• Zone Franche (1975-1980)


     

    lisière


    par-delà la douleur
                    la douceur
          sans savoir où
      aller
          n'écoutant qu'une mouche
      sur la vitre
    peu à peu
                      dessiner
                                      le lent effacement


    *


    marcher dans la lumière
    jusqu'à ne plus rien voir
    oublier jusqu'à son ombre
    cassée
                  sur
             chaque pierre
    sans mots
    être enfin nu


    *


    devenu ombre
    et plus léger encore
    porté
                 par quelques mots
    venus ainsi
    pour rien
    (braises d'un feu absent)
    ombre toujours plus et toujours plus lumière


    *


    quelque chose pourtant
    l'odeur des feuilles au soir
    un frôlement de cloches
    le noir
    la douleur qui soudain crispe
    la main abandonnant
    les mots
                     éparpillés


    *


    mot à mot perdant
    ses visages ses
    corps successifs
    ignorant de lui-même
    de tout ce qui l'entoure
    ce jardin rien de plus qu'une phrase
    ce silence cette table
    qui grince sous la main
    et cette page
    ou s'effaçant
                              il apparaît

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  • Manuel Padorno, (Las Palmas, Grande Canarie, 1933-2002)  

    Pancanarie

    Le chien est là en-dessous de la flamme
    tout au fond du magasin, sous la chaux, audible,
    il aboie en-dessous, mange du sel,
    flamboie sous la paille fondue, il lèche
    l'animal là en bas fleuri et libre
    en-dessous de la pierre qui tombe, tiède,
    par-dessus le lit, pendant qu'il aboie
    il descend furieusement sur son flanc
    éclatant, océanique, en silence
    derrière, derrière, en-dessous de sa bouche,
    aboie muet, marche couché, gémit
    vers le chien éveillé dans le lointain,
    derrière le mur, mange lentement
    (il boit la mer le chien quand il renifle
    têtu) sous son oreille retombée
    affamé de salpêtre il boit la boue
    nocturne et terrestre, sort déchaussé,
    piétine, seul, la chaux bleue de la baie,
    sel éparpillé, grillé, et il tombe
    endormi pendant qu'il se lève, aboie
    muet profondément là vers le bas
    continental et canarien, le chien,
    il fume très longuement silencieux,
    il hurle en silence la lumière.
                      (El animal perdido todavía, 1987)




    La mouette extérieure

    Je suis descendu vers la plage ouverte
    je me suis baigné dans mon sel céleste
    (dans la flamme au dedans giratoire)
    dans l'éclat terrestre, terrien et mien
    et dans la mer, m'enfoncer lentement
    là-bas tout à l'intérieur du jour bleu
    au dedans de la plage qui s'ouvrait
    l'arbre de lumière, l'incendie haut
    immobile où la mouette fixe raye
    le cristal étiré de l'horizon ,
    fracasse la clarté éblouissante
    et sort, là-bas, à l'extérieur du jour.
                      (El animal perdido todavía)


    Arbre extérieur

    Devant dans toute sa force il y avait
    l'arbre que jamais on ne voyait. L'arbre
    dans la lumière, l'arbre blanc. L'arbre
    d'ascendance végétale lumineuse et visible.
    Seul visible par quelqu'un d'endormi.
    Quelqu'un qui palpe le sommeil du feu,
    la flamme d'eau, le tremblement de l'eau
    dans la végétation du jour profond et bleu
    (sans tronc, branches, ni fruits ni feuilles)
    là dehors sur la mer, dans l'incendie.
                      (El hombre que llega al exterior, 1989)




