• La chambre vide (1989-1995), Lettres Vives, 1995.
    L'indifférence


    Quelque chose tombe avec le soir.
    La brume est une attente :
    elle monte peu à peu
    disperse la lumière.
    Un train emporte la mémoire.
    Je souffre de ce qui nous
    Sépare.
    Je te regarde.

    *

    Et maintenant
    disent les mains.
    Le jour vient.
    Le matin est un éclair.
    Entre ce qui s'ouvre
    et ce qui se ferme,
    tu es la charnière :
    la limite que je n'atteins pas.

    *

    Dans l'amour, les corps
    se détruisent et s'illuminent.
    (L'heure est un fruit de lumière)
    Soudain, ils sont plus grands
    que leur image, plus beaux 
    mais ils s'effacent.
    Ne reste qu'un miroitement 
    de visages, un silence de mains, 
    des membres qui s'éparpillent
    noirs dans la foudre blanche.

    *

    L'amour qui nous traverse est une eau courante.
    Nos corps flottent, tremblent, se dispersent.
    Reste une buée aux couleurs du jour ou du soir qui descend.
    Comment dire ces choses ?
    Le temps n'est même plus un mot.
    Chaque instant est tous les instants.
    Dans la lumière noire
    seules les mains voient
    la fontaine des formes.

    *

    Le moment où la nuit pénètre le jour
    est invisible
    comme les deux corps qui s'aiment et s'oublient.
    De longs silences les traversent
    plus musique que la plus pure musique,
    un espace pour disparaître et demeurer pourtant.
    Ils ne savent que l'instant
    qui n'en finit pas d'être l'autre,
    ils ne savent que le sang dans la lenteur des mains,
    dans la moiteur de l'impossible
    le lent éclair qui trace et foudroie leur image.

    *

    Nos corps sont une flamme 
    des gestes s'y consument.
    Même la nuit
    le jour commence.
    Nous sommes l'indifférence.

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  •  Ramon Gómez de la Serna
     (Espagne, 1888-1963)
    Automoribundia  (1948)    
               



    CHAPITRE I

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                Je suis né, ou on m'a fait naître -- je ne sais comment dire cela en toute justice -- le 3 juillet 1888, à sept heures vingt minutes dans la soirée, à Madrid, rue de las Rejas, numéro cinq, deuxième étage.
               
    Pourquoi cacher la date de ma naissance? Dans d'autres essais d'autobiographie j'ai menti, mais aujourd'hui, au moment d'écrire mon autobiographie définitive, je ne veux pas commencer par mentir, car je ne veux pas qu'on mette en doute un jour tout ce que j'ai dit. Je démens, donc, être né en 1891, tous les horoscopes qui m'ont été faits étant finalement faux. Et je le regrette étant donné l'optimisme de ceux du 3 juillet de cette année-là!
               
    Mais pourquoi cacher la vérité à des morts qui sont vivants?-- les morts sont des morts enfin morts --. Autrefois je croyais qu'on pouvait vivre toujours, mais dans cent ans tous chauves et, par-dessus le marché, sans cuir chevelu.
                
    Désormais pris aux mailles du monde la première chose que je sentis, ce fut la main de ma mère qui me cherchait dans la scarole de ses fins draps de jeune mariée-- j'étais son premier né--, comme si j'avais pu m'en échapper.
                 
    C'était un appartement obscur dans une rue obscure, et comme j'étais l'enfant de leur lune de miel et cette maison la maison choisie avec soin pour le retour de noces -- il n'y avait pas eu de voyage -- j'ai pensé que mes parents devaient beaucoup s'aimer et se sentir très heureux puisqu'une chambre aussi ténébreuse ne les avait pas gênés. (Je ne sais pourquoi il me semble que je fus sur le point de naître fils d'un garde forestier de la Casa de Campo, qu'il y eut substitution à cette heure aux douces ombres de l'été madrilène et que lui -- le fils du garde forestier -- aurait pu être cette âme qui est la mienne dans la maison de mon père.)
                  
    Madrid, ce jour de juillet où je suis né, se dore à chaque fois et s'enflamme comme pour fêter l'inauguration d'une journée déjà plongée dans la ferveur de l'été. En souvenir du premier 3 juillet que j'ai connu, je vais écrire les mots pleins d'audace et de précision de mon subconcient.
                   
    “... A ce moment-là l'horloge de la salle-à-manger venait de sonner la demie. Tout le fond de la maison était vide comme quand on accueille le monsieur qui rentre de voyage ou comme à l'heure de la mort qui pénètre dans l'alcôve tout au bout de la maison. Mon étouffement avait fini par être si insupportable que je fis un suprême effort et me glissai dans le monde. Quelle tiède atmosphère!
                    
    La première chose que je fis fut de faire pipi sur le globe terrestre (Le monde, je l'ai compris ensuite, méritait ce premier acte de rébellion.) Tout en faisant pipi je m'étirai avec la gracieuse désinvolture du canard qui sort de la boite du prestidigitateur où il était tout aussi invraisemblable qu'il se trouvât. La lumière me blessait  les yeux à tel point que je ne voulus pas les ouvrir. La lumière me cuisait sur tout le corps et allait jusqu'à éblouir mes paupières translucides. Un bruit nombreux, débordant et trop vif, m'excitait et m'assourdissait, un bruit comme celui des charrettes de bidons de pétrole qui passent à la pointe des rues étroites.
                   
    On me lava et  la douche m'arriva comme un cataclysme. Néanmoins, quoiqu'épuisé, je me sentis mieux en allongeant le cou, les bras et les jambes pour me dégourdir d'avoir été recroquevillé si longtemps. Le recroquevillement collait si terriblement, si inflexiblement à la peau que j'avais beau me tortiller dans le désir désespéré de m'étirer, je n'en finissais pas de me déplier. Car il faut voir ce que c'est que neuf mois et quelques jours de ratatinement! Et puis un voyage de huit heures, qui vous recourbe, qui vous gondole atrocement et vous finissez comme si on vous avait tordu la taille et les jambes dans des anneaux de fer! C'est ce moment où l'on est enfermé dans une armoire ou une malle, pendant que son mari à elle récupère les clés qu'il avait perdues et nous en sortons sans savoir si nous pourrons complètement nous déplier!... Donc, un voyage de neuf mois dans une caisse étroite et en diligence depuis Paris, comment ne pas être chiffonné!
                     
