• Yves CHARNET



    Petite chambre La table Ronde, 2005

    Voici un petit livre qui, dans l'itinéraire d'Yves Charnet, est, à proprement parler, un livre de transition. En rupture apparente avec le cycle autobiographique constitué par Proses du fils, Rien, la vie, Cœur furieux et Mon amour[1] il en est en même temps le prolongement. En effet, si la meilleure manière de sortir de soi c'est de s'occuper d'un autre, c'est, en même temps ne cesser de revenir à soi, puisque l'autre est toujours au cœur même de l'identité.
                L'autre, ici, s'appelle Maurice de Guérin. Invité pour un résidence d'un an dans le Tarn, au Cayla, la demeure où Maurice vécut sa brève existence avec sa sœur Eugénie, Yves Charnet va, au fil des saisons, de ses lectures, de ses rêveries, tracer le portrait évasif d'un écrivain intempestif et presque oublié, dans lequel il reconnaît sa propre angoisse, sa propre solitude, ses propres énigmes. D'entrée, donc, la couleur et la tonalité sont annoncées : la note bleue, celle du blues ou, ce qui revient au même, du spleen romantique : « Je suis venu retrouver dans votre faux château ma part romantique. L'origine perdue de notre lyrisme. A chacun sa quête. La mienne est fraternelle. Maurice de Guérin, je vous parle. Dans ce bouquin de bric et de broc. »
                Entre romantisme et tauromachie, mélancolie et violence, dehors et dedans, intempestivité et modernité, élan et rupture, prose et poésie, Yves Charnet avance sur le fil ténu de ces pages intermittentes, vers son propre inconnu. Dans cette missive à voix basse traversée des couleurs de saisons, de bribes de lectures, de désoeuvrement méditatif, il trouve et ne trouve pas Maurice de Guérin, comme il se trouve et ne se trouve pas. Rien qui le rassemble, qui l'unifie. Ou alors si peu. Des bribes, des chutes. De « bric et de broc », oui.
                Or, c'est justement ce bric et ce broc qui fait l'intensité particulière de Petite chambre. A côté de notations sèches, quasi banales d'un journal du désoeuvrement, les évocations fragmentaires d'une nature toujours saisie dans le retentissement physique, humoral, qu'elle a sur le sujet, comme dans ces superbes notes sur l'été, qui sont, à travers une sensualité à fleur de peau, une véritable érotique du paysage : « Des seins dans le bleu. des hanches-collines. La source des yeux. Cette odeur de vase. Tout près du sexe. Un lavoir contient l'origine du monde. La langue bouge comme une herbe folle. Chaque paysage est dans le corps. Comme la mémoire d'une femme imaginaire. Les tempes du bleu donnent envie de mordre. d'écorcher la peau du ciel. Les fougères font doucement ondoyer dans la lumière leur forme fessue ». Cette intensité, elle est aussi dans une manière d'effleurer en passant, un détail concret, un texte, une vérité, peut-être. Sur l'autre et sur soi-même : « Il n'y a pas d'identité. // Juste un changement perpétuel. Rien qu'un sujet modifié par l'effet que, sur ses sensations, produit l'univers. Au jour le jour ». Ou encore : « La poésie passages de l'inconnu dans le langage. Comme Maurice en fait l'expérience -- constatant le 5 avril 1833 que ce qu'il éprouvait « serait assez difficile à formuler ». Avec, en écho : « Ce que j'éprouve serait assez difficile à formuler. // Des papillons, parfois. // Presque rien. »
                Aux lisières. Ni prose ni poésie (« Vers, proses. Désaffubler cette fausse différence. ») Ou les deux à la fois. D'où le charme de cette écriture rythmique, « jazzée » ou de contre-temps en syncopes, quelque chose, tour à tour, se fait jour  -- « L'intime est dehors. / Les vaines barrières de la personne sont enfin renversées. / L'extérieur est au-dedans de nous » -- et se retire : « Chacun est -- pour soi-même, pour les autres... -- une chambre close ». Mais si l'extérieur est au-dedans, il n'y a plus de chambre. Encore moins de chambre close. Seule une immensité qui n'en finit pas de s'ouvrir. Selon les intermittences de la vie, de la chance qu'elle nous offre à chaque instant : « Tous les musiciens sont des intermittents de la chance. Tous les poètes ». Et Yves Charnet avec eux.

















