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OBEISSANCE AU VENT II
La mémoire des visages (1978-1980) Flammarion, 1983
Le jour que tu es
je recommence, j'essaie encore de te toucher, mettre mes mots sur ton corps, te caresser de syllabes fuyantes, t'étreindre un peu d'une phrase incertaine mais tu t'effaces, tu ris, tu parles, j'écris, tu n'es plus là, entre les jours parfois tu brilles, j'approche la main, quand je sens ta chaleur tu es déjà mémoire, tu t'éparpilles, les lettres dansent, ton visage plus je le vois moins je le connais, les mots le cernent, le trouent, cette ride légère au pli de l'oeil, ce mouvement de la bouche qui se serre, ça n'est pas toi, il pleut dehors, je voudrais que cet instant au moins t'atteigne, l'humide, le ciel de cendre, comme toi ils se dispersent, je continue pourtant, j'épelle ton nom, une fois encore, très vite j'ai cru sentir cette chaleur, ta cuisse contre la mienne, mais même te touchant je glisse, bonjour dis‑tu ou bonsoir, ta voix me frôle, je te cherche, ton corps sombre, hanche épaule cou, je descends un escalier, tu sors, je te vois de dos qui t'éloignes, tu lis, je n'entends plus ta voix, ma main s'arrête, j'écris très lentement, peut‑être ainsi pourrais‑je t'approcher mieux, t'atteindre sans y penser, carrefour de syllabes, appel d'air, je flotte, monte une image mais floue, coloration plutôt, rouge‑blanc, très lumineuse, des mots passent, château pouvoir cheveux voyage pétale ou ville, je ne te vois pas pour autant, le delta du texte s'ouvre, je m'y perds, j'avance quand même, comme tu m'inventes je t'invente, nous sommes une photographie, tu souris, j'ai l'air ailleurs, un peu gêné, je dis, c'est pas possible tout ce temps déjà mais je souris aussi, je viens de finir un livre de ritsos, je suis heureux, comment te dire, tout, comme lavé soudain, neuf, les hommes, l'histoire, le ciel, les choses, petites, infimes, un moustique à l'oreille du nouveau‑né, un mégot, un morceau de coquillage, une goutte étincelante que tu regardes s'évaporer à midi sur le corps aimé, les grandes aussi, c'est le nom qu'on leur donne, la politique, la guerre, les drapeaux, mais vues de loin, aussi insignifiantes, prises dans le tourbillon, l'inépuisable, l'inépuisable, l'inépuisable, dit‑il, de grands pans de bleu me tombent sous les yeux, je te cherche, je continue, tu t'approches, le soir vient, je sais qu'en te voyant je ne vois que ta trace, ce sillage laissé par ton passage, cette main tenant une tasse, un livre, ta voix au téléphone, tu souris, tu es ailleurs déjà, je me surprends à écrire à ma manière la voz a debida, le soleil illumine la table, mon ombre se dessine sur le blanc, elle bouge un peu, quelqu'un parle à côté, je regarde des ciseaux qui brillent, des crayons de couleur, le mur de l'enfance aux milliers de visages, quelque chose monte, le vide, le corps dans la chute des cils, petit jardin à pâques, cinéma du samedi, rougeole et compas du délire, lecture syllabe après syllabe, pe tit cha pe ron rou, plume de l'édredon, riant à en pisser dans mes culottes, un jour de plus dans une pièce claire, je ne t'ai pas trouvée, tu es là pourtant, tu écris, tu te ronges les ongles, ils craquent par moments, tu tournes une page, je voudrais te toucher, je te touche, je ne touche qu'un nom, l'intervalle, l'inévitable, même si tu ne veux pas, l'instant, la plume, là, ici, l'encre brille, s'éteint, tu écris que tu as écrit, tu bouges, ta chaise grince, je suis perdu, je sens ton corps derrière moi, je me retourne, tu n'es plus là, des rayons sur le mur, un peu de soleil éclaire un titre, argentina, l'eau siffle dans les tuyaux, je m'étire, je regarde la fenêtre, n'es‑tu que mon propre oubli, j'écris pour t'effacer, te trouver soudain dans la lumière d'un instant suspendu, l'enfant s'approche en sautillant, vos deux images se confondent, il rit, ses yeux brillent, quelqu'un froisse un journal, ferme une porte, je continue toujours, barrio de santa cruz, tu marches sous les fleurs