    Autour de moi je perçus des choses diverses: la joie que je sois un garçon, que je sois vivant et que j'aie forme humaine; l'espace qui gravitait au-dessus de moi, vaste et agréable. J'étais tout entier comme un regard sensible recueillant des choses imprécises mais réellement proches de moi; des ombre longues et diffuses, des ombres vagues comme celles qui, au plafond de la chambre donnant sur la rue, se reproduisent, bougent, se croisent, s'estompent et se succèdent doucement. Écrasé sous le poids de l'heure de la sieste, je m'endormis. Je m'endormis comme dans ces lits larges et mœlleux des villages, qui nous attendent au bout des voyages, et où, après nous être lavés pour nous débarrasser de toute la poussière accumulée, on dort d'un sommeil réparateur comme nul autre, un sommeil enfoui dans quelque chose comme le premier sommeil.
                    
    Quelques jours plus tard je fus baptisé, et comme la date du baptême est liée à celle de la naissance, je rends compte de l'impression qu'il me produisit:
                     
    “Au-dessus de moi riaient les invités. Les baisers me faisaient trop mal, comme s'ils m'avaient laissé des bleus. L'amitié et la parenté de tous étaient plus claires. C'était une heure radieuse et biblique comme celles où en terre antique on amenait l'enfant dans la maison du seigneur pour le lui offrir avec le présent de deux tourterelles.
                     
    “C'était aussi un jour de beau soleil madrilène sur l'église blanche de chaux, la svelte et citadine église de San Martín avec son cadran solaire au coin de la rue et ses quelques arbres reclus au fond de sa cour, arbres dont les feuillages émergent sur un côté de sa façade, y posant une note douce et terrestre. Du vivant soleil je passai à l'ombre morte de l'intérieur, où m'écœurèrent les denses odeurs du temple, parmi lesquelles je savourais la seule odeur de fleurs naturelles du bouquet posé entre les pieds croisés du Christ, comme un baume à ses incurables blessures. Puis je passai au recueillement frémissant de la chambre des fonts baptismaux, où je m'enrhumais dans sa profonde, dans son odorante humidité de puits sacré.
                       
    “Là tout fut consommé. Quand on m'approcha des fonts baptismaux, cette vision froide et dangereuse me fit pleurer. Comme je n'avais pas été convenablement préparé pour la chose, je crus qu'on allait m'égorger ou me noyer; je résistai autant que je pus et c'est alors que se mirent à pleuvoir sur moi des conseils qui semblaient m'encourager au sacrifice; avec, glissé au milieu un traître pincement pour me faire taire. On me donna du sel qui était vraiment salé (pourquoi, puisqu'on dirait la même chose, ne donne-t-on pas du sucre en poudre?); puis on m'immergea par surprise, ce qui me fit ouvrir la bouche comme un poisson qui s'asphyxie et on me toucha la nuque avec quelque chose de froid. Au milieu de toutes ces cérémonies j'entendis qu'on m'appelait Ramón, Javier, José et Eulogio; les trois premiers prénoms me parurent bien, me le dernier m'indigna; j'aurais bien dit qu'on me l'enlève, mais je ne savais pas parler. Pourquoi Eulogio? Pourquoi?
                      
    Il y eut pour tout le même acharnement. Ensuite on me couvrit jusqu'au visage et c'est ainsi que je sortis de l'église, sans que puissent faire ma connaissance ceux qui espéraient me voir à la sortie. Je n'étais qu'un simulacre, une imitation d'enfant sous une robe blanche et un mouchoir brodé, quelque chose comme le pantin justifiant la fête du baptême.
                       
    “Et finalement tout le monde prit des liqueurs, des petits-fours et du chocolat à ma santé, sans que nul n'ait l'idée de rien donner au champion de la fête, pas même le petit drapeau -- cet inoubliable et fascinant petit drapeau -- qui surmontait le somptueux plateau de friandises, en argent massif comme toujours... Tout au plus, d'insupportables baisers tout poisseux de sucreries.”
                       
    Je suis content de m'appeler Ramón, je l'écris même en lettres majuscules; souvent je suis tenté d'oublier sur un banc de la rue mes autres prénoms et de rester pour toujours désormais avec ce Ramón tout simple, bonasse, fier de sa simplicité.
                       
    Je suis né pour m'appeler Ramón et je pourrais même dire que j'ai le visage rond et joufflu de Ramón, digne de ce grand O sur lequel repose le prénom, exalté par son accent que seule m'escamote l'imprimerie, les majuscules n'étant habituellement pas accentuées.
                       
    Les gens mal intentionnés tentent de calomnier le prénom de Ramón et disent parfois que leur veilleur de nuit s'appelle Ramón. Bien sûr qu'il peut y avoir un veilleur de nuit qui s'appelle Ramón, comme il y en de tous les prénoms, même celui de Rubén; mais ce veilleur de nuit qui s'appellera Ramón sera le plus brave, le moins saoul de cette armée de lansquenets que forment les veilleurs de nuit.
                       
    Ramón résonne avec affabilité dans les rues, les maisons et les promenades. C'est pourquoi, plus que de cette médisance, il est digne de cette délicieuse évocation que chantent sempiternellement les fillettes:

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>                                             O Ramón de mon âme!,
                                                   de mon âme Ramón!:
                                                  
    Si tu t'étais marié
                                                  
    quand nous te le disions,
                                                  
    tu serais maintenant
                                                   
    assis à ton balcon!”<o:p> </o:p>


                Après les hauts et les bas de ces vers inégaux mais affectueux, il y a une brusque torsion du chant qui devient complètement incongru et qui me crispe. C'est comme un ajout, comme la restauration d'une poésie incomplète, une poésie dont, indubitablement, la fin s'est perdue.
                
    Je me mets à rougir un peu quand j'entends les fillettes chanter cette chanson, derrière laquelle on voit leur cœur, et, curieux phénomène, même toutes vieilles, c'est de cette chanson qu'elles se rappellent, avec cette intonation ancienne et passionnée de “Ramón de mon âme!...”
                 