    [1]  Tous parus respectivement en 1993, 1994, 1998 et 2001 aux éditions de la Table Ronde.



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  • La rencontre
    Pour saluer Antoni Tàpies

    Même dans une casserole, on peut trouver Dieu.
    Thérèse d'Avila

                La richesse du travail d'Antoni Tàpies est dans son apparente pauvreté: pauvreté de couleurs, de formes, de matières. Paradoxe qui relève d'un double et indissoluble mouvement de destruction et de création.
                On perçoit d'abord, très nettement, dans cette œuvre qui couvre maintenant plus de cinquante ans, le  désir commun à toute une génération d'artistes du milieu du siècle de faire table rase c'est-à-dire de détruire cette image toute faite que nous avons dans les yeux quand nous croyons voir le monde et que nous nommons “réalité”. Image si tôt confondue à notre vision que nous la prenons pour le monde lui-même. Alors qu'elle n'en est qu'une représentation. C'est donc contre cette description apprise — ce mot d'ordre perceptif — que commence par se construire, comme tout art véritable, l'art de Tàpies. Afin, dit-il, de “changer la vision que les gens ont du monde”. D'où la valeur emblématique des râtures, griffonnages, gommages, et autres barbouillages, griffures et grattages. Alors, l'image vacille, sombre, disparaît. Elle cède l'initiative à la surface peinte...
                On sait depuis Manet, au moins, que la peinture n'est que peinture et rien de plus. Rien de moins, non plus. Un univers plastique qui s'édifie sur les ruines de l'autre —  motif, modèle, référent, réalité comme on voudra — et qui, depuis la fin du XIXè sècle a conscience d'avoir peu à peu conquis sa propre cohérence, comme la poésie à peu près à la même époque. C'est pourquoi Francis Ponge pourra écrire que dans tout art, il y a “quelque chose à obtenir et non quelque chose à exprimer.” Cette visée, c'est l'œuvre, bien sûr — tableau, poème, sonate, sculpture etc.. Mais à en rester là — le tableau pour le tableau, le texte pour le texte —, le résultat serait bien pauvre. Beaucoup d'épigones, d'ailleurs, s'en sont contentés, pensant y trouver le nec plus ultra de la modernité. Or, l'art de Tàpies est aux antipodes d'un pareil formalisme — de cette abstraction (mot absurde mais consacré) à laquelle on a souvent voulu le réduire sans le comprendre. Il est, au contraire, profondément concret, puisqu'il entretient avec le monde une relation directe, c'est-à-dire non médiatisée par la représentation ou l'image. Ces surfaces maculées, rayées ou, au contraire vacantes; ces gris, ces ocres, ces bruns, ces couleurs sales; ces croix, flèches, lettres ou vagues figures: n'est-ce pas ce qu'à chaque pas nous découvrons autour de nous sur les murs de nos villes, nos trottoirs, nos portes, dans cette décharge de gestes, d'objets, de matières insignifiants qui sont notre quotidien et que cette peinture nous conduit à voir comme pour la première fois.
                Car, du même mouvement qu'il oblitère, râture ou gomme la réalité, Tàpies nous offre les balbutiements, les prémices d'un monde à l'état naissant: griffonnages d'enfant, alphabets indéchiffrables, rayures, taches, empreintes de pieds, de mains comme aux origines de la création et, soudain, surgissant de ce chaos vivant, une lettre, une autre, obsessionnellement répétées. La croix du T, d'abord, la lettre de l'unité faite de la rencontre et de l'unification de deux forces contraires. Le A, ensuite, celle du commencement. Valeurs qui, outre leur référence insistante à l'Ars combinatoria  de Ramón Lull, savant, sage et mystique catalan du XIIè siècle admiré depuis la jeunesse, viennent s'ajouter à leur statut d'initiales du nom du peintre (Antoni Tàpies), lesquelles réclament nécessairement un support à leur inscription, ce mur que l'artiste trouvera également dans son patronyme, Tàpies  signifiant “mur” en catalan. Rare, pour ne pas dire seul cas d'un usage aussi plastique et créateur de son propre nom par un peintre. Un monde est là, en germe, dans cette signature dont Tàpies a toujours défendu le principe, parce qu'elle est non pas le signe d'on ne sait quelle vanité egolâtre, mais un principe d'unité dans une production multiple et apparemment éclatée.
               On a beaucoup commenté le goût de Tàpies pour les matières pauvres, élémentaires où viennent s'incarner et se confondre, dans une unité qui les englobe, celles de la naissance et de la vie (terre,boue, paille, bois...) et celles de la dégradation et de la mort (poussière, détritus, coulures, excréments...). Mais, ces matières ne sont pas statiques, déposées là, telles quelles, dans le hasard de leur rencontre. Elles sont mises en mouvement par un geste et transfigurées par un regard. Si le geste est la présence directe du corps dans les traces qu'il laisse dans la matière — une signature organique, en quelque sorte —, le regard en est la présence différée. Par le travail spéculaire-spéculatif qu'il suppose — un travail de pensée —, il élabore tout un vocabulaire figuratif (pied, bouche, main œil, crâne, corps) qui ne représente rien mais fait signe, nous interrogeant inlassablement sur nous-mêmes, sur ces objets qui nous entourent (chaise, lit, porte, chaussette...) ou sur les éléments du monde (sable, feuille, herbe, paille...) tous mêlées inextricablement dans une vaste unité.
                Oui, au fond, ce que vise l'œuvre de Tàpies, c'est toujours une rencontre. Et pas seulement celle de son corps et de la matière mais, à travers elle, celle du spectateur  De ce spectateur devenu soudain acteur — “Observateur-participant”[1] — et de l'énigme du monde. Cet inconnu à l'état naissant qui n'est pas différent de la réalité mais qui la fonde et la déborde en même temps: le réel.
                En ce sens on pourrait dire que Tàpies n'est pas réaliste mais réeliste. Il nous fait entrevoir ce fond sans fond qui n'est, à proprement parler, rien et qui est au fondement de tout. D'où sa proximité avec les mystiques qu'elles soient occidentales ou orientales. Car, ce que son œuvre entière cherche à nous offrir, c'est, finalement, un espace de méditation. Un fragile support pour un pas qui vacille et s'égare un instant dans le sans chemin.










