• OBEISSANCE AU VENT IV 


     



     La tendresse (1983-1984), Le Mont Analogue, 1997.



     


    Un travail du noir


    tu n'as pas de visage et sans doute est‑ce pourquoi mes mots s'en vont vers toi, cherchant à cerner l'om­bre que tu es, un chien aboie, des voix parlent, le silence est toujours si fragile, cette solitude où pour la première fois tu viens au monde, où peut‑être tu mourras aussi, je ne te connais pas, tu n'es rien que l'obscur de ma phrase, cet appel soudain, au volant, conduisant sur une route en pente, le soleil à gauche éclairait les collines et j'ai su que de quelque façon tu devais exister, ombres, visage négatif, tu étais là, sans corps, sans nom, en moi ce présent et, de nouveau, le fleuve, la mer, ses flux et ses reflux, l'horizon qui recule, les labyrinthes de mémoire, qui suis‑je dis‑tu par ton silence, j'écoute le bruit de la plume sur le papier, je regarde la femme que j'aime, il est cinq heures du premier jour de l'année, encore et encore je recommence mais c'est toi qui parle maintenant, le sang, la bouche d'ombre, intermittent tu clignotes entre les mots, combien d'heures, de jours pour te dire, je regarde ma main couvrir la page, un piano joue à côté, je regarde des enfants, leurs visages, leurs silhouettes à contre‑jour sur un chemin, le grand et le petit, riant, courant, tu es là entre eux, flottant dans mon regard, sans forme et je t'aime déjà, bruit de feuilles et de sang, le ciel est d'un bleu sombre et pur sur les toits, viens, c'est moi maintenant qui t'appelle, le temps s'ouvre, je vois la page, la lumière de la lampe que je viens d'allumer, les ombres de chaque objet, je touche mon visage, il est lisse comme un oeuf, il s'efface, buée sur la vitre mauve, bientôt ne restera que la nuit, la boule en moi de ta présence, et que saurai‑je qui ne t'appartienne, mon coeur bat plus fort, le temps a pris nos visages, il les quitte comme des masques et ils pourrissent dans la terre, mais sans visage comment t'atteindrait‑il, mes mains s'entrouvrent, se tendent vers ton absence, je te sens comme une eau à travers moi, glissant, apaisant l'urgence, délivrant les heures qui maintenant me laissent mon visage, je respire mieux, tu vas venir, je le sais, qu'importe le jour et l'heure, désormais mes gestes seront plus calmes, balayer, faire glisser la poussière dans la pelle, regarder des choses înfimes, miettes, poils de chien, fil blanc, noyau d'olive dans une tache de soleil, les nommer, simplement, parce que tu seras là, elles seront là, mais ce soir, te cherchant, je souhaite peut‑être ne pas te trouver, pas encore, pour que longtemps tu aimantes mes jours, tu sois leur profondeur, leur avenir et comment vivre sans ce désir, image, image à l'infini dédoublée, mais image ou quoi que tu puisses être, je mets le feu à la phrase, j'attends qu'il prenne illumi­nant un instant ton visage qu'emportera la nuit, des syllabes étincellent, des mots entiers s'embrasent, un pan de texte s'écroule où j'ai cru te voir et je me retrouve à fouiller la cendre avec l'angoisse de t'avoir perdu, gestes, paroles vides, je fais un signe que nul ne voit, l'île est déserte où j'ai cru te trouver et je suis seul<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> 