    Il me semble, quand j'entends chanter ce conseil indiscret, que les fillettes savent que je m'appelle Ramón et qu'elles me le chantent pour me faire rougir et pour que je fasse un faux-pas, en trébuchant sur la corde tendue de leur chanson.
                 --
    Vous ne m'aimez pas, je le sais bien -- pourrais-je leur dire ingénument --; mais je vous remercie de ce “Ramón de mon âme” qui résonne si bien dans la soirée paisible et recueille comme une allusion ce qui en moi ne se rend compte de rien, ce qui n'entend qu'un retentissant “Ramón de mon âme” à l'architecture d'arche fleurie:

    <o:p> </o:p>                                                “Si tu t'étais marié
                                         
    quand...
                                                     
    nous...
                                                               
    te...
                                                                      
    le...
                                                                           
    disions...”

              --
    Non, mes petites; vous vous trompez — pourrions-nous leur dire --. Si je m'étais marié quand vous me l'avez dit, je n'aurais jamais été “assis à mon balcon”, mais en train de m'échiner aux plus tristes besognes, et tout le monde se croirait le droit d'entrer dans mon foyer bourgeois... Non... C'est un mauvais conseil que vous me donniez de si bonne heure au bénéfice d'une amie à vous simple, benête, savoureuse comme une pomme et c'est pourquoi je ne vous ai pas écouté pendant longtemps.
                
    Mon prénom me plaît, non seulement pour avoir été à ce point bercé dans les jardins par cet Hymne Nominal de l'enfance qu'est ce “Ramón de mon âme”, mais parce que le prénom de Ramón a de la rondeur, des joues pleines et que lorsqu'on en baptise un enfant, on lui prépare un destin pacifique d'employé des postes ou d'homme de lettres.
                
    Un général Ramón serait trop bienveillant -- donc pas un bon général --, et un banquier Ramón ne serait pas un bon banquier parce qu'il serait un banquier trop généreux.
                
    En Espagne, on ne sait pourquoi, il est très associé aux lettres, depuis Ramón Lull jusqu'à Ramón del Valle Inclán, en passant par Ramón de la Cruz, Ramón Mesonero Romanos, Ramón Menéndez Pidal, Ramón Pérez de Ayala et par ces Ramón à second prénom que sont Santiago Ramón y Cajal et Juan Ramón Jiménez.