    [1] Titre d'une œuvre de 1986.


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  • L'identité obscure (2003-2004)


    Chant 12

    Tu te dis qu'il faut se dépêcher, qu'il faut garder
    ce qui peut l'être encore, un après-midi de mars
    par exemple, avec un ciel gris et des primevères,
    un marché, peut-être aussi, comme il y a longtemps ,
    la lumière, les cris, les odeurs et ce silence
    où tout soudain s'arrête sans pourtant s'arrêter,
    mais tu vois chaque visage, chaque geste figé
    dans l'éclat d'un instant suspendu, une explosion
    immobile qu'on entend partout dans la douceur
    de l'heure qui sonne, le roucoulement des pigeons,
    sous les paroles, les sourires, les mains serrées,
    tu te dis qu'est-ce qu'on peut faire, la vie continue,
    mais la vie c'est quoi au juste quand tout vole en éclat,
    sang, débris, corps, bouches qui s'ouvrent sans se fermer,
    photos, discours, le poudroiement, dit-il, la fumée,
    le siècle commence dans la haine et la fureur,
    sirènes hurlements, une minute de silence,
    les voix s'étranglent, les yeux s'enfoncent dans les yeux,
    plus rien n'en sort que des morceaux, des débris de vie,
    le chœur bêle en temps réel, une peur en images,                     
    elle n'a aucun et à la fois tous les visages
    comment lui échapper, déconecte-toi, dit-il,
    ouvre toutes les fenêtres et pars sur les chemins,
    mais en reste-t-il qui ne mènent pas au pire,
    tais-toi et marche, fait-il encore, ou reste là,
    peu importe, l'interstice seul te sauvera,
    cet entre-deux qui ne brille sur aucun écran
    mais là, tout près, dans cet espace entre la clôture
    et le chêne, quelque chose comme une embrasure
    tu dis là, regarde, mais elle s'est refermée,
    n'en reste qu'une lueur instantanée, un mot
    qui tremble sous son sens, moins, un souffle sur les lèvres,
    les choses ont repris leur place, versé dans les yeux
    le plein de leurs images sais-tu ce que tu cherches,
    le jour brille sur le cendrier d'étain, la porte
    interdit de voir qu'il n'y a jamais rien à voir,
    que tout est là sans y être, visage, fenêtre,
    tu marches mais tu n'as plus de jambes, tu tends des mains
    sans doigts, les phrases ont perdu leurs bouches, tu ne sais plus 
    que l'évidence sans profondeur d'un paysage
    arrêté comme dans l'attente de ce regard
    il ne le reconnaîtrait plus puisqu'il aurait soudain
    traversé tout son savoir, puisqu'il toucherait sans voir
    et dans sa vue éprouverait le toucher du monde,
    sa profondeur perdue, mais aujourd'hui le jour tombe
    quand il se lève, un brouillard de voix couvre les yeux,
    un désordre de branches, tracteurs, tronçonneuses, haches
    racourcissent le paysage, le temps n'est plus
    ce qu'il était, tu pries quand tu ne peux plus penser,
    tu dis ce que tu peux non ce que tu veux, tu baves,
    tu n'as plus un mot à toi, tous les mots sont aux autres,
    ils vous les ôtent de la bouche, tu es sans voix,
    sans autre certitude que le fil du présent
    où tu avances en équilibre fixant un point,
    une image invisible et son éclair sous les yeux,
    pendant ce temps, poudre bleue, nuages et primevères
    font un nouveau printemps qu'on voudrait bien te gâcher
    OMC, PNB, PIB, PAF, ONU, COGEMA,
    terrorisme, mésanges, élections, les arbres en fleurs                             
    et malgré l'angoisse le corps marche à la rencontre
    de la lumière comme pour la première fois
    ou est-ce la première fois qui vient vers lui,
    à chaque pas le premier pas, même si tu tombes
    tu te relèves, soleil, pluie, cliquetis des doigts
    sur un clavier et le livre abandonné, repris,
    qu'y cherches-tu que jamais tu ne pourras trouver,
    que tu  trouveras tout de même mais sans savoir
    et toute une vie à ce jeu, perdue ou gagnée,
    perdue et gagnée, avec à chaque jour l'espoir
    d'en arrêter le jour, ce vertige sans issue
    où en aveugle une fois de plus tu recommences
    mais qui tu, et quel visage dans tous ces visages
    qui s'avance, tu crois le reconnaître à cette voix
    sortie de sa bouche, tu écoutes chaque syllabe,
    tu vas comprendre, tu comprends un instant, tu oublies
    et c'est de ça que tu te souviens, de cet éclat
    où soudain toutes les lumières se réunissent,
    toutes les poussières, où chaque chose est autre chose,
    et autre chose la même chose, l'identité                                   
    est un puits noir, rien n'y est identique, tu vois
    en sortir des images, des formes, des contours,
    tu dis, je tu on, on tu je, je tu, ou tu on,
    jours, gestes, corps font un fleuve de reflets, ils dansent,
    se touchent, se perdent, tu dis voilà, c'est la vie


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  • OBEISSANCE AU VENT IV 


     



     La tendresse (1983-1984), Le Mont Analogue, 1997.



     


