• Guennadi Aïgui (Russie, 1934-2006)
            
                                                                   et ensuite -- on dirait qu'on vient d'ouvrir
                                                                   une fenêtre
                                                                   sur un sentier --
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>                                                               et les nuages au-dessus des herbes
                                                                    font l'univers
    <o:p> </o:p>                                                                             Guennadi Aïgui

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>         La découverte de l'œuvre de Guennadi Aïgui, traduite par Léon Robel et publiée en 1976 dans un numéro mémorable de la revue Change : Aïgui / Spicer fut, pour moi, un éblouissement. Il y avait là une poésie d'une densité exceptionnelle qui ne ressemblait à rien de connu en Russie à l'époque. C'était une sorte de synthèse organique entre trois traditions très différentes : l'avant-garde poétique et picturale russe du XXè siècle (Malévitch, Klébnikov), la poésie française moderne (Aïgui est l'auteur d'une anthologie de la poésie française couronnée par l'Académie française en 1972) et la culture populaire tchouvache, sa culture d'origine. Même pour des Occidentaux habitués au révolutions successives de la modernité, son vers troué de blancs, concentré parfois sur une syllabe ou étiré sur plusieurs lignes avait de quoi déconcerter. La syntaxe souvent désarticulée offrait de multiples interprétations simultanées tout en exprimant les difficultés de communication de ces temps difficiles. Les images surgissaient des tréfonds de la mémoire. La ponctuation très personnelle induisait, par les traits d'union et les blancs, des coagulations ou cristallisations de sens tandis que les tirets, les points d'exclamation marquaient des brisures et des élans du rythme. Ce qui était à l'œuvre ici c'était une véritable « pensée rythmique » qui ne « poétisait » pas, qui ne nous donnait pas des sentiments et du sens prédigérés mais des forces, des énergies spatiales et temporelles où monde extérieur et intérieur se confondaient dans un travail de dépouillement du concret à partir de sensations et de souvenirs.
             En même temps, ce qui frappait dans cette poésie c'était, à côté de textes plus longs, plus difficiles, l'extrême intensité et, en même temps, l'extrême nudité, l'extrême simplicité de certains poèmes brefs liés au surgissement toujours nouveau du monde naturel. Comme si, ces poèmes réalisaient avec force la formule de Joë Bousquet : « Toute l'expérience poétique tend à restituer au corps l'actualité de sa naissance ». Car c'est bien de « naissance » qu'il s'agit dans chaque poème d'Aigui. Ou, ce qui revient au même, d'enfance.  Je crois que s'il fallait définir d'un mot cette poésie c'est bien ce mot d'« enfance » qui s'imposerait : enfance de l'être humain, enfance du monde, enfance du langage. Oui, la poésie est un balbutiement, une éclaircie, un langage -- donc un monde -- à l'état naissant. C'est ce que suggère dans sa simplicité et sa transparence non exempte d'étrangeté le dernier poème du dernier recueil publié du poète : Toujours plus loin dans les neiges [1] :

    <o:p> </o:p>SANS TITRE

    Et dans le champ marche un homme
    il est comme la Voix et comme la Respiration
    parmi les arbres qui semblent attendre
    d'être Nommés pour la première fois

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>         Toute la force de l'écriture d'Aïgui, plus que  traduite, « trans-créée » par Léon Robel, est là mais pacifiée, apaisée dans un dépouillement qui à chaque fois nous restitue cette enfance du monde. Comme dans la figure emblématique du bouleau, l'arbre blanc, l'arbre sacré :

    <o:p> </o:p>BOULEAU A MIDI

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>dans l'ardeur de midi
    soudain
    <o:p> </o:p>isolé
    fortement
    le bouleau --
    <o:p> </o:p>éclatant -- comme quelque Evangile :
    <o:p> </o:p>(autosuffisant -- ne dérangeant
    personne) --
    <o:p> </o:p>s'ouvrant -- constamment :
    <o:p> </o:p>se feuilletant d'un bout à l'autre :
    <o:p> </o:p>(tout -- « en Dieu »)

    <o:p> </o:p>         Présent dans cette force naissante de la nature qui en est l'une des manifestations visibles, le sentiment du divin est une constante de l'œuvre entière. Il associe aux symboles-réalité de l'arbre, comme ici, et ailleurs, de la forêt, du champ, de la neige, la religion païenne ancestrale et les signes de la religion orthodoxe en une étrange alchimie. Mais il est surtout le sentiment profond de la Présence -- de « quelqu'un » qui hante ces poèmes (« comme la rencontre / avec « Quelqu'un » -- de l'âme ! » --« comme la respiration de quelqu'une / dans la porte ») ; le sentiment aussi de l'unité (« ô Dieu ! quelle / brûlante Unité ! ») de la non-séparation du monde (égal était –– le Monde ») et de l'éternité brûlant au cœur de chaque instant (« reluisant d'or / l'éternité »).
             Alors quand on a éprouvé à tel point cette présence à soi de l'univers dans la Présence, comment ne pas être sensible au caractère sacré de ses moindres manifestations ? A ce quotidien notamment, dont chaque détail, chaque geste s'illumine souvent, ici, de la lumière -- de l'or -- d'un couchant tout aussi intérieur qu'extérieur -- d'un silence où chaque chose, chaque être prend une place comme définitive dans la simplicité, dans l'unité apaisée du monde :

    <o:p> </o:p>SOIR A DENISSOVA GORKA

    <o:p> </o:p>autour des perches et des pieux
    de nos portail et clôture --
    <o:p> </o:p>partout -- de plus en plus -- c'est le silence... --
    <o:p> </o:p>ô donne-moi cette force simple ! --
    <o:p> </o:p>telle -- la branche qui heurte une branche
    voilà -- je pose ma chope sur la table
    ma sœur ferme le portail
    le vent de nouveau se renforce --
    <o:p> </o:p>et nous n'avons plus besoin d'aller nulle part
    le soleil depuis longtemps s'est caché derrière la colline
    et comme les herbes sont simples et rassemblées
    autour des poteaux de la clôture --
    <o:p> </o:p>un peu prenant part
    en luisant faiblement
    à l'apaisement du soir

    <o:p> </o:p>         Et, puisque le poète sent la fin s'approcher (« car / moi aussi / je brûle / de mon achèvement »), s'il faut quitter ce monde, en s'enfonçant « toujours plus loin dans les neiges », dans cette silencieuse blancheur unifiante qui est l'image privilégiée du divin, que ce soit au milieu de ce « murmure -- fraternel » des êtres et des choses les plus humbles, les plus insignifiants mais comme habités, « érigés », par la force d'une « Harmonieuse Respiration ». Alors, passé et présent, naissance et déclin confondus, tout sera là, dans ce grain d'enfance retrouvée où toute une vie, comme pour la première ou la dernière fois, se contemple :

    <o:p> </o:p>SOUDAINE RESSOUVENANCE

    <o:p> </o:p>un chien qui court à travers les seigles
    comme parmi les cris
    de toute -- la soudaine -- enfance
    parmi
    le déclinant soleil
    <o:p> </o:p>


                                                     

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>     
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>













    [1] Guennadi Aïgui, Toujours plus loin dans les neiges, présenté et traduit par Léon Robel, édition bilingue, Obsidiane, 2005.