    </o:p>
    mais tu reviens, c'est un autre soir avec sur la vitre l'arbre labyrinthe, le reflet d'une main, cette solitude qui soudain ne pèse plus, j'écoute ta rumeur, la pléni­tude obscure de ce vide où mes mots s'en vont comme sur une eau dessiner des cercles aussitôt effacés et pourquoi ce désir de t'écrire toi qui n'es pas, y trou­verai‑je ainsi à exister moi‑même enroulant ma phrase autour du ventre d'ombre, y poursuivant ce sens que tu voiles et révèles, une autre nuit tombe en gris et mauve, j'écoute les voix familières, la basse continue du vent sous les bruits simples, un rire, un pas dans l'escalier et cette chose venant de toi, muette, informe quelque part, je fixe le trou noir de ton visage, chaque syllabe le découvre, le recouvre, je chancelle au bord du vide, un feu clignote dans le soir tel un signe très vite disparu tandis que mon corps devient attente, s'ouvrant doucement, s'abandonnant à tes flux obs­curs, cherchant à se faire femme pour te sentir en lui, gonflant jour après jour, t'accueillant dans sa pa­role d'eau, glissements, frôlements, clapotis noir, je parle pour que tu vives tissant autour de toi l'amnios d'une phrase sans fin, traçant ce creux de temps où tu vas advenir, j'ausculte ton silence, guettant ton coeur inaudible, la nuit s'est refermée sur la vitre où se noie mon visage avec l'éclat faible d'une seule lampe comme alors, sur la rue vide, traçant entre veille et sommeil des lignes évasives, et maintenant, que dire d'autre que la durée de cette attente, les objets et leurs ombres nettes sous la lumière, les voix des vivants qui semblent désigner le lieu de ta venue, t'appeler comme je t'appelle dans l'obscure marée de la phrase, comment continuer avec ce poids mort des heures qui te recouvrent et qu'il est dur de les repousser, tenter d'être ton rythme d'eau, ne pas me perdre dans l'encre de ton signe au matin avec la neige légère sur la grisaille des murs quand je voudrais que mes mots soient comme les flocons, lents et rapides à la fois, révélant en la couvrant ton absence si proche, je suis seul à présent sous la clarté pâle de la fenêtre secouant mon stylo à en tacher la page, combien de minutes pourrai‑je encore tenir le fil, remonter peu à peu vers toi, quelle image viendra soudain déranger l'ordre de la phrase, au moment du plus grand abandon, quand je sens que tout m'échappe, que je vais lâcher prise, cette lueur, est‑ce toi ou mon désir, j'écoute le silence, les rumeurs du jour, le grésillement du radiateur, un bruit vague dans l'escalier, presque rien, je flotte comme une bulle, un flocon parmi d'autres qui un instant remonterait un peu désignant le ciel avant de se perdre dans l'anonyme blancheur et peut‑être es‑tu cette force qui malgré tout m'habite, je te sens qui pousses ma main, m'offrant cette énergie qui ne m'appartient pas, je t'appelle, je cherche ton corps à tâtons dans les débris de ma vie, on marche au‑dessus, le plancher craque et j'imagine que c'est toi, que tu vis là, tout près, qu'il me suffirait d'ouvrir la porte pour te trouver, je poserais la main sur tes cheveux, tu entrerais, quelle heure est‑il, je te donne un visage mais il s'efface comme un nom sur le sable, un autre le remplace aussi labile, j'essaie de te retenir, reste encore, encore un peu, mais déjà tu n'es plus que cette chose obscure en moi comme un coeur qui bat faiblement sous le mien, plus lentement aussi, cette poche, d'ombre que je voudrais crever, mais chaque mot s'émousse avant de l'atteindre, s'y absorbe ajoutant à sa nuit et, j'ignore pourquoi, j'ai peur, ça n'est pas toi, l'informe fuse comme une encre, je le re pousse, je regarde des choses simples, je les nomme à haute voix, chaise, table, j'écoute le son de ma voix, je répète, chaise, table, la neige a cessé, le soir s'installe<o:p> </o:p><o:p> 