    Un travail du noir


    tu n'as pas de visage et sans doute est‑ce pourquoi mes mots s'en vont vers toi, cherchant à cerner l'om­bre que tu es, un chien aboie, des voix parlent, le silence est toujours si fragile, cette solitude où pour la première fois tu viens au monde, où peut‑être tu mourras aussi, je ne te connais pas, tu n'es rien que l'obscur de ma phrase, cet appel soudain, au volant, conduisant sur une route en pente, le soleil à gauche éclairait les collines et j'ai su que de quelque façon tu devais exister, ombres, visage négatif, tu étais là, sans corps, sans nom, en moi ce présent et, de nouveau, le fleuve, la mer, ses flux et ses reflux, l'horizon qui recule, les labyrinthes de mémoire, qui suis‑je dis‑tu par ton silence, j'écoute le bruit de la plume sur le papier, je regarde la femme que j'aime, il est cinq heures du premier jour de l'année, encore et encore je recommence mais c'est toi qui parle maintenant, le sang, la bouche d'ombre, intermittent tu clignotes entre les mots, combien d'heures, de jours pour te dire, je regarde ma main couvrir la page, un piano joue à côté, je regarde des enfants, leurs visages, leurs silhouettes à contre‑jour sur un chemin, le grand et le petit, riant, courant, tu es là entre eux, flottant dans mon regard, sans forme et je t'aime déjà, bruit de feuilles et de sang, le ciel est d'un bleu sombre et pur sur les toits, viens, c'est moi maintenant qui t'appelle, le temps s'ouvre, je vois la page, la lumière de la lampe que je viens d'allumer, les ombres de chaque objet, je touche mon visage, il est lisse comme un oeuf, il s'efface, buée sur la vitre mauve, bientôt ne restera que la nuit, la boule en moi de ta présence, et que saurai‑je qui ne t'appartienne, mon coeur bat plus fort, le temps a pris nos visages, il les quitte comme des masques et ils pourrissent dans la terre, mais sans visage comment t'atteindrait‑il, mes mains s'entrouvrent, se tendent vers ton absence, je te sens comme une eau à travers moi, glissant, apaisant l'urgence, délivrant les heures qui maintenant me laissent mon visage, je respire mieux, tu vas venir, je le sais, qu'importe le jour et l'heure, désormais mes gestes seront plus calmes, balayer, faire glisser la poussière dans la pelle, regarder des choses înfimes, miettes, poils de chien, fil blanc, noyau d'olive dans une tache de soleil, les nommer, simplement, parce que tu seras là, elles seront là, mais ce soir, te cherchant, je souhaite peut‑être ne pas te trouver, pas encore, pour que longtemps tu aimantes mes jours, tu sois leur profondeur, leur avenir et comment vivre sans ce désir, image, image à l'infini dédoublée, mais image ou quoi que tu puisses être, je mets le feu à la phrase, j'attends qu'il prenne illumi­nant un instant ton visage qu'emportera la nuit, des syllabes étincellent, des mots entiers s'embrasent, un pan de texte s'écroule où j'ai cru te voir et je me retrouve à fouiller la cendre avec l'angoisse de t'avoir perdu, gestes, paroles vides, je fais un signe que nul ne voit, l'île est déserte où j'ai cru te trouver et je suis seul<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> 