    La mouette, en dehors

    C'est un vol qu'on ne voit, qu'on n'entend pas,
    immobile, jamais encore on ne le voit,
    on l'ignore toujours, elle vole lente,
    immobile, sur la plage elle vole à présent
    première mouette solitaire, loin
    posée sur la ligne de la mer, immobile
    au-dessus de la roche éparpillée
    sur la baie, en moi, si lente
    c'est le vol qu'on ne voit, qu'on n'entend pas
    naturellement physique, visible, audible,
    de l'autre côté de la lumière, en dehors,
    en dehors de la lumière, aux intempéries,
    c'est un vol dans l'ignorance, ignée
    la mouette réelle, avec certitude
    c'est un vol sous la pierre: on ne la voit,
    ni ne l'entend. Elle vole là-haut.
    Par-dessus la plage une mouette blanche.
    Sur Peña la Vieja elle vole immobile
    le territoire le plus inconnu, dedans.
    La petite fille nue court dehors
    plage inconnue doucement et elle entre
    dans la mer, sous la vague lumineuse,
    l'air tranquille, la houle qui fleurit.
    Je regarde la plage. Une mouette vole
    claire parfaitement. Et ténébreuse.
    Je regarde la plage. Le soir tombe.
    Une mouette immobile dehors vole.
                       (El animal perdido todavía)



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  • Coïtus interruptus*
               
                Connaissez-vous François Jacqmin? Personnellement ce n'était pas mon cas il y a encore quelques années Jusqu'à ce que le hasard d'une rencontre me mette dans les mains Les saisons. J'ai beaucoup lu de poésie. Il m'arrive le plus souvent d'en être saturé. Fatigué de ses subversions monotones ou de ses ronrons rétros. J'ai ouvert le livre à la première page et, immédiatement, j'ai été, à tous les sens du terme, saisi:

                                           Ce qu'il y a à dire du printemps
                                           le printemps le dit.

    Tout est dit, en effet, et le livre pourrait s'arrêter là. Oui, à quoi bon écrire, se perdre dans les joliesses ou les approximations quand le réel s'impose avec une force à vous couper le souffle? Et pourtant François Jacqmin continue. Pendant exactement 188 pages et quatre saisons:

                                           La brise annonce des noces
                                           impitoyables.
                                           Il y a une lueur d'apocalypse
                                           dans tout ce qui naît.
                                           L'herbe fait trembler le
                                           néant.
                                           Il est périlleux de ne pas
                                           être jeune.
                                                                           (Le printemps)

    D'entrée, le cliché, dont nous nous débarrassons difficilement, d'une nature maternelle, accueillante et douce reçoit un coup mortel. Car la nature ne doit rien à l'homme. Lequel ne cesse de la travestir selon ses désirs ou, le plus souvent, ses routines mentales. Elle est, proprement, l'inhumain. Pour donc s'accorder ne serait-ce qu'un instant à ses fascinantes (et inquiétantes) vibrations, il faut tout un travail sur soi -- une ascèse -- qui s'opère essentiellement ici par le retour constant et corrosif de la pensée sur le sentiment (ces lieux communs du voir et du sentir que nous ne cessons de projeter sur les choses) afin d'aboutir à cet état de stupeur ou de vacance préalable sans lequel aucune vision  véritable n'est possible:
                                               
                                                  
    Le refus de tout est une
                                                   condition de survie
                                                   lorsqu'il fait doux.
                                                   Seule la pensée qui n'aspire
                                                   à rien risque de rester
                                                   intacte.
                                                   Le ciel frôle cette perfection.
                                                                                             (L'été)

                Rien, donc, de moins “poétique” que cette écriture qui tire de la rétraction et de la pointe la plupart de ses effets. A l'image du monde naturel, seule référence rhétorique avouée de Jacqmin. Ainsi l'arbre d'automne est-il le parfait modèle du dépouillement — de cette ascèse dont il vient d'être question: “L'arbre savoure l'indescriptible / bonheur de perdre.” Notation aiguë  qui n'a d'égale que cette remarque faite d'un étonnant amalgame de visuel et d'abstrait: “Ses branches sont vides de / tout commentaire.” Cette fusion du sentir et du penser qui donne à cette poésie son caractère très nettement méditatif  (à l'instar de toute une tradition anglaise dont Jacqmin est visiblement très proche) -- culmine sans doute dans des poèmes comme celui-ci:                                              
                                                  