    </o:p>
    de toutes parts l'indéfini, ce triangle en haut à gauche sur la fenêtre, cette ombre, ta présence peut‑être sous la patine des heures, cet inconnu cerné de mots qu'il absorbe comme l'encre le buvard, mais je n'abandonne pas, tu quittes le néant, je le sais, et pour toi cette fois je recommence l'inventaire, je désigne les murs, chaque objet, le paysage sur la vitre avec l'attente blanche de la montagne, l'horizon invisible, peur et espoir mêlés, tout ce que mes yeux ne voient que dans ma phrase, l'envers du décor, braise des villes au soir, rues noires, corps entassés au petit jour, la peur comme une poussière sale, je crie non, ne viens pas, mais tu insistes, tu pousses en moi, je frotte mes deux mains froides essayant de te deviner derrière mes yeux et j'ai beau les fermer je ne vois pourtant que le noir taché de plaques claires, jaunes d'abord puis vertes, rouges, brunes, tu es ailleurs, en‑deçà, dans l'entre‑deux, ni ombre ni lumière, ni silence ni mot et comment dire cela, le non visible, je ronge la peau morte de mes doigts autour des ongles, consciencieusement, te perdant soudain, incapable de te rejoindre, en panne, immobile, fixant la page où ma main s'est posée, guettant les bruits du jour, passage d'un camion, caquètement bref, oiseau peut‑être ou quoi, voix mêlées, indistinctes, chocs métalliques, sifflement joyeux et sans t'avoir cherché, je te retrouve, présence presque autour de moi, invisible au regard mais là tout de même, quelque part, mon corps se tasse, mon souffle se ralentit, s'approfondit, je sens l'air me traverser, je tends la main comme pour toucher la tienne mais seuls mes mots peuvent encore t'approcher, un à un ils s'en vont vers toi, te halant imperceptiblement, je t'imagine un jour, ruisselant, sanglant, je te regarde, invisible à travers des couches de temps, j'écoute ma phrase, elle vient de loin et ne m'appartient pas, elle me traverse emportant un peu de ma vie, cet instant, toujours unique, le froid aux pieds, l'attente, encore me dis‑je, encore, la souffrance autour comme une mer, des voix partout et même si je ne veux pas les écouter elles me pénètrent, leurs paroles m'habitent, elle hurle on m'a trompé, on m'a trompé, je la vois tordue sur le lit, main entre les jambes, pleurant à présent, doucement, secouée de sanglots, sous les rideaux la lumière est obscène comme les rires dans la rue, je ferme les yeux, je voudrais chasser l'image mais elle persiste, confondue avec toi et malgré tout, malgré les cris, la peur, je sens battre ton ombre, coeur noir sous la main, tu m'appelles, je dis attends, laisse‑moi encore le temps de m'habituer et comment rendre cette vie supportable, les bouches mangent, luisantes, inhumaines vues de près, les corps déféquent, je vois une rue poussiéreuse, des baraquements, un enfant pleure boite de conserve en main, il est maigre, ses yeux me fixent, ce pourrait être les tiens, je répète attends, attends encore, ma voix résonne étrange dans le silence, avant je veux savoir, nommer pour toi, recommencer, je dis, le jour, le mur, je dis, je suis vivant, je dis silence, je répète, silence, j'aime ce mot, sa bulle où tu viens te loger, c'est le nom que je te donnerai, pour toi je décris la pièce où j'attends, vaste mais sombre, au fond un canapé, deux matelas super­posés forment un lit le long du mur de gauche troué par la fenêtre près de laquelle je suis assis, je m'arrête, décrire n'est pas donner, j'efface tout, ne laissant que le vide de l'heure, une tache de soleil sur la table, il est midi et tu pourrais venir<o:p> </o:p><o:p> 

    </o:p>
    joue posée contre le poing gauche, regardant ma main droite tracer ces lignes où tu n'es pas, cherchant à remonter vers toi, mes yeux se sont fermés et, les rouvrant, très vite, taches sombres, claires, je ne re­connais rien, c'est comme un mur sans profondeur avec presqu'aussitôt les choses en perspectives, leurs noms inscrits en moi, chaise table lampe, je les vois, je veux les effacer, retrouver cette vision, chasser la pro­fondeur, je baisse les paupières, je les relève, ma vue n'est que mon savoir, plus rien ne bouge et entre ces images fixes, où te trouver, tâtonnant, pris dans un geste qui m'épuise, écheveau, bourbier, je continue pourtant, tressant mes fils, l'espace et le temps d'une parole où, sans crier gare, un mot peut‑être viendra se prendre transmettant à la phrase une vibration infime, un bougé d'ombre pareil à une nuit soudain troublée de l'intérieur, crispée sur elle‑même, comme cher­chant à se ressembler, à trouver ses limites, compacte peu à peu, forme, geste noir, à mon tour je tressaillirai guettant en moi cette montée de l'impossible, fixant sans les voir un livre une tasse des ciseaux, écoutant sans l'entendre un bruissement métallique, chaînes ou clés remuées, monnaie comptée, au bord du sommeil, refusant de sombrer sans t'appeler encore, scrutant la profondeur insoupçonnée, ton silence naissant, mais les voix sont confuses et celle qui parle n'a que la noirceur de la vitre face à moi entaillée de lumière comme d'un signe auquel, aveugle, je me raccro­cherais, te poursuivant dans le vertige immobile, t'écrivant malgré tout, voyant ton vide prendre forme, la poche d'ombre s'animer, jeter son encre sous mes yeux, m'aveugler d'une lenteur noire et battante, coeur dans les bruits dérisoires, je te sens, tu es là, bientôt tu vas monter, l'obscur dessinera l'ovale d'une tête, l'échancrure des jambes, les bourgeons des doigts, je te vois maintenant, je te parle pour ne pas me perdre et, ce soir, c'est toi qui m'enfantes, un instant j'échappe à ma mémoire, au ressassement de mon étroitesse, de mes peurs, de mes désirs, je me lève sur les débris des heures, l'encre brille, un train m'invite au voyage, demain le jour naîtra, ce sera ton visage