    </o:p>
    mais tu reviens, c'est un autre soir avec sur la vitre l'arbre labyrinthe, le reflet d'une main, cette solitude qui soudain ne pèse plus, j'écoute ta rumeur, la pléni­tude obscure de ce vide où mes mots s'en vont comme sur une eau dessiner des cercles aussitôt effacés et pourquoi ce désir de t'écrire toi qui n'es pas, y trou­verai‑je ainsi à exister moi‑même enroulant ma phrase autour du ventre d'ombre, y poursuivant ce sens que tu voiles et révèles, une autre nuit tombe en gris et mauve, j'écoute les voix familières, la basse continue du vent sous les bruits simples, un rire, un pas dans l'escalier et cette chose venant de toi, muette, informe quelque part, je fixe le trou noir de ton visage, chaque syllabe le découvre, le recouvre, je chancelle au bord du vide, un feu clignote dans le soir tel un signe très vite disparu tandis que mon corps devient attente, s'ouvrant doucement, s'abandonnant à tes flux obs­curs, cherchant à se faire femme pour te sentir en lui, gonflant jour après jour, t'accueillant dans sa pa­role d'eau, glissements, frôlements, clapotis noir, je parle pour que tu vives tissant autour de toi l'amnios d'une phrase sans fin, traçant ce creux de temps où tu vas advenir, j'ausculte ton silence, guettant ton coeur inaudible, la nuit s'est refermée sur la vitre où se noie mon visage avec l'éclat faible d'une seule lampe comme alors, sur la rue vide, traçant entre veille et sommeil des lignes évasives, et maintenant, que dire d'autre que la durée de cette attente, les objets et leurs ombres nettes sous la lumière, les voix des vivants qui semblent désigner le lieu de ta venue, t'appeler comme je t'appelle dans l'obscure marée de la phrase, comment continuer avec ce poids mort des heures qui te recouvrent et qu'il est dur de les repousser, tenter d'être ton rythme d'eau, ne pas me perdre dans l'encre de ton signe au matin avec la neige légère sur la grisaille des murs quand je voudrais que mes mots soient comme les flocons, lents et rapides à la fois, révélant en la couvrant ton absence si proche, je suis seul à présent sous la clarté pâle de la fenêtre secouant mon stylo à en tacher la page, combien de minutes pourrai‑je encore tenir le fil, remonter peu à peu vers toi, quelle image viendra soudain déranger l'ordre de la phrase, au moment du plus grand abandon, quand je sens que tout m'échappe, que je vais lâcher prise, cette lueur, est‑ce toi ou mon désir, j'écoute le silence, les rumeurs du jour, le grésillement du radiateur, un bruit vague dans l'escalier, presque rien, je flotte comme une bulle, un flocon parmi d'autres qui un instant remonterait un peu désignant le ciel avant de se perdre dans l'anonyme blancheur et peut‑être es‑tu cette force qui malgré tout m'habite, je te sens qui pousses ma main, m'offrant cette énergie qui ne m'appartient pas, je t'appelle, je cherche ton corps à tâtons dans les débris de ma vie, on marche au‑dessus, le plancher craque et j'imagine que c'est toi, que tu vis là, tout près, qu'il me suffirait d'ouvrir la porte pour te trouver, je poserais la main sur tes cheveux, tu entrerais, quelle heure est‑il, je te donne un visage mais il s'efface comme un nom sur le sable, un autre le remplace aussi labile, j'essaie de te retenir, reste encore, encore un peu, mais déjà tu n'es plus que cette chose obscure en moi comme un coeur qui bat faiblement sous le mien, plus lentement aussi, cette poche, d'ombre que je voudrais crever, mais chaque mot s'émousse avant de l'atteindre, s'y absorbe ajoutant à sa nuit et, j'ignore pourquoi, j'ai peur, ça n'est pas toi, l'informe fuse comme une encre, je le re pousse, je regarde des choses simples, je les nomme à haute voix, chaise, table, j'écoute le son de ma voix, je répète, chaise, table, la neige a cessé, le soir s'installe<o:p> </o:p><o:p> 