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  • OBEISSANCE AU VENT II

    La mémoire des visages (1978-1980), Flammarion, 1983.

    la pluie froide, la neige soudain sur la mon­tagne, écrivant, le grognement de l'enfant va­cillant, la lumière pâle sur les livres, un bruit mouillé de phrases, écrivant, la nuit tombée avec les lampes, l'instant comme la vitre au soir, éclair noir sur le chemin où ils passaient qui pouvait vivre là écoutant le silence, ce mot toujours redit, prononcé à voix basse parfois, écrivant, liquide glissant entre les doigts un soir de vent plaintif secouant les volets, sous la lampe, guettant les visages infimes, leur ger­mination lente, leur mort brève, à peine une légère nostalgie impossible à saisir dans le minu­tieux compte des syllabes, n'allez surtout pas croire que ce sont des vers disait‑il, de crainte qu'on ne le prenne pour ce qu'il était, écrivant, perdu à mi‑chemin entre l'encre et le sang avec la plume intermittente qui grignote le temps, le corps vibrant à tous les signes, parti pour le voyage, l'aventure clandestine, l'ouvert dans les phrases, écrivant, chemin, perte du sens coulant vers la nappe ignorée qui par moments affleure, un mouvement léger, une goutte tintant sous des voûtes profondes et le noir bouge sous le silence, écrivant, un trou de ciel où son corps tombe et s'éparpille en mille aiguilles de lumière, un champ d'herbes, écrivant, qui flotte sous le vent à chaque pas,  qui  s'ouvre comme une paume sans limite

    la pluie toujours, le vent, la solitude instantanée, une porte qui claque, un moteur dans la nuit, écrivant, silhouette vague comme naissante, l'attente, le ventre un peu noué de ce qui le traverse, corps incliné, le froid qui monte des chevilles, la laine qui picote, les cheveux dans les yeux, une main bouge maintenant, une autre, l'ongle de l'index droit est cassé, rumeurs dans la rue noire, écrivant, guettant, immobile un instant, visage pressenti, hésitant à se répéter tant les jours se ressemblent avec à chacun pourtant sa manière de tomber, sa couleur indéfinissable, la lumière un instant à travers le ciel bas, l'éblouissement feu et neige, montagne encore, soudaine sur le gris, peut‑être aurait‑il voulu garder cette splendeur, rose de givre, cette soirée, écrivant, l'ombre portée d'une tête sur le mur, l'imperceptible bruissement sang ou silence comme d'un fleuve lointain emportant ses images mêlées, miettes sur une assiette, homme au béret croisé un soir de brume, affiche déchirée, ces fleurs rondes et mauves comment s'appelaient‑elles, tournevis sur une table de cuisine où le couvert est mis, assiettes et soupe froide, reflet, mais qui es‑tu corps transparent dilué sur la vitre, ombre des mots ou buée grise du silence

    qui, paupières lasses dans la succession des heures, main grésillante au pouce taché d'un peu de sang, éclat d'une bague et corps passant, cheveux, dos, fesses, pas traînant sur le carrelage, chuintement tenace, le même qu'il entendait le voyant arriver à peine voûté dans sa robe de chambre bleue, les cheveux blancs encore drus, un peu clairsemés sur la nuque pareille à celle du bébé assis froissant un papier, riant soudain de ses deux dents, tout entier dans son rire, étincelle, parle‑moi, l'angoisse souvent est la plus forte, la solitude, cette peur de mourir qui le submerge, vertige qu'il préfère oublier dans chaque geste répété, une assiette, deux, trois assiettes, couteaux cuillères, le lait qui commence à bouillir, la soupe à réchauffer et la pluie dehors en fumée sur les toits où passent deux corbeaux dans le silence du regard un instant immobile

    pâleur naissante, balance à l'aube, cil réfracté, et les deux corbeaux silencieux, comme fixes, les yeux levés vers le ciel noir encore sous la buée des vitres, écartant le rideau, frottant un peu le verre du bout des doigts, tête penchée vers la rue et le temps qu'il fera, une fois encore le goût de la lumière, peut‑être l'avait‑il pensé, près de la vitre, scrutant maintenant le ciel puis tapotant le baromètre, rites simples, la main s'arrête, le front se lève, écoute‑t‑il le bruit du sang à chaque seconde l'approchant de sa mort un matin ou un soir ou à une heure quelconque du jour ou de la nuit, le fil cassé, l'angoisse, l'haleine gelée aux lèvres sèches bougeant encore un peu comme pour dire un mot, le dernier, approche‑toi, écoute, seul, seul, et l'immensité grise, 1a brume qui tombe derrière la vitre, seul, la lune est là, le ciel est toujours noir, le jour va se lever


    alors, pour ne pas mourir, il parle, sa main trace dans l'air un signe dérisoire, le sang borde toujours son ongle mais il ne le voit pas, il parle, il faudrait tout changer, la vitre est bleue ou noire, son image s'y reflète, ses gestes, comme lointains sous la tache étoilée, il parle dans l'aube grise des fenêtres regardant devant lui un point inexistant, semblant montrer parfois quelque chose sur le mur où le jour efface son ombre, le grincement des corps, l'aiguille des secondes, recommençant toujours, minuscule au matin dans une cour luisante, lampes encore allumées, marchant, assis, souriant ou grave, plus faible à chaque mot, plus fort, plus aveugle, mains tendues, il parle du fond de sa voix, ignorant son visage, dépliant un journal, seul, sans personne pour l'écouter, égaré dans ses phrases, bafouillant, cherchant l'issue au prochain mot de hasard, il parle mais ne sait plus pourquoi, peut‑être une habitude si ancienne que son corps maintenant ne pourrait s'en passer, il parle pour entendre sa voix, parfois lumière et nuit parfois, bruit de feuilles ou de vent, marteaux chiens et rires, il parle, sa tête s'incline vers le sol, cm n'entend plus ses mots,  seul  le  son de sa voix,  ce rythme seul encore avant de disparaître