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  • La dernière phrase 


     


     


     


    La dernière phrase
    (2000-2001) Lettres Vives, 2004.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> 

    </o:p>
    <o:p> </o:p>3<o:p> 

    </o:p>
    Il n'y a ni drame ni déchirure.
    On dirait dans le jour un infime
    vertige. Rien ne change mais tout
    vacille. Ce qu'on voit, on le voit
    comme s'il venait de s'absenter
    et que chaque objet portait encore
    une trace de ce qui s'éloigne.
    Un peu de chaleur avant le froid.
    Une attente qui n'attend plus rien.<o:p> 

    </o:p>
    *<o:p> 

    </o:p>
    Ou qui attend trop pour s'achever.
    Tous les agendas sont périmés
    c'est pourquoi on l'oublie. On se dit
    que rien jamais n'a eu lieu. Pourtant
    quelque chose se trame, on le sait,
    si loin, si proche qu'on ne sent rien.
    Ou si peu: ce souffle dans le souffle,
    et dans les yeux qui ne le voient pas
    l'image noire qui rend aveugle.<o:p> 

    </o:p>
    *<o:p> </o:p>On regarde aussi pour lui le gris
    qui éteint les couleurs, la lenteur
    arrêtée des feuilles sur le ciel.
    On recommence la page vide
    d'un temps qu'il ne pourra plus rejoindre.
    Il est resté là au bord des jours.
    On croit l'avoir oublié, ailleurs,
    mais sous les yeux, soudain, il revient.
    On le voit: on ne le regarde pas.<o:p> 

    </o:p>
    *

    On se dit qu'il faut bien qu'il soit là,
    quelque part, pour qu'on ait ce regard
    si proche de ce qui se défait.
    On se dit qu'il avait dû aimer
    ce qui lui aussi le traversait
    comme ce vent qui couche l'espace,
    le rend visible. On se dit qu'alors
    il n'est pas complètement parti
    puisqu'on peut voir encore le ciel.<o:p> 

    </o:p>
    *

    Quelque part, peut-être nulle part
    on entend une voix. Elle parle
    et son murmure fait un peu d'ombre.
    On dirait un bruissement de feuilles,
    quelque chose qui serait au bord
    de vivre ou, avec le soir venu,
    qui parlerait tout près de l'oreille.
    Parfois on ne l'entend plus. On cherche.
    On appelle en silence. On écoute.<o:p> 

    </o:p>
    *

    Mais l'écoute est traversée de temps.
    Il y a des paroles. Il disait:
    les Havres gris, ah! les Havres gris,
    j'en ai presque pleuré. On sentait
    passer comme une fraîcheur d'enfance.
    Les dernières pages: on les regarde.
    On les voit si loin que ni les mains
    ni les yeux, rien ne peut les toucher.
    On attend. Quelqu'un vient de sortir. <o:p> 

    </o:p>
    *

    Lui, le désir ou la peur, c'est lui
    dans la cendre arrêtée de novembre.
    Il faudrait retrouver les genoux,
    le regard clair de cette imminence
    où seule se tient la vie, éclair
    et noir aussitôt. On l'appelle encore
    dans un silence de mots qui bougent.
    On lui dit reviens un peu. Bien sûr
    il ne répond pas. Les mains sont froides<o:p> 