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    de toutes parts l'indéfini, ce triangle en haut à gauche sur la fenêtre, cette ombre, ta présence peut‑être sous la patine des heures, cet inconnu cerné de mots qu'il absorbe comme l'encre le buvard, mais je n'abandonne pas, tu quittes le néant, je le sais, et pour toi cette fois je recommence l'inventaire, je désigne les murs, chaque objet, le paysage sur la vitre avec l'attente blanche de la montagne, l'horizon invisible, peur et espoir mêlés, tout ce que mes yeux ne voient que dans ma phrase, l'envers du décor, braise des villes au soir, rues noires, corps entassés au petit jour, la peur comme une poussière sale, je crie non, ne viens pas, mais tu insistes, tu pousses en moi, je frotte mes deux mains froides essayant de te deviner derrière mes yeux et j'ai beau les fermer je ne vois pourtant que le noir taché de plaques claires, jaunes d'abord puis vertes, rouges, brunes, tu es ailleurs, en‑deçà, dans l'entre‑deux, ni ombre ni lumière, ni silence ni mot et comment dire cela, le non visible, je ronge la peau morte de mes doigts autour des ongles, consciencieusement, te perdant soudain, incapable de te rejoindre, en panne, immobile, fixant la page où ma main s'est posée, guettant les bruits du jour, passage d'un camion, caquètement bref, oiseau peut‑être ou quoi, voix mêlées, indistinctes, chocs métalliques, sifflement joyeux et sans t'avoir cherché, je te retrouve, présence presque autour de moi, invisible au regard mais là tout de même, quelque part, mon corps se tasse, mon souffle se ralentit, s'approfondit, je sens l'air me traverser, je tends la main comme pour toucher la tienne mais seuls mes mots peuvent encore t'approcher, un à un ils s'en vont vers toi, te halant imperceptiblement, je t'imagine un jour, ruisselant, sanglant, je te regarde, invisible à travers des couches de temps, j'écoute ma phrase, elle vient de loin et ne m'appartient pas, elle me traverse emportant un peu de ma vie, cet instant, toujours unique, le froid aux pieds, l'attente, encore me dis‑je, encore, la souffrance autour comme une mer, des voix partout et même si je ne veux pas les écouter elles me pénètrent, leurs paroles m'habitent, elle hurle on m'a trompé, on m'a trompé, je la vois tordue sur le lit, main entre les jambes, pleurant à présent, doucement, secouée de sanglots, sous les rideaux la lumière est obscène comme les rires dans la rue, je ferme les yeux, je voudrais chasser l'image mais elle persiste, confondue avec toi et malgré tout, malgré les cris, la peur, je sens battre ton ombre, coeur noir sous la main, tu m'appelles, je dis attends, laisse‑moi encore le temps de m'habituer et comment rendre cette vie supportable, les bouches mangent, luisantes, inhumaines vues de près, les corps déféquent, je vois une rue poussiéreuse, des baraquements, un enfant pleure boite de conserve en main, il est maigre, ses yeux me fixent, ce pourrait être les tiens, je répète attends, attends encore, ma voix résonne étrange dans le silence, avant je veux savoir, nommer pour toi, recommencer, je dis, le jour, le mur, je dis, je suis vivant, je dis silence, je répète, silence, j'aime ce mot, sa bulle où tu viens te loger, c'est le nom que je te donnerai, pour toi je décris la pièce où j'attends, vaste mais sombre, au fond un canapé, deux matelas super­posés forment un lit le long du mur de gauche troué par la fenêtre près de laquelle je suis assis, je m'arrête, décrire n'est pas donner, j'efface tout, ne laissant que le vide de l'heure, une tache de soleil sur la table, il est midi et tu pourrais venir<o:p> </o:p><o:p> 