                                                   J'entends l'arbre exalter l'économie
                                                   de l'expression.
                                                   Pendant une saison, il va se
                                                   consacrer à parfaire sa
                                                   monotonie.
                                                   Son silence l'emporte déjà sur
                                                   la lutte de l'homme pour le mot
                                                   juste.
                                                                                               (L'automne)

    Écriture au scalpel qui ne cesse de traquer impitoyablement, souvent avec pudeur et humour, ses propres tressaillements d'enthousiasme rhétorique:

                                                   Qui veut connaître la neige
                                                   doit retenir son haleine et
                                                   devenir exsangue comme l'immensité.
                                                   La main qui l'examine doit être
                                                   au degré zéro de l'ardeur.
                                                   Ici, la seule faculté requise
                                                   est l'inaptitude à la rhétorique.
                                                                                                  (L'hiver)

    Alors, peut-être quelque chose pourra-t-il apparaître. Mais seulement par cette pratique inlassable du suspens ou mieux du coïtus interruptus qui est, me semble-t-il, l'un des secrets de cette poésie:
                                                  
                                                  
    L'œil s'émiette dans le
                                                   bouleau.
                                                   L'espace frise la folie lorsqu'il
                                                   traverse son feuillage.
                                                   Je m'arrête à temps.
                                                   Je pressentais une application
                                                   personnelle et désastreuse de
                                                   ce frémissement.
                                                                                                  (L'été)

                Maintenant, que vous sachiez que François Jacqmin est belge et qu'il a donné avec Les saisons, publié en 1979, “l'un des livres les plus importants de la poésie belge de langue française depuis 1945”, comme nous l'apprend la quatrième de couverture, n'est pas inutile mais secondaire. L'important est que cette voix existe et que, dans son impitoyable précision, elle puisse nous faire partager des instants de perfection à la fois aussi denses et vastes que celui-ci:

                                                   Le grésil allume un petit
                                                   feu sonore.
                                                   Sa flamme tinte dans le
                                                   paysage minéral.
                                                   Il suffit de tendre l'oreille
                                                   pour remonter aux
                                                   origines du silex.
                                                                                 (L'hiver)




                                                                                                                 














     













    * François Jacqmin, Les saisons, Editions Labor, Bruxelles, 1988.


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  • La ligne de crête (2004), Tertium éditions, février 2007



     

    Parler de la montagne ? Il y faudrait le regard enveloppant et total des dieux. Distance, simultanéité, maîtrise, alors qu'enfoui dans l'ombre –– vertige, égarement, balbutiement ––, je ne fais que la parler. Comme je peux. Dans l'intermittence d'une parole déchirée. La continuité du discours n'est qu'un leurre. Comme celle du filet, elle laisse échapper infiniment plus qu'elle ne recueille. Et encore, le peu qui s'y prend ne brille que d'un éclat oblique.

    *

    Est-ce un sentiment d'impuissance qui me pousse ? Cette incapacité à raconter, à faire le récit de la montagne ? Il y a dix ans, je me suis affronté à celui de l'arbre. Tâche impossible mais du moins limitée. Inextricable, la forme n'occupait pas l'espace entier. L'œil pouvait la franchir, la contourner, explorer à gauche, à droite, derrière, l'inépuisable profondeur du paysage. Aujourd'hui, il ne peut que s'y heurter ou s'y soumettre, accompagner le perpétuel jaillir d'un élan arrêté. Les terres montent, se superposent en couches successives, dressant soudain cette face rocheuse dans la cascade transparente de l'air. Tout est bleu : la pierre, les ombres, les forêts, jusqu'au vert des prés, au rose des toits. Tout est une même quiétude chromatique à laquelle participent cris, bourdonnements, rumeurs et la lenteur du corps qui s'est mis à flotter. De l'œil au ciel, de la main à la pierre, c'est comme l'entrecroisement d'imperceptibles fils. Des figures semblent naître qu'on ne reconnaît pas. Des gestes obscurs, des signes indéchiffrables. Improbable tissage où présence, désir, mémoire ne cessent d'engendrer l'espace.