    </o:p>
    *

    On s'enfonce dans le soir. On cherche
    ce qui n'est pas, comme un ricochet
    (éclair et cercles lents) sur l'eau noire.
    Des jours se sont perdus, des années.
    On ne retrouve qu'une clarté jaune
    et plus rien d'autre pour l'atteindre
    dans le mirage de la mémoire.
    On compte sur les doigts quelque chose
    qu'on ne peut pas compter. On s'arrête.<o:p> 

    </o:p>
    *

    Une lente sécrétion de mots
    accompagne sa disparition.
    On voudrait croire qu'ils le retiennent
    mais non. Chacun l'efface un peu plus
    parce qu'il dit le jour qui s'en va,
    l'ombre qui tombe, le froid aux pieds.
    Pourtant, quelque chose ne meurt pas.
    Même trop tard, c'est ce qui insiste,
    un sursaut, un geste dans un geste.<o:p> </o:p>

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  • Ce qui ne dit rien

                Que fait, dans un monde de la circulation généralisée des signes, ce discours en apparence toujours plus obsolète, qu'on continue d'appeler “poésie” et qui persiste, marginalement, à ne rien dire? Cette parole des catacombes, à la fois vaguement ridicule et irritante parce qu'objet d'enjeux mal perçus? Premier des genres littéraires dans un passé relativement proche, la poésie s'est vue supplanter par le roman, au moment même où, à la fin du XIXè siècle, celui-ci entrait en crise. Quant à la philosophie, qui l'avait exilée (Platon) puis phagocitée (Hegel) avant de l'idolâtrer (Heiddeger), elle n'a jamais rien fait d'autre que de la tenir à distance y voyant sans doute sans se l'avouer son refoulé  — son autre. Lequel n'oppose plus théorie et pratique, concept et affect, mais les confond dans le même mouvement. Sentir du penser et penser du sentir, la poésie est, comme la philosophie ou la science, mais d'une autre manière, un mode d'accès au réel.
                Au réel? Hors de tous les prudents guillemets dont tout un chacun s'entoure dès qu'il se voit contraint d'avancer le mot, que peut-on bien y mettre? Ce qu'on voudrait indiquer là, hors du découpage, de l'actualisation des phénomènes perceptibles qu'on nomme “réalité”, c'est la plénitude immanente et latente de ce qui est. Or, entre latence et manifestation, flotte une imperceptible lisière qui est le lieu même du poème. Une zone franche, où les scènes partielles et limitées de la réalité s'effacent, pour s'ouvrir à l'énergie vacante, sans formes ni bornes, du réel.
                Alors, le langage ne dit plus, ne désigne  plus, ne découpe plus. Il ne communique plus (comme on dit) il touche (au double sens physique et affectif du terme). Il devient l'espace de manifestation d'un corps et d'un monde, indissolublement. Lesquels s'inscrivent  dans le texte qui se fait de leur passage même. Parole étrange qui est aussi pour le lecteur un “bougé” du voir, du sentir, du penser et qui, au lieu de lui offrir un monde semble le lui retirer, ne lui laissant qu'un trouble où habitudes perceptives et mentales vacillent. Toute démarche poétique — et la modernité n'a cessé de le montrer — est d'abord critique.
                A en rester là, pourtant, on reste tributaire d'un point de vue étroitement négatif —Dada  en est l'exemple paradigmatique — ne débouchant, au pire, que sur un galimatias illisible, au mieux que sur de petites mécaniques textuelles auto-suffisantes qui ne s'engendrent que de leur propre inanité. Car, ce premier moment “catastrophique”, au sens hölderlinien — d'autres (Novalis, Mandelstam) ont parlé d'une coupure (ou césure ou vide) au cœur même du langage — par lequel le texte semble se refermer sur lui-même, n'est que l'envers de cet accès de singularité qui le constitue. Toute auto-référentialité suppose une intra-référentialité. Brouillée, râturée ou exténuée la réalité s'efface dans un langage qui, la détruisant, ne cesse, à chaque fois, paradoxalement, de la recommencer. Non plus comme système de référence extérieur, décor connu et balisé mais, hors de tout cadre, de tout savoir, comme ce mouvement où, un instant, semble s'actualiser l'infinie latence du réel dans l'inconnu d'une voix qui s'est mise à parler...