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    joue posée contre le poing gauche, regardant ma main droite tracer ces lignes où tu n'es pas, cherchant à remonter vers toi, mes yeux se sont fermés et, les rouvrant, très vite, taches sombres, claires, je ne re­connais rien, c'est comme un mur sans profondeur avec presqu'aussitôt les choses en perspectives, leurs noms inscrits en moi, chaise table lampe, je les vois, je veux les effacer, retrouver cette vision, chasser la pro­fondeur, je baisse les paupières, je les relève, ma vue n'est que mon savoir, plus rien ne bouge et entre ces images fixes, où te trouver, tâtonnant, pris dans un geste qui m'épuise, écheveau, bourbier, je continue pourtant, tressant mes fils, l'espace et le temps d'une parole où, sans crier gare, un mot peut‑être viendra se prendre transmettant à la phrase une vibration infime, un bougé d'ombre pareil à une nuit soudain troublée de l'intérieur, crispée sur elle‑même, comme cher­chant à se ressembler, à trouver ses limites, compacte peu à peu, forme, geste noir, à mon tour je tressaillirai guettant en moi cette montée de l'impossible, fixant sans les voir un livre une tasse des ciseaux, écoutant sans l'entendre un bruissement métallique, chaînes ou clés remuées, monnaie comptée, au bord du sommeil, refusant de sombrer sans t'appeler encore, scrutant la profondeur insoupçonnée, ton silence naissant, mais les voix sont confuses et celle qui parle n'a que la noirceur de la vitre face à moi entaillée de lumière comme d'un signe auquel, aveugle, je me raccro­cherais, te poursuivant dans le vertige immobile, t'écrivant malgré tout, voyant ton vide prendre forme, la poche d'ombre s'animer, jeter son encre sous mes yeux, m'aveugler d'une lenteur noire et battante, coeur dans les bruits dérisoires, je te sens, tu es là, bientôt tu vas monter, l'obscur dessinera l'ovale d'une tête, l'échancrure des jambes, les bourgeons des doigts, je te vois maintenant, je te parle pour ne pas me perdre et, ce soir, c'est toi qui m'enfantes, un instant j'échappe à ma mémoire, au ressassement de mon étroitesse, de mes peurs, de mes désirs, je me lève sur les débris des heures, l'encre brille, un train m'invite au voyage, demain le jour naîtra, ce sera ton visage

