la beauté dans le poing solaire
    et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
    qui t'a offert un instant, dans la nudité
    de la terre, cette beauté qui nous détruit.



     


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