    Publié avec d'autres extraits dans la NRF, janvier 2000, n°552


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    OBEISSANCE AU VENT II

    La mémoire des visages (1978-1980) Flammarion, 1983 


    Le jour que tu es

    je recommence, j'essaie encore de te toucher, mettre mes mots sur ton corps, te caresser de syllabes fuyantes, t'étreindre un peu d'une phrase incertaine mais tu t'effaces, tu ris, tu parles, j'écris, tu n'es plus là, entre les jours parfois tu brilles, j'approche la main, quand je sens ta chaleur tu es déjà mémoire, tu t'éparpilles, les lettres dansent, ton visage plus je le vois moins je le connais, les mots le cernent, le trouent, cette ride légère au pli de l'oeil, ce mouvement de la bouche qui se serre, ça n'est pas toi, il pleut dehors, je voudrais que cet instant au moins t'atteigne, l'humide, le ciel de cendre, comme toi ils se dispersent, je continue pourtant, j'épelle ton nom, une fois encore, très vite j'ai cru sentir cette chaleur, ta cuisse contre la mienne, mais même te touchant je glisse, bonjour dis‑tu ou bonsoir, ta voix me frôle, je te cherche, ton corps sombre, hanche épaule cou, je descends un escalier, tu sors, je te vois de dos qui t'éloignes, tu lis, je n'entends plus ta voix, ma main s'arrête, j'écris très lentement, peut‑être ainsi pourrais‑je t'approcher mieux, t'atteindre sans y penser, carrefour de syllabes, appel d'air, je flotte, monte une image mais floue, coloration plutôt, rouge‑blanc, très lumineuse, des mots passent, château pouvoir cheveux voyage pétale ou ville, je ne te vois pas pour autant, le delta du texte s'ouvre, je m'y perds, j'avance quand même, comme tu m'inventes je t'invente, nous sommes une photographie, tu souris, j'ai l'air ailleurs, un peu gêné, je dis, c'est pas possible tout ce temps déjà mais je souris aussi, je viens de finir un livre de ritsos, je suis heureux, comment te dire, tout, comme lavé soudain, neuf, les hommes, l'histoire, le ciel, les choses, petites, infimes, un moustique à l'oreille du nouveau‑né, un mégot, un morceau de coquillage, une goutte étincelante que tu regardes s'évaporer à midi sur le corps aimé, les grandes aussi, c'est le nom qu'on leur donne, la politique, la guerre, les drapeaux, mais vues de loin, aussi insignifiantes, prises dans le tourbillon, l'inépuisable, l'inépuisable, l'inépuisable, dit‑il, de grands pans de bleu me tombent sous les yeux, je te cherche, je continue, tu t'approches, le soir vient, je sais qu'en te voyant je ne vois que ta trace, ce sillage laissé par ton passage, cette main tenant une tasse, un livre, ta voix au téléphone, tu souris, tu es ailleurs déjà, je me surprends à écrire à ma manière la voz a debida, le soleil illumine la table, mon ombre se dessine sur le blanc, elle bouge un peu, quelqu'un parle à côté, je regarde des ciseaux qui brillent, des crayons de couleur, le mur de l'enfance aux milliers de visages, quelque chose monte, le vide, le corps dans la chute des cils, petit jardin à pâques, cinéma du samedi, rougeole et compas du délire, lecture syllabe après syllabe, pe tit cha pe ron rou, plume de l'édredon, riant à en pisser dans mes culottes, un jour de plus dans une pièce claire, je ne t'ai pas trouvée, tu es là pourtant, tu écris, tu te ronges les ongles, ils craquent par moments, tu tournes une page, je voudrais te toucher, je te touche, je ne touche qu'un nom, l'intervalle, l'inévitable, même si tu ne veux pas, l'instant, la plume, là, ici, l'encre brille, s'éteint, tu écris que tu as écrit, tu bouges, ta chaise grince, je suis perdu, je sens ton corps derrière moi, je me retourne, tu n'es plus là, des rayons sur le mur, un peu de soleil éclaire un titre, argentina, l'eau siffle dans les tuyaux, je m'étire, je regarde la fenêtre, n'es‑tu que mon propre oubli, j'écris pour t'effacer, te trouver soudain dans la lumière d'un instant suspendu, l'enfant s'approche en sautillant, vos deux images se confondent, il rit, ses yeux brillent, quelqu'un froisse un journal, ferme une porte, je continue toujours, barrio de santa cruz, tu marches sous les fleurs en cascade, elles sont jaunes je crois et blanches peut‑être aussi sur la visière obtuse d'un policier harnaché moustaches lunettes fumées, comme lui, derrière son bureau, parlant, céline, proust, l'avalanche de dossiers s'était un instant arrêtée au‑dessus de sa tête, mai soixante‑huit, la révolution, qu'est‑ce que tout ça voulait dire, vacarme à peine de loin, brouhaha estompé, cris vite couverts par la rumeur des vagues, le sable vu de près, cataclysmes minuscules, révolutions infimes, les mots crissent, s'entrechoquent en silence, s'immobilisent, plus rien ne bouge, la transparence, le monde entier, l'équilibre, la primevère, le bois empilé, le boulevard de la villette de nuit troué de réverbères, l'aéroport de tokyo, les cris du stade, villa devoto, les computers, la mer qui fume au loin son bleu d'hier, la limace sur une feuille après la pluie, tu énumères et rien de plus, jamais tu n'en n'auras fini et voilà que tu souris, c'est le soir, j'écoute la voix d'antonio porchia, son bruit de source, moi je bégaie dans mon ruisseau bourbeux, je te souris aussi, cavafy me regarde énigmatique derrière le double zéro de ses lunettes, fonctionnaire irréprochable mais non pas au‑dessus de tout soupçon, l'adolescent traverse la rue ailes repliées, cernuda agonise d'amour dans un train via san francisco, il ne pleut plus, le corps s'ouvre aux présages, des cloches peut‑être traversent le noir, signes, virgules, rognures d'ongles, taches de sperme, haleine du bébé dans l'ombre de la chambre, le vol genève‑le caire effrange le silence, je voudrais en cet instant voir ton visage, voir les heures le laver, le polir jusqu'à te reconnaître, ton bras frôle la page, je lève les yeux, tournevis stylos crayons livres, tournée vers moi tu lis, une feuille dans la main gauche, cherchant l'assentiment, tout entière dans la phrase qui te porte, disant qu'en penses‑tu, ou moi, un autre jour, tu m'écoutes distraite entortillant une mèche autour de ton index, un train passe, il semble t'emporter, je suis seul, le ciel est clair, je t'entends marcher, au matin un oiseau chante, la page commence, on pourrait croire à la vie, mêmes objets mais différents dans la lumière, le tournevis, l'éclat des ciseaux, le crayon abandonné sur quelques mots tracés, je te touche, le pollen auréole la phrase, la fleur du corps s'ouvre, les images s'effacent, maintenant commence, pour un instant n'en finit pas, tes mains dessinent mes limites, les détruisent, fureur, tendresse, caresse de l'eau qui coule, la phrase, les tourbillons de l'encre, les syllabes dispersées, la page étale, lenteur, reflet à peine d'une branche qui bouge, toit, soleil, silhouette d'un homme inclinée sur la terre, neige rose de la montagne, je t'écoute écrire, le bruit du stylo sur le bois, ta chaleur m'habite, des larmes font trembler ton image, assise sous la fenêtre tête sur ciel immobile, mais très vite ce froid comme une vitre où mes doigts glissent, tu es derrière, ma gorge se serre, quel jour sommes‑nous articule ta bou­che, quelle heure, ton index pointe vers ta montre, ma bouche s'ouvre à son tour, mes lèvres bougent en silence, il faudrait, je ne sais plus, je me lève, je tourne sur moi‑même, j'ima­gine, le ciel bascule, j'y retrouve en bleu cavafy qui me regarde impassible, je tends la main, la voix de l'enfant traverse le silence, il tousse, il prononce mon nom, tu es là, rien n'a changé


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  • Guennadi Aïgui (Russie, 1934-2006)
            
                                                                   et ensuite -- on dirait qu'on vient d'ouvrir
                                                                   une fenêtre
                                                                   sur un sentier --
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>                                                               et les nuages au-dessus des herbes
                                                                    font l'univers
    <o:p> </o:p>                                                                             Guennadi Aïgui

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>         La découverte de l'œuvre de Guennadi Aïgui, traduite par Léon Robel et publiée en 1976 dans un numéro mémorable de la revue Change : Aïgui / Spicer fut, pour moi, un éblouissement. Il y avait là une poésie d'une densité exceptionnelle qui ne ressemblait à rien de connu en Russie à l'époque. C'était une sorte de synthèse organique entre trois traditions très différentes : l'avant-garde poétique et picturale russe du XXè siècle (Malévitch, Klébnikov), la poésie française moderne (Aïgui est l'auteur d'une anthologie de la poésie française couronnée par l'Académie française en 1972) et la culture populaire tchouvache, sa culture d'origine. Même pour des Occidentaux habitués au révolutions successives de la modernité, son vers troué de blancs, concentré parfois sur une syllabe ou étiré sur plusieurs lignes avait de quoi déconcerter. La syntaxe souvent désarticulée offrait de multiples interprétations simultanées tout en exprimant les difficultés de communication de ces temps difficiles. Les images surgissaient des tréfonds de la mémoire. La ponctuation très personnelle induisait, par les traits d'union et les blancs, des coagulations ou cristallisations de sens tandis que les tirets, les points d'exclamation marquaient des brisures et des élans du rythme. Ce qui était à l'œuvre ici c'était une véritable « pensée rythmique » qui ne « poétisait » pas, qui ne nous donnait pas des sentiments et du sens prédigérés mais des forces, des énergies spatiales et temporelles où monde extérieur et intérieur se confondaient dans un travail de dépouillement du concret à partir de sensations et de souvenirs.
             En même temps, ce qui frappait dans cette poésie c'était, à côté de textes plus longs, plus difficiles, l'extrême intensité et, en même temps, l'extrême nudité, l'extrême simplicité de certains poèmes brefs liés au surgissement toujours nouveau du monde naturel. Comme si, ces poèmes réalisaient avec force la formule de Joë Bousquet : « Toute l'expérience poétique tend à restituer au corps l'actualité de sa naissance ». Car c'est bien de « naissance » qu'il s'agit dans chaque poème d'Aigui. Ou, ce qui revient au même, d'enfance.  Je crois que s'il fallait définir d'un mot cette poésie c'est bien ce mot d'« enfance » qui s'imposerait : enfance de l'être humain, enfance du monde, enfance du langage. Oui, la poésie est un balbutiement, une éclaircie, un langage -- donc un monde -- à l'état naissant. C'est ce que suggère dans sa simplicité et sa transparence non exempte d'étrangeté le dernier poème du dernier recueil publié du poète : Toujours plus loin dans les neiges [1] :