    *
                                                                                                                                          
    Aujourd'hui, elle est invisible. Un tourbillon de vapeurs ascendantes où peu à peu, cependant, apparaissant, disparaissant, émerge le front de pierre. A présent, elle est là. Profil à la fois plombé et aérien, elle ouvre le paysage, traçant sur le ciel blanc la dentelure grisée de la ligne de crête. Arbres, feuillages, sont immobiles. Quelques cloches intermittentes tintent ça et là. Les façades crème des pavillons, le vert étincelant du pré taché de blanc, semblent attendre. Mais rien ne vient que la clarté sourde d'un insaisissable présent.

    *

    Cette montagne n'a pas de forme. Elle est une dispersion d'images, instantanées, ou fixes, nettes ou brouillées que le regard ne peut qu'accueillir, perdre, retrouver, toujours neuves, toujours les mêmes. Un poudroiement de métaphores –– façade, muraille, vaisseau, aile, front, page, vague, forteresse, brume, cendre... ––  venu des yeux qui la recouvrent, l'arrachent à son évidence têtue, la réduisent à des proportions acceptables, l'enferment dans des catégories familières ... et la manquent, la manquent toujours. Mais comment ne pas s'acharner sous tant de présence, tant de ce qu'il est difficile d'appeler autrement que « beauté » ? Quelque chose qui vous écrase et vous soulève, qui vous accable et vous allège. Une ouverture et une totalité –– une contradiction : dispersion et réunion, multiplicité et unité. Non, le regard  ne peut pas suffire, mais c'est à lui, d'abord, qu'on revient toujours.

    *

    Certains jours clairs, chaque détail –– fissure, faille, ressaut, plissement, cassure –– devient visible sur la surface de la pierre, et l'œil se met à errer longtemps en quête d'un sens qu'il sait pourtant inexistant, tant il lui semble que cette netteté soudaine est sur le point de révéler une évidence qui, en même temps, n'en finit pas de lui échapper. Glissant toujours de droite à gauche, de haut en bas, le regard ne cesse à la fois de se perdre parmi cette multitude de signes qui n'en sont pas et de se retrouver dans la reconnaissance de tel ou tel fragment de paysage qu'il réussit à nommer : champs, forêt, arbre, ferme ... Parfois, glissant sur la paroi, les ombres portées de quelques nuages sont un défilé de formes évasives que les yeux accompagnent un moment avant de s'élever vers le liseré de la ligne de crête lentement suivi, en sens inverse cette fois, de la bosse du front de pierre, à gauche, aux échancrures nombreuses descendant par étages sur la droite, telles les dents inégales d'une scie ébréchée. Une fois encore passe le contour cerné de bleu marine de telle Sainte Victoire et, un instant, perception et souvenir ne sont qu'une seule et même vision. Puis, comme pour attester de la foncière impermanence de toute chose, la lumière décline et tout sombre dans une grisaille dont ne se détache que le vert quasi phosphorescent d'un pré et de deux grands chênes qui semblent défier de leur feuillage mouvant la vague obscure arrêtée, menaçante, et sa noire écume de nuées. Quatre corneilles restent quelques secondes suspendues entre regard et montagne comme pour maintenir encore un peu l'écart entre le proche et le lointain, et tout se brouille dans une brume où seuls demeurent l'acharnement du vent levé, les cris errants, les grondements intermittents et l'attente plombée du long profil de la pierre.