    encore et encore, la lumière grise à la fenêtre, les cris, il ouvre les yeux, rien n'a changé, un peu de ciel blanc se lève sur les toits, ses mains tremblent, il regarde la débâcle, comme au ralenti, gestes, objets, journaux, cartons, pommes, livres, pare‑chocs tordu, rouille, branche, pierre, asphalte, costume, enclos, bière, silence, oubli, terrier, sexe, tous, il écoute, touche la table, le mur, ne trouve plus ses mots, ouvre la bouche, se redresse comme s'il allait parler, prononcer un discours, silence, une moto passe, un chien aboie, quelqu'un tourne une page, mais non, ses lèvres se referment, son dos s'est à nouveau voûté tandis qu'un vent léger balance doucement quelques feuilles restées dans l'enchevêtrement des branches, quelques mots oubliés aux phrases décharnées, stylo posé sur le papier, mains sur le visage comme s'il pleurait, ou priait, immobile longtemps avant de se lever pour traverser la pièce qui reste vide, tiède encore de sa présence, piles de livres aux étagères, table encombrée de pages d'écriture, chaises, canapé sous la fenêtre, fatigué, ciel de cendre encore et encore
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>          

    visage dissous dans l'ombre, baisers ou bouches dévorantes, langue liant la langue, salives, sueurs mêlées dans l'écroulement des formes, l'érosion des caresses au bord du cri silence, la caverne sans fond, errant, bulle gonflée du temps, double image dansant, dédoublée, confondue, éclat soudain, désordre des membres dénoués, cheveux épars, douceur et non tristesse, lenteur de l'heure doucement remontée comme une eau emportant les gestes oubliés sur la berge, et lui se lève, nu, encore, seul malgré la tendresse, ramassant un vêtement tombé, visage étranger sous le néon violent d'une salle de bains quelconque, carreaux bleus ou jaunes, le bruit de l'eau qui coule, tant de fois, ignorant de lui‑même, images vagues à peine perceptibles, un soir, le sperme sur les doigts, cherchant à comprendre cette brûlure du temps devant son ombre sur le mur, onze heures sonnant, écoutant quelque chose, sans savoir quoi, le bruit du sang peut‑être ou la mer qui bat, lointaine, écrivant au cercle lumineux, espace ouvert et si fragile sur la blancheur avec peine conquise de mots gluants qui ne sont plus d'amour, à chaque instant voyant sa mort, son masque à son visage peu à peu qui se forme, voyant son nom qui le dévore, entendant sonner l'heure très loin dans l'ombre de la chambre et sa respiration paisible, marchant encore dans cette rue qu'il ne reconnaît plus un soir avec les lumières froides, les voitures, les visages, montant un escalier, ouvrant une porte, la refermant, prononçant des mots comment vas­-tu tournant des pages sans les lire, comptant les jours, disant jusqu'à quand ou quand était‑ce ou combien nous reste‑t‑il, dépliant ses doigts un à un, les écoutant craquer, s'arrêtant, regard perdu peut‑être dans les  peupliers  sans  feuilles  griffonnés  sur  le  ciel  qui  doucement s'éclaire

    ou couvert, soudain, flocons par milliers tombant sur son visage, tournoyant, grésillant à ses cils, couvrant très vite le sol, les traces de ses pas, tissu serré dont il n'est qu'un motif diffus, marchant sans fin dans le silence et dans le blanc, perdu en son errance, traversant la même cour interminable sous le chuchotement léger, une rue, une place déserte avec, au centre, sur son socle, la fière statue équestre gommée de neige, une page, chute de signes clignotant, poudroiement illisible, rythme sans commencement ni fin, surplombant la blancheur, cherchant comme les silhouettes lentes dévorées par le soir la danse jaune des réverbères, toujours, entre ses gestes abandonnés, pensif, éclair soudain, parc et nuit blanche, était‑ce vraiment ça, passé soudain présent sans date, les ombres dissipées, ce bruit de pas sur la neige, pressées, étouffées, ce grincement, il neige disait‑elle et la rue devenait sa légende<o:p> </o:p><o:p> </o:p>          

    un autre jour encore, cherchant, les toits, l'hiver, le silence et le cri, blancheur diffuse, nervures, lignes brouillées, hachures, fils, signes au loin, ciel, voyage du regard, oiseau bref, immeubles crénelés, murs, murailles, murmures, ses doigts résonnent sur la table battant un rythme monotone, longtemps, comme s'il ne devait jamais s'arrêter, puis il se lève, a peine perceptible, ombre frôlant les objets, s'y attardant un peu, s'arrête devant un miroir, regarde son visage, se touche des doigts le front, glisse l'index sous l'oeil gauche suivant la fine ride au pli de la paupière et soudain, grimaçant, dilate les narines, retrousse les lèvres, montre les dents, tire la langue, gonfle les joues, lâche un bruit mouillé, masque éructant, riant, lèvres luisantes, méconnaissable, qui es‑tu que je vois et qui portes mon nom, puis retrouvant son  visage  d'homme  tranquille,  encore  jeune,  encore, bien sûr, encore un peu

    seul, immobile, guettant les mots, l'éjaculation noire, cherchant à la comprendre, désordre, danse, clignotement, signes, quelque chose tombe, chocs dans la cour voisine, toux, chaise grinçant tout près, choc, silence froissé, levant les yeux, regardant le mur sale, porte‑manteau, cherchant en lui cette rumeur, l'usure toujours présente en sa chaleur, glissements furtifs, grognements, clapotis, le chaos silencieux, le noir visqueux, bile, bave, glaire, chocs, coups sans cesse plus rapides comme illustrant l'écroulement muet, l'infime tourbillon, la dérive du feu, le sperme bleu, la roue vertigineuse, spirales fixes en dérive, traces, gerbes, flaques, traînées, salive lumineuse, la page n'est pas le ciel et rien ne s'y reflète que ce poids du corps frileux emmitouflé qui tousse, se tasse, tousse, tousse encore, se tait, un instant sans bouger, île tiède dans le fracas, plâtre et tuiles froids qui maintenant ne cessent de tomber

    ou les flocons mouillés sur le visage encore criblant les yeux touchant la peau de leur frôlement froid, tombant droit en un bruit de salive sur la boue des trottoirs, striant les corps courbés cherchant abri chaleur, il traverse la rue plus gris que le ciel bas, monte un escalier un peu plus essoufflé, ce temps est déprimant, piétinant sur le paillasson, depuis que ça dure, auréolé d'un cliquetis de clés, tâtonnant un moment, disparaissant, la neige tombe, une pluie presque maintenant laissant aux pelouses une lèpre blanchâtre sous les premières lampes, mains dans les poches, longeant les façades humides, errant, croisant les visages sans yeux, sans but, doigts crispés, genoux sensibles, marchant toujours, effacé par la nuit, réapparu très vite dans la clarté d'une vitrine, cheveux collés au front, plus voûté peut‑être, jaunâtre, taché de rouge, jeté au tunnel immobile, un bruit de pas répercutés, très loin, plus proche parfois, plus hésitant, un peu traînant, comme la pluie bruissant