    <o:p> </o:p>SANS TITRE

    Et dans le champ marche un homme
    il est comme la Voix et comme la Respiration
    parmi les arbres qui semblent attendre
    d'être Nommés pour la première fois

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>         Toute la force de l'écriture d'Aïgui, plus que  traduite, « trans-créée » par Léon Robel, est là mais pacifiée, apaisée dans un dépouillement qui à chaque fois nous restitue cette enfance du monde. Comme dans la figure emblématique du bouleau, l'arbre blanc, l'arbre sacré :

    <o:p> </o:p>BOULEAU A MIDI

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>dans l'ardeur de midi
    soudain
    <o:p> </o:p>isolé
    fortement
    le bouleau --
    <o:p> </o:p>éclatant -- comme quelque Evangile :
    <o:p> </o:p>(autosuffisant -- ne dérangeant
    personne) --
    <o:p> </o:p>s'ouvrant -- constamment :
    <o:p> </o:p>se feuilletant d'un bout à l'autre :
    <o:p> </o:p>(tout -- « en Dieu »)

    <o:p> </o:p>         Présent dans cette force naissante de la nature qui en est l'une des manifestations visibles, le sentiment du divin est une constante de l'œuvre entière. Il associe aux symboles-réalité de l'arbre, comme ici, et ailleurs, de la forêt, du champ, de la neige, la religion païenne ancestrale et les signes de la religion orthodoxe en une étrange alchimie. Mais il est surtout le sentiment profond de la Présence -- de « quelqu'un » qui hante ces poèmes (« comme la rencontre / avec « Quelqu'un » -- de l'âme ! » --« comme la respiration de quelqu'une / dans la porte ») ; le sentiment aussi de l'unité (« ô Dieu ! quelle / brûlante Unité ! ») de la non-séparation du monde (égal était –– le Monde ») et de l'éternité brûlant au cœur de chaque instant (« reluisant d'or / l'éternité »).
             Alors quand on a éprouvé à tel point cette présence à soi de l'univers dans la Présence, comment ne pas être sensible au caractère sacré de ses moindres manifestations ? A ce quotidien notamment, dont chaque détail, chaque geste s'illumine souvent, ici, de la lumière -- de l'or -- d'un couchant tout aussi intérieur qu'extérieur -- d'un silence où chaque chose, chaque être prend une place comme définitive dans la simplicité, dans l'unité apaisée du monde :

    <o:p> </o:p>SOIR A DENISSOVA GORKA

    <o:p> </o:p>autour des perches et des pieux
    de nos portail et clôture --
    <o:p> </o:p>partout -- de plus en plus -- c'est le silence... --
    <o:p> </o:p>ô donne-moi cette force simple ! --
    <o:p> </o:p>telle -- la branche qui heurte une branche
    voilà -- je pose ma chope sur la table
    ma sœur ferme le portail
    le vent de nouveau se renforce --
    <o:p> </o:p>et nous n'avons plus besoin d'aller nulle part
    le soleil depuis longtemps s'est caché derrière la colline
    et comme les herbes sont simples et rassemblées
    autour des poteaux de la clôture --
    <o:p> </o:p>un peu prenant part
    en luisant faiblement
    à l'apaisement du soir

    <o:p> </o:p>         Et, puisque le poète sent la fin s'approcher (« car / moi aussi / je brûle / de mon achèvement »), s'il faut quitter ce monde, en s'enfonçant « toujours plus loin dans les neiges », dans cette silencieuse blancheur unifiante qui est l'image privilégiée du divin, que ce soit au milieu de ce « murmure -- fraternel » des êtres et des choses les plus humbles, les plus insignifiants mais comme habités, « érigés », par la force d'une « Harmonieuse Respiration ». Alors, passé et présent, naissance et déclin confondus, tout sera là, dans ce grain d'enfance retrouvée où toute une vie, comme pour la première ou la dernière fois, se contemple :

    <o:p> </o:p>SOUDAINE RESSOUVENANCE

    <o:p> </o:p>un chien qui court à travers les seigles
    comme parmi les cris
    de toute -- la soudaine -- enfance
    parmi
    le déclinant soleil
    <o:p> </o:p>


                                                     

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>     
    <o:p> </o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>













    [1] Guennadi Aïgui, Toujours plus loin dans les neiges, présenté et traduit par Léon Robel, édition bilingue, Obsidiane, 2005.