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  • OBEISSANCE AU VENT III 

     

    La silence des chiens (1980-1982) Ubacs, 1990. Réédition: publie.net, 2009 et publie.papier, 2012.

     

     tu fermes les yeux, la mémoire est faible, une image parfois, instantanée, ou une odeur, le pain grillé peut‑être, mais trop brève, reste l'ampoule, le vasistas noir maintenant, la vieille qui geint à côté, le bruit des pas ou de ton coeur qui saute, portes claquées, cris d'homme, piétinements, cliquetis, combien de temps, demain n'existe pas, aujourd'hui est blanc, l'épouvante sans visage, les minutes mortes, à chaque seconde la même terreur, le noir en pleine lumière, l'horreur banale, comment tu t'appelles, tu habites où, comment s'appelle ta mère, chaque jour, chaque nuit, les hurlements, le corps perdu, brisé, désarticulé, ton corps, humilié, dépossédé, tas de viscères, salive larmes, sueur, urine sang, vomissure, excréments, l'énumération, incessante, la même, toujours, portes, couloirs chambre, lit, moteur, cris, silence, cris, noir, puis doucement l'ampoule le vasistas, souviens‑toi, des deux mains tu cherches à le retenir, mais doucement il se dégage, souviens‑toi, il t'embrasse, il s'éloigne, il te fait signe des gens passent dans la rue, ils n'ont pas de visage, quelle heure est‑il, tu as mal, je voudrais sortir, sortir, tu cries, ça va pas demande une voix, la pièce danse, se balance de droite à gauche, la fièvre, tu grelottes, quelqu'un dépose sur toi un sac de plastique, des heures ont passé, des jours peut‑être, c'est la nuit, encore, l'ampoule allumée, éteinte parfois, il te sourit, son corps nu luisant un peu dans la chaleur, il se penche, son visage est noir, tu vois le plafond, la fenêtre à gauche, deux rayons de soleil filtrent par les persiennes, il reste immobile au-dessus de toi, mains posées près de tes tempes, bras tendus, il te regarde, tu l'attires à toi, tu ne veux plus le voir, tu veux sentir sa chaleur, son poids, son odeur, n'être plus que ce mouvement, rythme des vagues, rappelle‑toi, comment était‑ce, la tristesse est immense, tu pleures, il y a comme des algues, elles t'étouffent, tu te débats, tu ne veux pas mourir avec, au fond, cette odeur, urine ou merde ou autre chose, tu ouvres les yeux, tu vois l'ampoule, les poutrelles du toit, tu as vomi, il faudrait se lever, aller au lavabo, se laver, mais tu ne peux pas, tes jambes sont si lourdes qu'elles te paraissent énormes, maintenant tu ne pleures plus, tu as fait un effort terrible et tu es debout, les choses tournent, tu as mal, tu es couchée par terre, penché sur toi, il y a un visage puis une main t'essuie le front avec un chiffon taché de sang, tu voudrais dire merci mais la porte s'ouvre, une voix dit ton numéro, on te soulève sous les bras, tes jambes traînent sur le sol, couloirs, lumières, corps couchés sur des portes, gémissements, rien, tu flottes sur du gris, c'est comme dans un bateau, avec la brume et le bruit du moteur, tu vois le lit, tu hurles, tu tapes, tu griffes, tu ne sais plus, le noir est rouge, il éclabousse toute la pièce, tu voudrais savoir d'où viennent les voix, l'une se rapproche, tu vas la comprendre, tu fais un effort douloureux, calmez‑vous, là, là, calmez‑vous, il y a un silence puis tu sens une vive brûlure à l'avant‑bras gauche, une forme bouge au‑dessus de toi, une femme en blouse blanche, elle t'ausculte, elle a l'air effrayée, laissez‑là, dit‑elle, elle ne résistera pas, des mains t'emportent, tu flottes de nouveau, les couloirs ondulent comme de l'eau où dansent des lueurs, tes oreilles se sont mises à bourdonner, il y a des jours et des nuits dans cette rumeur, une douceur incroyable, comme du clair qui coulerait de toi, tu penses, la vie est simple, les deux enfants marchent sur le chemin en se donnant la main, l'aîné se penche vers le cadet, le soleil du soir les cerne d'un liseré étincelant, il les suit, mains dans les poches absorbé par le sol pierreux où son ombre le précède, de temps à autre, il lève les yeux, regarde ses deux fils, le vide bleu de la montagne, s'arrête au pied d'une haie, ramasse une noisette, la brise, le vent fait un léger bruissement dans les feuilles, reste, reste encore, l'image devient floue, s'efface, tu voudrais l'habiter, tu marcherais aussi, simple­ment, tu respirerais l'air tiède, un peu plus frais dans le soir proche, tu fermerais les yeux, ou tu serais assise dans la grande pièce lumineuse, lisant ou écrivant avec une dernière mouche sur le clair de la vitre, des voix d'enfants tout près, silencieuse, écoutant, touchant le velours du canapé, regardant le tapis, les fauteuils, la fenêtre, et tout serait si merveilleux, cette vie simple, reste, tu sourirais versant du lait dans un pot de faïence blanche, tu serais assise, tu mangerais, sans rien dire, attentive au bruit des fourchettes, au craquement du pain qu'on coupe, aux voix autour de toi, il serait midi et quart à la pendule sur le mur ou sept heures et demie sous l'abat‑jour blanc avec la nuit déjà contre les vitres, des lampes ça et là, la vie, simplement, la vie