    la plume, stylo perdant, tachant la page, les doigts, allons bon, poète prends ton, crachant, poète prends ton, mince alors, regardant son ombre sur le mur, une fois de plus, écoutant le bruit de la plume, discret, clandestin presque, se passant les doigts sur la joue, grattant barbe et papier, soupirant, tournant à la noria des phrases, inépuisable, mot après mot, portée en file indienne derrière la plume mère, filant tout droit, dévidant la quenouille, tirant à la ligne, sans vergogne, sur la corde qui ne veut jamais rompre, tirant, congestionné, fesses serrées, muscles bandés, du moins ce qu'il en reste après tant d'heures assis, soufflant, hors d'haleine, tirant, comme acharné sur tel bouchon récalcitrant, dents serrées bordel de dieu, parti soudain à la renverse dans un jet de mousseuses paroles, ah ah, arrêtez, arrêtez, bonde lâchée, haletant, à toute vapeur, locomotive bielles et piston coïtant, coïtant, sûrement ce qu'il aimait à cinq ans fasciné dans la fumée des gares, passant les pognes, main courant sur la page, débordant, éructant ses images, écumant, sexe ou plume dégoulinant d'une encre intarissable

    ou bouche grande ouverte bâillant dans la lumière de midi voix passant froissement ballon chaise grinçant cri, frottant ses yeux, reniflant, recommençant, recommençant toujours, quelqu'un chuchote à côté, sa main tremble un peu, l'horreur présente, hurlement et nausée, peut‑être y pense‑t‑il, beau visage écorché vif, muscles à nu, ses yeux brillent, le viol, le coeur battant, sang giclant, les coups, la picana, lui qui bien sûr voudrait aimer, porter partout cette lumière simple, prononcer des mots calmes où chacun poserait son corps, siffler en passant dans la rue, sourire, comme ça, pour rien, crier que la vie est belle, regarde les feuilles dans le soleil, regarde, ruche de fleurs, belle et sans raison, le soir puis le matin, parole stagnant en de grands marais de culture, mots grouillant qui peut‑être seront un jour haleine, visages, corps, sillages au silence qui s'ouvre, la voix s'est tue, il bâille encore, écoeuré de sa propre routine, se parodiant lui‑même, incapable de vraiment commencer, renifle, cherchant à tâtons un mouchoir chiffonné, se mouche bruyamment, renifle encore, fait craquer ses phalanges glissant mollement dans une longue mélancolie 

    tombant au puits soudain, barbotant dans les phrases, remontant un sentier inconnu, une rue, serrant des mains, disant des mots sans les comprendre, sortant dans la lumière, son vide étincelant, regardant, écoutant, touchant le bois d'une table, sentant un rythme imperceptible, celui du coeur peut‑être habité par sa mort, illuminé de neige, disparaissant dans le silence et la blancheur, surgissant à l'autre bout d'une phrase comme lavé, souriant, parlant encore, mots inaudibles, lèvres comme bougeant derrière une vitrine, criant, convulsé, rouge dans l'après‑midi calme et ses bruits simples moteurs cuillères chiens, ses landaus, ses badauds, ses oiseaux au fil ténu de l'air, disparaissant encore, réapparaissant le soir, peut‑être, écrivant sous la lampe avec le goutte‑à‑goutte d'un robinet, regardant la nuit, une voix qui parle toujours, regardant la nuit, bougeant les pieds, les frottant l'un contre l'autre, rongeant la peau morte de ses doigts, poursuivant comme il peut le trajet évasif avec le bruit des gouttes, son reflet lumineux sur le noir de la vitre, visage rongé d'ombre, image du destin le plus commun, celui pourtant qu'il voudrait accepter, portière claquée, la table qui craque où il s'appuie pour se curer le nez à défaut d'autre chose, détachant de ses deux doigts frottés une mince croûte sèche qui tombe sur la page avec un bruit léger et sec

    assis toujours, face aux tours sur le ciel, grues et béton, immobile, une mouette traverse ses yeux vagues, quelques branches, un visage point s'ouvre, pâlit, un jour d'été pierres et cigales, très lointain, comme une miniature qui coule au double puits sans fond, un ciel nocturne où clignotent les astres, un sexe, deux corps, une autre salle de classe, des dessins sur les pupitres, la neige bleue, les cils balayent les images, la tête bouge, debout maintenant mains sur le radiateur où s'écaille la peinture, pied droit battant un léger rythme, bouche fredonnant why don't you swing, vingt ans bientôt les grues tournent, sweet chariot, la pluie commence à tomber, le pied toujours, les gouttes crépitent sur la vitre, tête en arrière, rock me low, doigts claquant, jambes, jambes souples, rock me low, fléchies, jambes, ses yeux brillent soudain, ses dents, chantant maintenant à tue‑tête, chantant, éclaté, I've got a home, dispersé, on the other side, heurtant les murs, passé soudain par la fenêtre ouverte, planant, léger, on the other side, glissant longtemps, toujours, I've got, glissant bouche fermée, my home<o:p> </o:p><o:p> </o:p>                          

    puis revenu de loin, courant parmi des arbres nus, silhouette floue visible à peine, plus nette de temps à autre, sans qu'on voie son visage, passant entre deux rangées d'immeubles montés très haut, cachant le ciel, ses yeux luisent maintenant, s'éteignent, un peu de vent agite ses cheveux, il monte un escalier comme si rien n'avait changé, sonne, son cartable à la main, sourit, longe un couloir qui grince, passe près d'un lit dont on distingue mal la couleur, y pose son manteau, s'assied devant la table et se met à écrire, sa main trace sur un cahier des lignes illisibles, les soirs et les matins se succèdent, le temps brille parfois lumière intense, son ombre tourne sur le mur, dédoublant, effaçant son corps seul, imperceptible, dérivant, le fleuve coule sous les fenêtres, sous la chambre, sous le lit, l'eau passe silencieuse, ruisselle de ses yeux, il ne pleure pas, ses gestes sont des rides, quelques bulles, une brindille tournoyante sur le gris coulant, imperturbable, emportant son image, la diluant, l'éparpillant entre les berges qui reculent, bientôt mêlées au ciel ce gris où plus rien ne demeure villes forêts montagnes celle même qu'il avait aimée s'efface aussi on n'entend plus que l'eau qui coule une rumeur de plus en plus lointaine un écho à peine comme l'écume éclair évaporé sur une plage de silence