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  • OBEISSANCE AU VENT II

    La mémoire des visages (1978-1980), Flammarion, 1983.

    la pluie froide, la neige soudain sur la mon­tagne, écrivant, le grognement de l'enfant va­cillant, la lumière pâle sur les livres, un bruit mouillé de phrases, écrivant, la nuit tombée avec les lampes, l'instant comme la vitre au soir, éclair noir sur le chemin où ils passaient qui pouvait vivre là écoutant le silence, ce mot toujours redit, prononcé à voix basse parfois, écrivant, liquide glissant entre les doigts un soir de vent plaintif secouant les volets, sous la lampe, guettant les visages infimes, leur ger­mination lente, leur mort brève, à peine une légère nostalgie impossible à saisir dans le minu­tieux compte des syllabes, n'allez surtout pas croire que ce sont des vers disait‑il, de crainte qu'on ne le prenne pour ce qu'il était, écrivant, perdu à mi‑chemin entre l'encre et le sang avec la plume intermittente qui grignote le temps, le corps vibrant à tous les signes, parti pour le voyage, l'aventure clandestine, l'ouvert dans les phrases, écrivant, chemin, perte du sens coulant vers la nappe ignorée qui par moments affleure, un mouvement léger, une goutte tintant sous des voûtes profondes et le noir bouge sous le silence, écrivant, un trou de ciel où son corps tombe et s'éparpille en mille aiguilles de lumière, un champ d'herbes, écrivant, qui flotte sous le vent à chaque pas,  qui  s'ouvre comme une paume sans limite

    la pluie toujours, le vent, la solitude instantanée, une porte qui claque, un moteur dans la nuit, écrivant, silhouette vague comme naissante, l'attente, le ventre un peu noué de ce qui le traverse, corps incliné, le froid qui monte des chevilles, la laine qui picote, les cheveux dans les yeux, une main bouge maintenant, une autre, l'ongle de l'index droit est cassé, rumeurs dans la rue noire, écrivant, guettant, immobile un instant, visage pressenti, hésitant à se répéter tant les jours se ressemblent avec à chacun pourtant sa manière de tomber, sa couleur indéfinissable, la lumière un instant à travers le ciel bas, l'éblouissement feu et neige, montagne encore, soudaine sur le gris, peut‑être aurait‑il voulu garder cette splendeur, rose de givre, cette soirée, écrivant, l'ombre portée d'une tête sur le mur, l'imperceptible bruissement sang ou silence comme d'un fleuve lointain emportant ses images mêlées, miettes sur une assiette, homme au béret croisé un soir de brume, affiche déchirée, ces fleurs rondes et mauves comment s'appelaient‑elles, tournevis sur une table de cuisine où le couvert est mis, assiettes et soupe froide, reflet, mais qui es‑tu corps transparent dilué sur la vitre, ombre des mots ou buée grise du silence

    qui, paupières lasses dans la succession des heures, main grésillante au pouce taché d'un peu de sang, éclat d'une bague et corps passant, cheveux, dos, fesses, pas traînant sur le carrelage, chuintement tenace, le même qu'il entendait le voyant arriver à peine voûté dans sa robe de chambre bleue, les cheveux blancs encore drus, un peu clairsemés sur la nuque pareille à celle du bébé assis froissant un papier, riant soudain de ses deux dents, tout entier dans son rire, étincelle, parle‑moi, l'angoisse souvent est la plus forte, la solitude, cette peur de mourir qui le submerge, vertige qu'il préfère oublier dans chaque geste répété, une assiette, deux, trois assiettes, couteaux cuillères, le lait qui commence à bouillir, la soupe à réchauffer et la pluie dehors en fumée sur les toits où passent deux corbeaux dans le silence du regard un instant immobile

    pâleur naissante, balance à l'aube, cil réfracté, et les deux corbeaux silencieux, comme fixes, les yeux levés vers le ciel noir encore sous la buée des vitres, écartant le rideau, frottant un peu le verre du bout des doigts, tête penchée vers la rue et le temps qu'il fera, une fois encore le goût de la lumière, peut‑être l'avait‑il pensé, près de la vitre, scrutant maintenant le ciel puis tapotant le baromètre, rites simples, la main s'arrête, le front se lève, écoute‑t‑il le bruit du sang à chaque seconde l'approchant de sa mort un matin ou un soir ou à une heure quelconque du jour ou de la nuit, le fil cassé, l'angoisse, l'haleine gelée aux lèvres sèches bougeant encore un peu comme pour dire un mot, le dernier, approche‑toi, écoute, seul, seul, et l'immensité grise, 1a brume qui tombe derrière la vitre, seul, la lune est là, le ciel est toujours noir, le jour va se lever


    alors, pour ne pas mourir, il parle, sa main trace dans l'air un signe dérisoire, le sang borde toujours son ongle mais il ne le voit pas, il parle, il faudrait tout changer, la vitre est bleue ou noire, son image s'y reflète, ses gestes, comme lointains sous la tache étoilée, il parle dans l'aube grise des fenêtres regardant devant lui un point inexistant, semblant montrer parfois quelque chose sur le mur où le jour efface son ombre, le grincement des corps, l'aiguille des secondes, recommençant toujours, minuscule au matin dans une cour luisante, lampes encore allumées, marchant, assis, souriant ou grave, plus faible à chaque mot, plus fort, plus aveugle, mains tendues, il parle du fond de sa voix, ignorant son visage, dépliant un journal, seul, sans personne pour l'écouter, égaré dans ses phrases, bafouillant, cherchant l'issue au prochain mot de hasard, il parle mais ne sait plus pourquoi, peut‑être une habitude si ancienne que son corps maintenant ne pourrait s'en passer, il parle pour entendre sa voix, parfois lumière et nuit parfois, bruit de feuilles ou de vent, marteaux chiens et rires, il parle, sa tête s'incline vers le sol, cm n'entend plus ses mots,  seul  le  son de sa voix,  ce rythme seul encore avant de disparaître


    encore et encore, la lumière grise à la fenêtre, les cris, il ouvre les yeux, rien n'a changé, un peu de ciel blanc se lève sur les toits, ses mains tremblent, il regarde la débâcle, comme au ralenti, gestes, objets, journaux, cartons, pommes, livres, pare‑chocs tordu, rouille, branche, pierre, asphalte, costume, enclos, bière, silence, oubli, terrier, sexe, tous, il écoute, touche la table, le mur, ne trouve plus ses mots, ouvre la bouche, se redresse comme s'il allait parler, prononcer un discours, silence, une moto passe, un chien aboie, quelqu'un tourne une page, mais non, ses lèvres se referment, son dos s'est à nouveau voûté tandis qu'un vent léger balance doucement quelques feuilles restées dans l'enchevêtrement des branches, quelques mots oubliés aux phrases décharnées, stylo posé sur le papier, mains sur le visage comme s'il pleurait, ou priait, immobile longtemps avant de se lever pour traverser la pièce qui reste vide, tiède encore de sa présence, piles de livres aux étagères, table encombrée de pages d'écriture, chaises, canapé sous la fenêtre, fatigué, ciel de cendre encore et encore
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>          