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  • <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>Antonio Gamoneda (Espagne, 1931)

    </o:p>
    <o:p>Clarté sans repos, Arfuyen, 2006</o:p>


     

    LE FEU ET LA LUMIERE

    La lumière est le moelle de l'ombre.
                          Antonio Gamoneda

         Clarté sans repos, publié en langue originale en 2004, est l'aboutissement d'une expérience à la fois poétique et existentielle inaugurée dans l'oeuvre d'Antonio Gamoneda, avec Description du mensonge (1975-1976)[1], poursuive en approfondie avec Pierres gravées (1977-1986)[2] puis Livre du froid (1986-1991)[3] (auquel est venu s'adjoindre, en 1998, Froid des limites[4]). Cette expérience est un effort toujours repris parce que jamais abouti pour tenter de fixer, au miroir d'un langage à la fois concret et visionnaire, le regard de Méduse : celui du vieillissement et de la mort. En effet, hors de toute croyance, de toute mensonge consolateur, cette poésie ne cesse d'affirmer avec violence et désespoir, colère et résignation que le seul réel est la disparition : « Tu vas vers l'invisible / et tu sais que ce qui n'existe pas est réel ». Non seulement, d'ailleurs, elle l'affirme mais –– et c'est ce en quoi elle est poésie –– elle le fait éprouver au lecteur avec une puissance physique de suggestion qui tient autant à la densité de la langue qu'à l'intensité ses images. On a déjà analysé ailleurs et l'une et l'autre[5]. Disons simplement que la voix d'Antonio Gamoneda tire sa force d'une dramatisation expressionniste de l'expérience qu'elle constitue, syllabe après syllabe, verset après verset, livre après livre, en même temps qu'elle en rend compte. C'est pourquoi, plus elle revient obsessionnellement sur les mêmes thèmes, les mêmes images, plus elle se concentre et se singularise, plus son pouvoir de fascination augmente :

    J'ai vu des arbres et leur clameur, des bêtes blessées et le frisson de la silice.
    J'ai vu le vagin maternel qui pleure, la douleur dans un vase doré
    et les suicidés à l'intérieur de la lumière.
    A présent je ne vois plus que
    des angles effroyables

         Il suffit de feuilleter Clarté sans repos, pour percevoir cette scansion obstinée (« j'ai vu / j'ai vu ») où s'opère tout un travail d'anamnèse qu'une fois de plus, après les livres précédents, mais d'une manière plus dense, plus concise, déclinent en quatre sections le récit éclaté du passé et ses sensations les plus intenses inscrites dans une mémoire corporelle traversée de violences et de disparitions.
         Ce sont d'abord des fragments, d'une enfance marquée par la mort du père (« j'ai usé ma jeunesse devant une tombe vide »), l'omniprésence de la mère (« voici les gants, voici l'odeur de ma mère ») et, surtout, par la guerre civile, dont la seconde partie, « Colère », offre un kaléidoscope de visions hallucinantes :

    Ils crient devant les murs calcinés.
    Ils voient le fil des couteaux, ils voient
    le cercle du soleil, la chirurgie
    de la bête pleine d'ombre.
                                               Ils sifflent
    dans les fistules blanches.