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     OBEISSANCE AU VENT I


     L'incessant (1974-1977) Flammarion, 1979


    saluer la lumière comme le grec sur le seuil, planté dans son ombre, avec la blancheur éblouissante, le bleu fumant des oliviers et des collines, la mer proche, lointaine, bouche d'éclairs, un oiseau siffle depuis longtemps déjà, son chant glissant par les raies lumineuses des persiennes jusqu'à nous, corps de pénombre, et lorsque le visage entre dans la fraîcheur, plume, lumière, silence, tout flotte même si la mort habite la cime de l'instant, même toute beauté n'est que blessure, le grec, les mains touchent un métal froid, mais pour nous depuis des siècles égarés dans l'ombre de ces premiers mots blancs, que chercher d'autre quand s'effondre le futur, un moteur ronde cependant qu'au verger clair siffle l'oiseau entêté, la plume grince sur le papier, poussant ses mots, poussée par eux, hésitant, s'arrêtant, bougeant encore, les mains suivent le trajet, les yeux aussi lourds de la nuit proche, le rythme naît, s'éteint, renaît, cette vitesse de la pensée, du corps jeté sur la page qui se cherche, veut se dire, mais toujours ce vide, ces poses, la lumière comme eau touchant les livres, une mémoire lointaine, une brume, présence absence indissolubles quand les bruissent au silence où tout s'écrit, le matin, la douceur elle parle à son fils, lumière et cette voix qui lui répond qui traverse le corps, l'émerveillant, le temps des dieux les premières images, pas même images, les doigts effleurent la pierre au soleil, cette chaleur éblouissante, et tout n'était que pierre de soleil, peuplier de cristal, chemin de noisetiers, et lui coupait la branche de son couteau à sept lames dans l'ombre ocellée de la haie, l'odeur verte, lumière, les mots roulent, scintillent, s'éteignent, une voix parle encore très doucement, le grec, l'enfant aux trois mains jouant, jetant les dés, jouant, jouant, dans l'écume éclatée de son rire                            

                                                                                                                     
    et le corps glisse son signe sur le ciel entrevu un instant par la fenêtre ouverte, métamorphoses instantanées, tes lèvres, ta chevelure, tes seins, tes cuisses, un fleuve de silence coule au‑dessous de nous, un froissement de feuilles, flammes, femmes, frissons, fine fourrure, fourreau, four, tu es ce cyprès de braise planté dans l'heure immobile, ce voyage des cils éclaboussés de sang, je te regarde, ma salive sur ta peau inaccessible touchée, perdue, retrouvée, autre, toujours autre, la mer levée n'est que le même appel, un feu bleu que reflète ton corps, vision aveugle, ta main sur ma poitrine cherche un sens perdu comme la mienne à travers phrases te cherchant, te touchant presque à l'instant de ta disparition, je te ferai un corps de phrases immobiles, mais tu ris et tout éclate, des ombres bougent sur le sol, des voix parlent tout près mais le geste ne s'achève pas, déjà mes doigts, ma bouche dans ta chaleur humide comme ce soir où les murs coulaient jaunes, les corps glissaient, s'échappaient, s'éparpillaient sans cesse, seul restait ce goût d'ail sur la langue, l'écume bleue déjà d'une nuit labourée, retournée de fond en comble, mottes d'ombre écrasées sur les membres enchevêtrés, le temps en crue débordant, recouvrant de son eau les gestes, le noeud gordien qu'il faut toujours trancher, puis s'apaisant, surface étale, dernier  éclair  des dents, miroir, noire  transparence    peu  à  peu  remontent  les visages

                                                                                                                      
    après ces jours du corps sensible souffrant dans sa sueur séchée, avec tant de silence entassé sous les mots qui s'écrivent un peu sans qu'on sache vraiment et pourtant si, bien sûr, on le sait, quand s'écrit le mot ciel, sa cascade figée, cassée sur les toits de tuile grise, avec un vent léger brouillant les feuilles, on le sait bien ce qu'écrire veut dire, quand par la fenêtre ouverte entre le crissement d'un pas sur le gravier, des cris d'oiseaux, qu'au loin gronde un moteur sous un horizon gris d'arbres et de chaleur et que remonte après dîner un fort renvoi d'oignon, écrire, poser des mots, s'oublier, les laisser faire, aller, venir, tracer leurs chemins qui mènent toujours à quelque chose, à ces quelques objets par exemple laissés là sur la table, livres, stylos, kleenex, clefs, épingle de nourrice, et la sueur perle sur les lèvres, salée quand passe la langue, aux aisselles aussi, on a beau s'épiler ça repousse si vite, comme ces mots toujours, qui montent, ne cessent de monter, gommant en les disant ces choses qu'on ne voudrait pas perdre, qui sont là, immobiles, sous l'averse, les signes du soleil, les taches errantes des nuages glissant à l'arrière‑saison sur la montagne et sa pierre encore chaude, ses traces qu'on regarde toujours sans comprendre, coups de fouet, blessures, cicatrices, éclairs gris figés soudain, comme ces mots encore, quand on ne voudrait dire que cela, ce silence de la mémoire, la lumière filtrait au soir sous la porte et le lit grinçait tant qu'il fallait se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce qu'on savait très bien, qu'on ne voulait pas savoir, ce bruit des corps, ces chuchotements, ce bruit, toujours le même, ce froissement lorsque s'estompent, s'évaporent les visages, ce silence pour finir, avec des voix éparses qui montent de la rue, des images qui recouvrent les mots, coulant encore un peu, quelques lignes, une phrase de plus, une encore, un mot encore, un autre, gagnés sur le mot de la fin

                                                                                                   
    roulant, roulant encore sur la page, roulant sur la pente du sang, portés par la lumière, les cris éparpillés, les ailes, froissements brefs et tout n'était que son corps nu sous les blés balancés, crépitement de flammes écrasées, caresses, sueur, sexes mêlés et le monde immobile quand tombe l'ombre sur la table une voiture passe sur la petite route silencieuse couvrant un instant le grésillement du réfrigérateur, mouche tournant, grinçant avec la plume sur le papier, seule, filant sa toile imprévisible, les choses restant en deçà cependant, au‑delà, de part et d'autre du fin réseau, inaccessibles, frôlées de mots glissant, mots blancs, mots noirs, mots ectoplasmes, tronc où l'écorce dessine ses chemins, un peu de poudre sur les doigts, herbe traversée de vent jaune, ciel pur, feuilles bougeant et sa main lissait longuement ses cheveux avant de les poser sagement sur ses genoux, pourquoi parler de souvenir si rien déjà ne lui appartient plus, mémoire à chaque mot inventée, à chaque phrase, appel du grillon levé soudain au coeur du temps, signe ténu, cime immobile, évaporée, comme à chaque instant l'instant recommencé, son ombre sur le champ de blés taché de coquelicots, portant son fils dans les bras, enveloppé de vent, auréolé du dernier soleil, de la rumeur du monde, la tête touchant presque l'ombre de la montagne, mur bleu que ses yeux suivent un moment avant de retomber sur le papier où ne reste qu'un peu de clair, la bague brillant à sa main gauche, frôlant la surface lisse, la caressant, puis tendue vers une pêche au bord de la fenêtre, celle qu'il aimait, oiseaux ciel et feuillages, deux tomates brûlent sur une assiette et la lumière pâlit à peine, voilée imperceptiblement de son proche déclin