    visage dissous dans l'ombre, baisers ou bouches dévorantes, langue liant la langue, salives, sueurs mêlées dans l'écroulement des formes, l'érosion des caresses au bord du cri silence, la caverne sans fond, errant, bulle gonflée du temps, double image dansant, dédoublée, confondue, éclat soudain, désordre des membres dénoués, cheveux épars, douceur et non tristesse, lenteur de l'heure doucement remontée comme une eau emportant les gestes oubliés sur la berge, et lui se lève, nu, encore, seul malgré la tendresse, ramassant un vêtement tombé, visage étranger sous le néon violent d'une salle de bains quelconque, carreaux bleus ou jaunes, le bruit de l'eau qui coule, tant de fois, ignorant de lui‑même, images vagues à peine perceptibles, un soir, le sperme sur les doigts, cherchant à comprendre cette brûlure du temps devant son ombre sur le mur, onze heures sonnant, écoutant quelque chose, sans savoir quoi, le bruit du sang peut‑être ou la mer qui bat, lointaine, écrivant au cercle lumineux, espace ouvert et si fragile sur la blancheur avec peine conquise de mots gluants qui ne sont plus d'amour, à chaque instant voyant sa mort, son masque à son visage peu à peu qui se forme, voyant son nom qui le dévore, entendant sonner l'heure très loin dans l'ombre de la chambre et sa respiration paisible, marchant encore dans cette rue qu'il ne reconnaît plus un soir avec les lumières froides, les voitures, les visages, montant un escalier, ouvrant une porte, la refermant, prononçant des mots comment vas­-tu tournant des pages sans les lire, comptant les jours, disant jusqu'à quand ou quand était‑ce ou combien nous reste‑t‑il, dépliant ses doigts un à un, les écoutant craquer, s'arrêtant, regard perdu peut‑être dans les  peupliers  sans  feuilles  griffonnés  sur  le  ciel  qui  doucement s'éclaire

    ou couvert, soudain, flocons par milliers tombant sur son visage, tournoyant, grésillant à ses cils, couvrant très vite le sol, les traces de ses pas, tissu serré dont il n'est qu'un motif diffus, marchant sans fin dans le silence et dans le blanc, perdu en son errance, traversant la même cour interminable sous le chuchotement léger, une rue, une place déserte avec, au centre, sur son socle, la fière statue équestre gommée de neige, une page, chute de signes clignotant, poudroiement illisible, rythme sans commencement ni fin, surplombant la blancheur, cherchant comme les silhouettes lentes dévorées par le soir la danse jaune des réverbères, toujours, entre ses gestes abandonnés, pensif, éclair soudain, parc et nuit blanche, était‑ce vraiment ça, passé soudain présent sans date, les ombres dissipées, ce bruit de pas sur la neige, pressées, étouffées, ce grincement, il neige disait‑elle et la rue devenait sa légende<o:p> </o:p><o:p> </o:p>          

    un autre jour encore, cherchant, les toits, l'hiver, le silence et le cri, blancheur diffuse, nervures, lignes brouillées, hachures, fils, signes au loin, ciel, voyage du regard, oiseau bref, immeubles crénelés, murs, murailles, murmures, ses doigts résonnent sur la table battant un rythme monotone, longtemps, comme s'il ne devait jamais s'arrêter, puis il se lève, a peine perceptible, ombre frôlant les objets, s'y attardant un peu, s'arrête devant un miroir, regarde son visage, se touche des doigts le front, glisse l'index sous l'oeil gauche suivant la fine ride au pli de la paupière et soudain, grimaçant, dilate les narines, retrousse les lèvres, montre les dents, tire la langue, gonfle les joues, lâche un bruit mouillé, masque éructant, riant, lèvres luisantes, méconnaissable, qui es‑tu que je vois et qui portes mon nom, puis retrouvant son  visage  d'homme  tranquille,  encore  jeune,  encore, bien sûr, encore un peu

    seul, immobile, guettant les mots, l'éjaculation noire, cherchant à la comprendre, désordre, danse, clignotement, signes, quelque chose tombe, chocs dans la cour voisine, toux, chaise grinçant tout près, choc, silence froissé, levant les yeux, regardant le mur sale, porte‑manteau, cherchant en lui cette rumeur, l'usure toujours présente en sa chaleur, glissements furtifs, grognements, clapotis, le chaos silencieux, le noir visqueux, bile, bave, glaire, chocs, coups sans cesse plus rapides comme illustrant l'écroulement muet, l'infime tourbillon, la dérive du feu, le sperme bleu, la roue vertigineuse, spirales fixes en dérive, traces, gerbes, flaques, traînées, salive lumineuse, la page n'est pas le ciel et rien ne s'y reflète que ce poids du corps frileux emmitouflé qui tousse, se tasse, tousse, tousse encore, se tait, un instant sans bouger, île tiède dans le fracas, plâtre et tuiles froids qui maintenant ne cessent de tomber

    ou les flocons mouillés sur le visage encore criblant les yeux touchant la peau de leur frôlement froid, tombant droit en un bruit de salive sur la boue des trottoirs, striant les corps courbés cherchant abri chaleur, il traverse la rue plus gris que le ciel bas, monte un escalier un peu plus essoufflé, ce temps est déprimant, piétinant sur le paillasson, depuis que ça dure, auréolé d'un cliquetis de clés, tâtonnant un moment, disparaissant, la neige tombe, une pluie presque maintenant laissant aux pelouses une lèpre blanchâtre sous les premières lampes, mains dans les poches, longeant les façades humides, errant, croisant les visages sans yeux, sans but, doigts crispés, genoux sensibles, marchant toujours, effacé par la nuit, réapparu très vite dans la clarté d'une vitrine, cheveux collés au front, plus voûté peut‑être, jaunâtre, taché de rouge, jeté au tunnel immobile, un bruit de pas répercutés, très loin, plus proche parfois, plus hésitant, un peu traînant, comme la pluie bruissant