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  • La dernière phrase 


     


     


     


    La dernière phrase
    (2000-2001) Lettres Vives, 2004.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> 

    </o:p>
    <o:p> </o:p>3<o:p> 

    </o:p>
    Il n'y a ni drame ni déchirure.
    On dirait dans le jour un infime
    vertige. Rien ne change mais tout
    vacille. Ce qu'on voit, on le voit
    comme s'il venait de s'absenter
    et que chaque objet portait encore
    une trace de ce qui s'éloigne.
    Un peu de chaleur avant le froid.
    Une attente qui n'attend plus rien.<o:p> 

    </o:p>
    *<o:p> 

    </o:p>
    Ou qui attend trop pour s'achever.
    Tous les agendas sont périmés
    c'est pourquoi on l'oublie. On se dit
    que rien jamais n'a eu lieu. Pourtant
    quelque chose se trame, on le sait,
    si loin, si proche qu'on ne sent rien.
    Ou si peu: ce souffle dans le souffle,
    et dans les yeux qui ne le voient pas
    l'image noire qui rend aveugle.<o:p> 

    </o:p>
    *<o:p> </o:p>On regarde aussi pour lui le gris
    qui éteint les couleurs, la lenteur
    arrêtée des feuilles sur le ciel.
    On recommence la page vide
    d'un temps qu'il ne pourra plus rejoindre.
    Il est resté là au bord des jours.
    On croit l'avoir oublié, ailleurs,
    mais sous les yeux, soudain, il revient.
    On le voit: on ne le regarde pas.<o:p> 

    </o:p>
    *

    On se dit qu'il faut bien qu'il soit là,
    quelque part, pour qu'on ait ce regard
    si proche de ce qui se défait.
    On se dit qu'il avait dû aimer
    ce qui lui aussi le traversait
    comme ce vent qui couche l'espace,
    le rend visible. On se dit qu'alors
    il n'est pas complètement parti
    puisqu'on peut voir encore le ciel.<o:p> 

    </o:p>
    *

    Quelque part, peut-être nulle part
    on entend une voix. Elle parle
    et son murmure fait un peu d'ombre.
    On dirait un bruissement de feuilles,
    quelque chose qui serait au bord
    de vivre ou, avec le soir venu,
    qui parlerait tout près de l'oreille.
    Parfois on ne l'entend plus. On cherche.
    On appelle en silence. On écoute.<o:p> 

    </o:p>
    *

    Mais l'écoute est traversée de temps.
    Il y a des paroles. Il disait:
    les Havres gris, ah! les Havres gris,
    j'en ai presque pleuré. On sentait
    passer comme une fraîcheur d'enfance.
    Les dernières pages: on les regarde.
    On les voit si loin que ni les mains
    ni les yeux, rien ne peut les toucher.
    On attend. Quelqu'un vient de sortir. <o:p> 

    </o:p>
    *

    Lui, le désir ou la peur, c'est lui
    dans la cendre arrêtée de novembre.
    Il faudrait retrouver les genoux,
    le regard clair de cette imminence
    où seule se tient la vie, éclair
    et noir aussitôt. On l'appelle encore
    dans un silence de mots qui bougent.
    On lui dit reviens un peu. Bien sûr
    il ne répond pas. Les mains sont froides<o:p> 

    </o:p>
    *

    On s'enfonce dans le soir. On cherche
    ce qui n'est pas, comme un ricochet
    (éclair et cercles lents) sur l'eau noire.
    Des jours se sont perdus, des années.
    On ne retrouve qu'une clarté jaune
    et plus rien d'autre pour l'atteindre
    dans le mirage de la mémoire.
    On compte sur les doigts quelque chose
    qu'on ne peut pas compter. On s'arrête.<o:p> 

    </o:p>
    *

    Une lente sécrétion de mots
    accompagne sa disparition.
    On voudrait croire qu'ils le retiennent
    mais non. Chacun l'efface un peu plus
    parce qu'il dit le jour qui s'en va,
    l'ombre qui tombe, le froid aux pieds.
    Pourtant, quelque chose ne meurt pas.
    Même trop tard, c'est ce qui insiste,
    un sursaut, un geste dans un geste.<o:p> </o:p>

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