                                                                                  un peu pâle ce matin, sous le même parasol délavé, face à un horizon blanc où la mer trace une ligne d'argent gris et courbe si nette qu'elle semble surplomber un abîme où tomberait le ciel, tandis qu'au bord, les vagues se succèdent, traînant sur les galets leur raclement, râle d'écume, sperme écumant, sursauts d'on ne sait quel orgasme lointain dont il ne resterait que ce clapotis clair où passent des profils, têtes, bras s'éclaboussant, et ces silhouettes toujours comme arrêtées, aujourd'hui, hier, demain, face à face, se regardant sur fond d'eau calme où glisse une voile, et toujours la main jouant dans les galets, les mots, les ramassant, les écoutant rouler, billes dés, rires dents, choisissant l'éclat, l'écho, la couleur, la jetant sur la page, une ombre se dessine à l'instant où fraîchit le vent rappelant l'automne, les feuilles, le feu perdu, le temps, la fête froide, mais la tempête est loin dans le jour bleu elle se coiffe tenant son miroir, sourit, habite son corps dans la tiédeur de l'heure, ses mains remontent sur ses cuisses, les caressent, lissant avec la crème la lumière, la faisant pénétrer, comme chassant la mort, corps de lumière que les mots cernent sans atteindre, disant la nuque, les lèvres, les mains, le ventre, les seins, l'éparpillant, le rejoignant soudain, lampe légère, vacillante, et la voile est devenue rouge, lente, allant, venant, tel le sang tissé et sa rumeur de mer sous la rumeur des mots



     


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  • LA VOIX DE SON MAITRE[1]

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    La langue que nous parlons n'est pas un instrument mais l'air que nous respirons. Elle nous habite aussi bien que nous l'habitons, elle fait nos pensées nos valeurs, nos discours alors même que nous croyons la maîtriser et l'utiliser. Francis Ponge parlait de « tous ces grossiers camions et monuments qui constituent bien plus que le décor de notre vie », autrement dit, de tous ces lieux communs, de tous ces modes de penser et valeurs instituées qui nous parasitent à notre insu.. Et, à peu près à la même époque, dans son analyse de la langue du Troisième Reich,  LTI, Victor Klemperer écrivait : « Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, de formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Et il ajoutait que si le Troisième Reich n'a forgé que très peu de mots, il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »



    Cette longue citation qui ouvre le livre d'Eric Hazan,  LQR, titre explicitement démarqué de celui de Klemperer, annonce qu'il va s'agir de montrer également en quoi la Langue de la Cinquième République (Lingua Quintae Republicae), des années 60 à nos jours, n'a cessé de nous conformer, de nous conditionner et, donc, de nous adapter au capitalisme ou néo-libéralisme dominant dont elle est l'émanation et l'instrument. Non pas pour nous fanatiser, comme celle du nazisme triomphant, mais pour nous anesthésier et ainsi nous couler en douceur dans le moule du système dont il s'agit de masquer le substrat conflictuel et la violence permanente.



    Ce recensement qui aurait pu prendre la forme d'un dictionnaire contemporain « des idées reçues « , dont Eric Hazan dit qu'il a abandonné le projet, se présente comme une analyse en trois temps ou trois parties du fonctionnement de la LQR.



    Sont d'abord passés en revue les procédés sur lesquels se fonde cette langue, eux-mêmes classés en trois catégories : « l'euphémisme », le « renversement de la dénégation freudienne » et « l'essorage sémantique ». Si l'euphémisme (on ne dit plus « chômeurs » mais « demandeurs d'emploi », « clochards » mais « sans domicile fixe », etc.), vise soit à « éviter » la désignation de certaines réalités trop crues par des termes ou formules acceptables, soit à évacuer le sens de certains mots pour en dissimuler le vide (« réformes » toujours entreprises, jamais abouties, « croissance » toujours incontrôlable...) ; si le « renversement de la dénégation freudienne » consiste à se féliciter de ce qu'on n'a pas (dans un monde de solitude on parle de « dialogue », d' « échange », de « vivre ensemble » ; au milieu de l'opacité régnante on fait l'éloge de la « transparence » ; pour masquer la xénophobie et le racisme ambiants il n'est question que de « métissage », de « multi » ou « pluri culturalisme », de « diversité ») ; avec « l'essorage sémantique » et son fonctionnement répétitif, certains mots comme « espace », « écologie » « citoyen » (devenu un adjectif utilisé  à toutes les sauces), « social » ou « modernité », finissent par perdre le peu de sens qui leur restait.



    Ensuite,  « l'esprit du temps »  envisage les valeurs véhiculées par ce discours anesthésiant. Ces valeurs bien entendu « universelles », celles de la « République », de la France « terre d'asile », fondées sur de « nobles sentiments » (« égalité des chances », « cohésion sociale », « écoute », « convivialité ») s'opposent avec « rigueur » et « fermeté » à cette vague « arabo-musulmane » (tous les immigrés même non arabes en font partie) creuset de ce « terrorisme islamiste » toujours suspect d'être lié à Al Qaida, « organisation tentaculaire et structurée [qui] n'existe évidemment pas ». D'où la violence verbale qui en découle et s'acharne sur ceux qui osent critique la politique des USA, sur cette « crispation américanophobe » dénoncée par les thuriféraires de la droite libérale,  qui ne contredit qu'en apparence le discours anesthésiant de la LQR, puisque dans une simple répartition des rôles, les « idéologues du nettoyage généralisé » utilisent « la langue publique la plus adaptée », celle de l'intimidation.



    Tout cela -- et c'est le thème de la troisième partie, « effacer les divisions » -- aura pour résultat de gommer les fractures toujours bien réelles ou à « recoller les morceaux » : on ne parlera donc plus de « classes » mais de « couches » ou de « catégories », plus d' « exploités » et donc d' « exploiteurs », mais d' « exclus » qui ne sont victimes que d'eux-mêmes puisque le mot d' « exclueur » n'existe pas, etc. Autrement dit, « la bonne vieille idéologie du patronat français » impose par le ressassement d'un langage du « consensus » (« ensemble », « rassemblement », « solidarité ») et de la « bien pensance » avec la prolifération de l' « éthique », l'illusion de le cité unie fondée sur la vieille morale des valeurs transcendantes et sacrées.



    Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il y ait là complot et calcul. La cohérence de la LQR repose plus simplement sur la « communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui [en] ajustent les facettes » : membres des cabinets ministériels, directeurs commerciaux de l'industrie, chefs de presse, responsables de l'information télévisuelle. Tous sortent des mêmes écoles de commerce et d'administration où ils ont appris cette même langue. Et où ils ont compris que leur place dépend du maintient de cette guerre à bas bruit que la LQR est censée recouvrir tout en la maintenant vivace.



    Ce livre montre comment, à travers ce que Bernard Noël a, pour sa part, si bien nommé la sensure, s'opère cette « castration mentale »[2] ou privation de sens, par laquelle le pouvoir installe sa domination sans partage dans la tête de chaque citoyen, et à quel point, perception et pensée étant subordonnées à une écoute d'autant plus efficace qu'elle est inconsciente, nous sommes tous ventriloqués par la « voix de son maître ». A quel point, en somme, ce qu'on appelle « réalité » n'est qu'une description apprise qui dépend de la langue dans laquelle nous baignons. C'est pourquoi la « littérature » nous est si indispensable, elle qui est vie et survie d'un langage toujours plus menacé par l'entropie galopante et les forces de coercition qui le colonisent. Toute « poésie », au sens large, est donc politique, refus en acte de l'instrumentalisation ambiante qui fait de la langue un redoutable véhicule d'asservissement. Parole à l'état naissant, elle ouvre à l'inconnu, à cet espace indéterminé où les mots, retrouvant leur force originelle, ne sont plus des vecteurs de pouvoir mais des germes de mondes.

    <o:p> </o:p>






     





    [1] LQR La propagande au quotidien,  Editions Raisons d'agir, 2006.


    [2] La castration mentale, POL, 1997.

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  • Maria Zambrano 
    L'homme et le divin
    présenté et traduit par Jacques Ancet
    José Corti, 2006



    L'obscur et la transparence [1]

    La philosophie [...] est transformation du sacré en divin, c'est-à-dire, de ce qui est le plus profond, obscur, compact, éternellement obscur, mais qui aspire à être sauvé dans la lumière et comme lumière.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>María Zambrano, Fragment d'une autobiographie
    <o:p> </o:p>


                L'homme et le divin est un livre central dans l'œuvre de María Zambrano : il est ce moment charnière où tout un passé de tâtonnements et de recherches se cristallise pour ouvrir au futur d'une étape finale qui représente pour son auteur le plein épanouissement de sa pensée et de son écriture.  [...
               
    Commencé en 1948 et terminé, pour sa première édition, en 1951, le livre se présente comme une suite d'essais articulés autour d'un thème central : celui des rapports de l'homme au sacré et au divin dont la perte progressive, jusqu'à aujourd'hui ne nous a laissé que son absence. [...]



                  Qu'est-ce que le divin ? Pour le comprendre, il faut recourir à une sorte de fable qui nous est racontée dans le premier chapitre du livre, « La naissance des dieux ». A l'origine, l'homme se trouve jeté dans un espace non pas vide mais plein parce que peuplé de forces obscures dont il se sent la proie. Les choses n'existent pas encore, ni la nature, ni le monde, mais un grouillant, un obsédant « il y a ». Cet univers de la nuit et de la terreur originaires, où tout est en quelque sorte imbriqué, où l'espace et le temps n'existent pas encore, María Zambrano l'appelle le sacré. C'est la poésie qui, la première, va ouvrir une brèche dans ce plein têtu et illimité, avec l'invention des dieux. Figures de lumière circonscrites dans leurs formes et leurs attributions, ils vont permettre, avec la prise de distance qu'ils rendent possible, l'apparition de l'espace et du temps, des choses et du monde. En somme, le passage du chaos à l'ordre. Et, donc, une découverte par l'homme, en même temps que de sa radicale déréliction, de sa radicale singularité. C'est pourquoi il va tenter, par le sacrifice et la piété, de se concilier cet « autre » dont il sent qu'il le déborde, l'écrase et le persécute, mais en face de qui il se découvre différent. Vecteurs d'une forme de négativité qui engendre un espacement entre les choses et entre les choses et l'homme, les images des dieux sont ainsi à l'origine d'un embryon de liberté et de conscience. Une conscience qui, en se développant, conduit peu à peu à la pensée et donc à la philosophie. Car penser, c'est éclairer la nuit. C'est transformer le sacré en divin –– l'épaisseur obscure en transparence lumineuse. Ce que María Zambrano résume clairement dans un passage d'En guise d'autobiographie. Après avoir évoqué sa dette envers Rudolph Otto, dont Le sacré l'avait passionnée dans son adolescence, elle raconte comment cette vision du sacré attaché à un lieu, elle l'a vécue dès son enfance : « quand j'étais petite fille, on m'emmenait en promenade à un certain endroit de la ville de Ségovie où court et s'enfonce entre de hauts rochers le lit du fleuve qui va devenir l'Eresma, un fleuve qui, peu à peu, va s'apaiser. Je m'échappais, attirée par ces rochers et dans ces rochers, il y restait toujours, même en temps de sècheresse, une goutte d'eau. Il y avait là, déjà, le commencement de la transformation de ce qui est simplement, ou de manière complexe, sacré, en quelque chose de transparent, en quelque chose de déjà divin [...] Car, pour découvrir le divin, il y a la pensée ; le sacré est associé à un lieu, il est muet, il fait signe, il attire, on peut y être pris ; mais le divin nous en sauve, pour ainsi dire, et dans le divin, c'est le contraire, le contraire qui est la transparence, la présence que nous voulions toujours trouver et qui, nous le savons même si nous ne la trouvons pas, est là. Le divin est un champ de gravitation, il est à l'intérieur de la raison ... »
                 
    De l'image des dieux, de leur présence lumineuse, va naître la réalité. Non plus ce qu'il y a mais ce qui est. Cette création de la poésie est donc, avec la naissance de la conscience puis de la raison, à l'origine de la philosophie et de sa découverte de l'être. Incorruptible, intemporel, rejetant dans la nuit de l'innommé le tragique de la condition humaine, l'être dominera longtemps la philosophie avant que l'idéalisme allemand l'inscrive dans le mouvement de l'histoire sous le nom d'Esprit absolu ; et que, comme agent de cette histoire, l'homme qui n'a plus personne au-delà de lui-même, s'auto-divinise et, en même temps, se soumette à l'empire des faits et du calcul dans une maîtrise chaque jour plus complète de la réalité. Le monde qui s'était ouvert avec les dieux, commence alors à se refermer et à imploser sur sa propre absence de sens. Dans cette sorte de biographie culturelle de l'Occident, María Zambrano, comme beaucoup de ses contemporains, analyse avec angoisse l'impasse dans laquelle se trouve l'homme moderne, au point d'en venir à parler avec Massignon de sa « vocation suicidaire » . Vocation dont, aujourd'hui, nous éprouvons plus que jamais les effets dévastateurs. Après s'être déifié, cet homme aurait dévoré en lui la part de divin qui l'habite pour se retrouver dans un monde absurde en proie aux obscures divinités de l'Etat, du Marché, du Progrès et, surtout, du Futur, déité insatiable à laquelle il ne cesse désespérément de sacrifier... Au milieu de cette absence du divin dont il a pris la place, l'homme se retrouve aujourd'hui, comme à l'origine, captif d'un monde clos, impénétrable, chaotique, réplique artificielle, en quelque sorte du monde sacré de l'origine. 
                 