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  • Le lieu et la lecture


                
                Que reste-t-il des livres lus? Des histoires, des idées, des raisons de vivre? Moins, beaucoup moins. Et, paradoxalement, beaucoup plus peut-être: une émotion incarnée dans une atmosphère, un lieu qui sont ceux-là mêmes de la lecture. Oui, ce qui souvent, pour moi, reste d'un livre, ce n'est ni des informations, ni des péripéties ou des personnages, ni des réponses à des questions mais, simplement, une expérience. Dans un espace déterminé (cuisine, chambre, rue, métro, jardin...), un saisissement soudain: celui de cette intensité de vivre que refuse à la littérature ce vieux réflexe selon lequel il y aurait les livres et la vie, le langage et le monde. Car lire c'est vivre. Et même vivre plus intensément parce qu'une vraie lecture entraîne une unité de la personne — une plénitude de même nature qu'un acte de création ou d'amour.
                Combien de livres devenus l'emblème d'un lieu — le nom donné (qui est leur titre) à un moment de vie intensément vécu? Pages lues à minuit à la lueur du réverbère d'en face, pour tourner l'interdiction familiale de veiller: cloches sombres et premiers émois — Résurrection; coin de jardin en mai: tiédeur bleue et vert pâle sous le tilleul — Le serpent d'étoiles; salle-à-manger obscure aux meubles lourds et sombres: la lumière de l'été filtre à travers les persiennes (des voix, des pas): Espagne, Badalona — L'évolution créatrice. Précipité d'atmosphère ambiante qu'il ne me faut aucun effort pour retrouver, alors que le contenu du livre s'est évaporé... Soupente alsacienne — Eugénie Grandet; chambre étroite, mal éclairée d'un hôtel des Pyrénées — Les Possédés; pinède aux cigales bruissantes — Sous le soleil de Satan; métro bondé entre Gare de Lyon et Châtelet — Absalon, Absalon ...
                L'énumération pourrait être interminable. Proust rêve sur les noms de lieux, de villes. Je rêve sur des titres qui sont des lieux. Mais non pas imaginés, revécus. Comme s'il suffisait au passé du substrat matériel le plus infime pour resurgir (Proust n'est pas venu par hasard...) Telle serait, pour moi, la fonction première des livres aimés: marquer comme les cailloux du Petit Poucet le chemin de la vie.
               
                On pourrait s'interroger sur les raisons du phénomène. Pourquoi le livre qui nous emporte dans d'autres temps, d'autres espaces — qui est, comme on dit, un vecteur d'“évasion” — a-t-il cette étrange capacité de nous faire mieux vivre le moment présent? Serait-ce parce que, suspendant le cours de l'existence qui nous oblige à ne nous concentrer que sur les actes, les paroles immédiatement utiles, il libère en la captant notre faculté d'attention? De même que les exercices respiratoires, les postures yogiques ou autres visent à nous libérer de la radiophonie intérieure qui ne cesse de nous parasiter jusque dans notre sommeil et qui constitue le plus souvent ce qu'on appelle “identité” ou “moi”. Lecture: espace de méditation, composition de lieu, comme l'écriture dont elle est l'envers inséparable? Je lis, je m'absorbe dans ces pages fascinantes et le décor quotidien s'évapore. Celui de la vie active. Car une frange d'attention ne cesse, en un constant va-et-vient, de tisser un réseau de fils ténus entre l'acte en cours et le lieu où il s'accomplit. Mais une attention distraite, pareille à cette pratique de la vision périphérique qui, en libérant la personne de la vision centrale et donc utilitaire, modifie le régime de la perception. Lisant, je ne suis plus là et j'y suis plus que jamais. Mais non plus comme un “moi” encombrant, gonflé de sa propre importance, obscurci de ses préoccupations et affects, mais comme transparence active où vient s'incarner l'espace où je me trouve. En cela, le vrai lecteur serait, comme le poète selon Wallace Stevens, “la transparence du lieu où il se trouve”. Alors, lecture et poème se confondent. Tous deux sont à l'origine d'un effacement et d'un surgissement: effacement du moi et du monde qui lui est associé; surgissement d'un foyer d'énergie à travers lequel la réalité n'est plus perçue comme constituée mais comme en train de se faire. L'expérience poétique réaliserait ainsi les conditions d'une véritable lecture. Ne racontant rien, ne décrivant rien, ne disant rien d'autre que sa propre apparition, le poème conserverait en quelque sorte vivante cette frange lumineuse qui, auréolant toute lecture, marque le souvenir au point de s'y substituer et qui n'est autre que la vie présente  intensément vécue au moment même de son surgissement.                                                  

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