         Ce sont, ensuite, les échos de l'adolescence vécue pendant les années de répression franquiste : « Ma jeunesse fut guidée par des éclairs technifiés par-delà les fleurs dans leur habit de flammes. J'ai vu, dans des chambres abandonnées, des fissures où passaient leur tête les reptiles des pleurs » ; ceux de l'âge adulte dominé par l'engagement et la résistance dévastatrice à la dictature : « J'ai connu le froid et, par-delà les symboles, j'ai vu des traces judiciaires. // J'ai vu aussi des os torturés. A cette époque se sont levées en moi les grandes, les inutiles questions... » C'est, enfin, obsédante, la voix présente de la vieillesse dans sa déréliction, son déchirement sans répit : « Je regarde ma nudité. Je contemple / l'apparition des blessures blanches ». Le tout évoqué non pas linéairement, mais dans l'alternance rythmique d'un contrepoint par lequel  la violence chromatique du passé sanglant (« Il y a du sang dans ma pensée ») s'oppose systématiquement à l'atonie blanche ou crépusculaire du présent de l'âge : « Je vois l'ombre dans la substance rouge du crépuscule // Je ferme les yeux / les limites brûlent. »
         Ce terrible sentiment du vieillissement ne cesse d'amener Antonio Gamoneda à s'interroger sur le bouleversement douloureux qu'opère le travail du temps dans sa propre identité. Car vieillir, c'est se dédoubler (« Je me succède peut-être à moi-même »). C'est devenir  un autre qu'on finit par ne plus reconnaître (« Tu t'habites toi-même mais tu ignores qui tu es »). De ce point de vue il n'y a pas de différence avec l'expérience de dépossession qui est au cœur de l'acte d'écrire et qui consiste aussi à disparaître pour que puisse apparaître l'étranger en soi, qu'il puisse proférer ses paroles incompréhensibles : « Quelqu'un siffle dans mon cœur. J'ignore qui il est mais j'entends sa syllabe interminable ». La dernière section « clarté sans repos », est traversée par cette interrogation obstinée. Qui est cet « animal étrange », cet « inconnu caché dans ma mémoire » qui parle en moi, « qui veille en moi quand je dors » ?  Serait-il cette part d'enfance qui ne veut pas mourir ou cette voix de l'extinction où tout viendrait se consumer ? Ou les deux à la fois ?
         La réponse n'est pas dans une formulation explicite mais dans une double image obsédante : celle du feu et de la lumière où tous les contraires s'annulent, où la fin redevient le commencement, où la vieillesse rejoint l'enfance. Car si le feu détruit, sa lumière transfigure. Oui, « les disparitions brûlent » (c'est le titre du livre en langue originale) : vieillir c'est, bien sûr, se consumer dans le souvenir (« Je me suis exténué inutilement / dans les souvenirs et les ombres ») dans cette « clarté sans repos » où tout s'inscrit et disparaît, mais c'est en même temps entrer dans une lumière qui, si elle est celle de la disparition, est aussi une lumière où, tout s'étant effacé, êtres, choses, souvenirs, identité, ne resterait que l'éclat immobile du pur présent. Et, avec lui, une sérénité (« c'est l'agonie et la sérénité ») dans laquelle, malgré angoisse et violence, désespoir et mort, tout viendrait s'apaiser. La plénitude vide d'une sagesse conquise au bord de l'oubli et dont la transparence s'illuminerait au feu d'un désir obstiné brûlant au cœur même du noir :

    Je ne veux ni penser ni être aimé ni être heureux ni me souvenir.
    Je ne veux que sentir cette lumière sur mes mains...










    [1] Description du mensonge¸ présenté et traduit par Jacques Ancet, José Corti, 2005
    [2] Pierres gravées, présenté et traduit par Jacques Ancet, Lettres Vives, 1996.
    [3] Livre du Froid, présenté et traduit par Jean-Yves Berriou et Martine Joulia, Antoine  Soriano, 1996.
    [4] Froid des limites, présenté et traduit par Jacques Ancet, Lettres Vives, 2000.
    [5] Dans les préfaces à Description du mensonge et à Pierres gravées.

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