    C'est pourquoi, à la lumière limpide de l'être impérissable et à la clarté de la raison discursive qui nous a conduit à cette instrumentalisation forcenée dont nous sommes les victimes, María Zambrano oppose une autre lumière : celle, obscure, de la sagesse du poète tragique qui donne voix à l'angoisse, la douleur de l'énigme humaine que la pensée de l'être avait rejetées. « Car, écrit-elle, la leçon de la sagesse tragique, c'est que la souffrance à son degré le plus extrême, quand elle consume et détruit, libère une lumière enfouie dans ce qui est le plus réfractaire à la limpidité, dans cette caverne aveugle qu'est le cœur de l'homme ». Cette lumière de la tragédie qui monte du fond de l'âme, et que María Zambrano aime à imaginer comme la « clarté indécise d'un papillon d'huile », est celle de ce qu'elle nomme le « dieu inconnu ». « Puissance irréductible sur qui tous les dieux réunis n'avaient aucune prise », « dieu de l'angoisse et de l'espoir », il habite au fond de l'âme de cet être inachevé qu'est l'homme, ce « monstre » « qui s'efforce d'être », et que la « suprême clarté »  du Dieu de l'être n'a jamais pu incarner. Figure qu'avait prise en Grèce l'inconnu de Dieu, il était, dit María Zambrano, « la vie que l'idée de Dieu n'avait pas réussi à saisir et la figure du destin ». Aussi, plaide-t-elle pour une « raison tragique » capable de s'ouvrir à cette obscure lumière d'une transcendance enfouie dans les entrailles de l'homme. Et, donc, puisque poésie et tragédie sont inséparables, pour cette « raison poétique » dont elle avait eu très jeune l'intuition et qui prend forme dans ce livre et dans tous ceux qui vont suivre [...]

    <o:p> </o:p>             Ce livre est, indissolublement, une grande aventure d'écriture et de pensée. Puisque écrire et penser sont inséparables. C'est pourquoi  María Zambrano peut dire de Max Scheler -- mais la remarque vaut également pour elle -- « qu'on ne peut être grand philosophe ou philosophe sans être un grand écrivain ». Les œuvres véritables n'étant pas soumises au temps puisqu'elles créent leur propre temps à partir de l'événement de leur apparition, on souhaite que L'homme et le divin puisse enfin avoir en France l'accueil qu'il mérite, que son auteur aurait souhaité plus précoce et que Char, Camus et Cioran avaient appelé de leurs vœux.<o:p> </o:p> *




    LA STELE



    UN EQUILIBRE unique se dresse sans se faire ostensible entre la vie et la mort, entre les vivants et ceux qui ne sont plus là. L'image qui s'offre dans la stèle funéraire se distingue de l'image d'un corps vivant, par une légèreté supérieure, suffisamment érigée pour être visible dans l'air, et qui suggère un air autre, plus blanc et sans obstacles ; un milieu sans la résistance qui, pour un corps de chair, s'oppose à ses mouvements et même au simple fait d'exister. Et c'est le maître, l'ami ou le serviteur du royaume des vivants, qui assiste d'une certaine façon le défunt assis comme un dieu ou comme un roi, en s'inclinant devant lui. Et qui le maintient ainsi relié à la vie ; un geste léger, une sollicitude sans passion suffisent pour que l'image du disparu ne flotte pas seule -- parfois, à des époques tardives ou à l'époque romaine, il se trouve plus fréquemment que l'adolescent ou la jeune fille flottent, solitaires, comme les habitants d'un autre royaume. Il n'est rien qui pèse sur le corps mort, qui le maintienne enfermé sous le morceau de terre qui lui revient, ou réduit aux seules cendres de celui qui a disparu.
                
    La balance symbolique qui se dresse, barrant le passage de l'âme, et lui indique son destin ultime, ne figure pas, n'est pas visible, parmi les symboles grecs. Or, ici, dans le traitement donné à la mort et aux morts, la balance, de manière invisible, propose l'équilibre parfait, l'équivalence entre être comme vivant et être comme mort -- être à la manière du vivant et être à la manière du mort. Et s'il en est ainsi, c'est en vertu de quelque chose qui s'échange entre les deux états contraires. Les contraires vie-mort ne parviennent pas à être contradictoires. Une équidistance par rapport au regard qui contemple, dénué de passion, comme si celui qui regarde avec des yeux mortels, ou comme si dans le regard mortel lui aussi, quelque chose d'au-delà de la vie et de la mort les contemplait toutes deux de plus haut, d'un invulnérable lointain et, en les comprenant, les faisait fraterniser. Car  c'est comme deux sœurs qu'elles apparaissent. Ainsi, celui qui, encore vivant, regarde d'ici-bas l'image du royaume de la mort, fraternise avec elle, grâce à cette image, et la supporte, sans s'y assimiler, sans s'y confondre. Mais comme elle, suspendu dans la fixité de l'instant, une intersection temporelle dans un interstice offert par le temps aux purs instants de la contemplation ; dans la paix de la vision qui peut n'avoir que peu de chose comme contenu, rien, à peine ; une légère image sans relief presque, moins même, une ombre indécise, qui assure la possibilité de la vision, d'une vision totale ; une aléthéia sans effort, qui n'est pas plus le fruit de la pensée discursive que d'une grâce reçue, mais le simple acte de voir qui s'ouvre dans un interstice du temps, comme l'actualisation d'une possibilité de voir vraiment, totalement. Une manière de commencer à voir ou d'être sur le point de voir qui produit la quiétude, une entrée en soi-même du sujet regardant que n'entraîne ni le vertige de l'abîme de la mort, ni l'emportement d'aucun enthousiasme ; une quiétude maintenue entre l'abîme d'en bas et l'abîme d'en haut, suspendue entre ciel et terre.



     



    [1] Extrait de la préface.


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