    la plume, stylo perdant, tachant la page, les doigts, allons bon, poète prends ton, crachant, poète prends ton, mince alors, regardant son ombre sur le mur, une fois de plus, écoutant le bruit de la plume, discret, clandestin presque, se passant les doigts sur la joue, grattant barbe et papier, soupirant, tournant à la noria des phrases, inépuisable, mot après mot, portée en file indienne derrière la plume mère, filant tout droit, dévidant la quenouille, tirant à la ligne, sans vergogne, sur la corde qui ne veut jamais rompre, tirant, congestionné, fesses serrées, muscles bandés, du moins ce qu'il en reste après tant d'heures assis, soufflant, hors d'haleine, tirant, comme acharné sur tel bouchon récalcitrant, dents serrées bordel de dieu, parti soudain à la renverse dans un jet de mousseuses paroles, ah ah, arrêtez, arrêtez, bonde lâchée, haletant, à toute vapeur, locomotive bielles et piston coïtant, coïtant, sûrement ce qu'il aimait à cinq ans fasciné dans la fumée des gares, passant les pognes, main courant sur la page, débordant, éructant ses images, écumant, sexe ou plume dégoulinant d'une encre intarissable

    ou bouche grande ouverte bâillant dans la lumière de midi voix passant froissement ballon chaise grinçant cri, frottant ses yeux, reniflant, recommençant, recommençant toujours, quelqu'un chuchote à côté, sa main tremble un peu, l'horreur présente, hurlement et nausée, peut‑être y pense‑t‑il, beau visage écorché vif, muscles à nu, ses yeux brillent, le viol, le coeur battant, sang giclant, les coups, la picana, lui qui bien sûr voudrait aimer, porter partout cette lumière simple, prononcer des mots calmes où chacun poserait son corps, siffler en passant dans la rue, sourire, comme ça, pour rien, crier que la vie est belle, regarde les feuilles dans le soleil, regarde, ruche de fleurs, belle et sans raison, le soir puis le matin, parole stagnant en de grands marais de culture, mots grouillant qui peut‑être seront un jour haleine, visages, corps, sillages au silence qui s'ouvre, la voix s'est tue, il bâille encore, écoeuré de sa propre routine, se parodiant lui‑même, incapable de vraiment commencer, renifle, cherchant à tâtons un mouchoir chiffonné, se mouche bruyamment, renifle encore, fait craquer ses phalanges glissant mollement dans une longue mélancolie 

    tombant au puits soudain, barbotant dans les phrases, remontant un sentier inconnu, une rue, serrant des mains, disant des mots sans les comprendre, sortant dans la lumière, son vide étincelant, regardant, écoutant, touchant le bois d'une table, sentant un rythme imperceptible, celui du coeur peut‑être habité par sa mort, illuminé de neige, disparaissant dans le silence et la blancheur, surgissant à l'autre bout d'une phrase comme lavé, souriant, parlant encore, mots inaudibles, lèvres comme bougeant derrière une vitrine, criant, convulsé, rouge dans l'après‑midi calme et ses bruits simples moteurs cuillères chiens, ses landaus, ses badauds, ses oiseaux au fil ténu de l'air, disparaissant encore, réapparaissant le soir, peut‑être, écrivant sous la lampe avec le goutte‑à‑goutte d'un robinet, regardant la nuit, une voix qui parle toujours, regardant la nuit, bougeant les pieds, les frottant l'un contre l'autre, rongeant la peau morte de ses doigts, poursuivant comme il peut le trajet évasif avec le bruit des gouttes, son reflet lumineux sur le noir de la vitre, visage rongé d'ombre, image du destin le plus commun, celui pourtant qu'il voudrait accepter, portière claquée, la table qui craque où il s'appuie pour se curer le nez à défaut d'autre chose, détachant de ses deux doigts frottés une mince croûte sèche qui tombe sur la page avec un bruit léger et sec

    assis toujours, face aux tours sur le ciel, grues et béton, immobile, une mouette traverse ses yeux vagues, quelques branches, un visage point s'ouvre, pâlit, un jour d'été pierres et cigales, très lointain, comme une miniature qui coule au double puits sans fond, un ciel nocturne où clignotent les astres, un sexe, deux corps, une autre salle de classe, des dessins sur les pupitres, la neige bleue, les cils balayent les images, la tête bouge, debout maintenant mains sur le radiateur où s'écaille la peinture, pied droit battant un léger rythme, bouche fredonnant why don't you swing, vingt ans bientôt les grues tournent, sweet chariot, la pluie commence à tomber, le pied toujours, les gouttes crépitent sur la vitre, tête en arrière, rock me low, doigts claquant, jambes, jambes souples, rock me low, fléchies, jambes, ses yeux brillent soudain, ses dents, chantant maintenant à tue‑tête, chantant, éclaté, I've got a home, dispersé, on the other side, heurtant les murs, passé soudain par la fenêtre ouverte, planant, léger, on the other side, glissant longtemps, toujours, I've got, glissant bouche fermée, my home<o:p> </o:p><o:p> </o:p>                          

    puis revenu de loin, courant parmi des arbres nus, silhouette floue visible à peine, plus nette de temps à autre, sans qu'on voie son visage, passant entre deux rangées d'immeubles montés très haut, cachant le ciel, ses yeux luisent maintenant, s'éteignent, un peu de vent agite ses cheveux, il monte un escalier comme si rien n'avait changé, sonne, son cartable à la main, sourit, longe un couloir qui grince, passe près d'un lit dont on distingue mal la couleur, y pose son manteau, s'assied devant la table et se met à écrire, sa main trace sur un cahier des lignes illisibles, les soirs et les matins se succèdent, le temps brille parfois lumière intense, son ombre tourne sur le mur, dédoublant, effaçant son corps seul, imperceptible, dérivant, le fleuve coule sous les fenêtres, sous la chambre, sous le lit, l'eau passe silencieuse, ruisselle de ses yeux, il ne pleure pas, ses gestes sont des rides, quelques bulles, une brindille tournoyante sur le gris coulant, imperturbable, emportant son image, la diluant, l'éparpillant entre les berges qui reculent, bientôt mêlées au ciel ce gris où plus rien ne demeure villes forêts montagnes celle même qu'il avait aimée s'efface aussi on n'entend plus que l'eau qui coule une rumeur de plus en plus lointaine un écho à peine comme l'écume éclair évaporé sur une plage de silence

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