en cascade, elles sont jaunes je crois et blanches peut‑être aussi sur la visière obtuse d'un policier harnaché moustaches lunettes fumées, comme lui, derrière son bureau, parlant, céline, proust, l'avalanche de dossiers s'était un instant arrêtée au‑dessus de sa tête, mai soixante‑huit, la révolution, qu'est‑ce que tout ça voulait dire, vacarme à peine de loin, brouhaha estompé, cris vite couverts par la rumeur des vagues, le sable vu de près, cataclysmes minuscules, révolutions infimes, les mots crissent, s'entrechoquent en silence, s'immobilisent, plus rien ne bouge, la transparence, le monde entier, l'équilibre, la primevère, le bois empilé, le boulevard de la villette de nuit troué de réverbères, l'aéroport de tokyo, les cris du stade, villa devoto, les computers, la mer qui fume au loin son bleu d'hier, la limace sur une feuille après la pluie, tu énumères et rien de plus, jamais tu n'en n'auras fini et voilà que tu souris, c'est le soir, j'écoute la voix d'antonio porchia, son bruit de source, moi je bégaie dans mon ruisseau bourbeux, je te souris aussi, cavafy me regarde énigmatique derrière le double zéro de ses lunettes, fonctionnaire irréprochable mais non pas au‑dessus de tout soupçon, l'adolescent traverse la rue ailes repliées, cernuda agonise d'amour dans un train via san francisco, il ne pleut plus, le corps s'ouvre aux présages, des cloches peut‑être traversent le noir, signes, virgules, rognures d'ongles, taches de sperme, haleine du bébé dans l'ombre de la chambre, le vol genève‑le caire effrange le silence, je voudrais en cet instant voir ton visage, voir les heures le laver, le polir jusqu'à te reconnaître, ton bras frôle la page, je lève les yeux, tournevis stylos crayons livres, tournée vers moi tu lis, une feuille dans la main gauche, cherchant l'assentiment, tout entière dans la phrase qui te porte, disant qu'en penses‑tu, ou moi, un autre jour, tu m'écoutes distraite entortillant une mèche autour de ton index, un train passe, il semble t'emporter, je suis seul, le ciel est clair, je t'entends marcher, au matin un oiseau chante, la page commence, on pourrait croire à la vie, mêmes objets mais différents dans la lumière, le tournevis, l'éclat des ciseaux, le crayon abandonné sur quelques mots tracés, je te touche, le pollen auréole la phrase, la fleur du corps s'ouvre, les images s'effacent, maintenant commence, pour un instant n'en finit pas, tes mains dessinent mes limites, les détruisent, fureur, tendresse, caresse de l'eau qui coule, la phrase, les tourbillons de l'encre, les syllabes dispersées, la page étale, lenteur, reflet à peine d'une branche qui bouge, toit, soleil, silhouette d'un homme inclinée sur la terre, neige rose de la montagne, je t'écoute écrire, le bruit du stylo sur le bois, ta chaleur m'habite, des larmes font trembler ton image, assise sous la fenêtre tête sur ciel immobile, mais très vite ce froid comme une vitre où mes doigts glissent, tu es derrière, ma gorge se serre, quel jour sommes‑nous articule ta bouche, quelle heure, ton index pointe vers ta montre, ma bouche s'ouvre à son tour, mes lèvres bougent en silence, il faudrait, je ne sais plus, je me lève, je tourne sur moi‑même, j'imagine, le ciel bascule, j'y retrouve en bleu cavafy qui me regarde impassible, je tends la main, la voix de l'enfant traverse le silence, il tousse, il prononce mon nom, tu es là, rien n'a changé
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OBEISSANCE AU VENT I
L'incessant (1974-1977) Flammarion, 1979
saluer la lumière comme le grec sur le seuil, planté dans son ombre, avec la blancheur éblouissante, le bleu fumant des oliviers et des collines, la mer proche, lointaine, bouche d'éclairs, un oiseau siffle depuis longtemps déjà, son chant glissant par les raies lumineuses des persiennes jusqu'à nous, corps de pénombre, et lorsque le visage entre dans la fraîcheur, plume, lumière, silence, tout flotte même si la mort habite la cime de l'instant, même toute beauté n'est que blessure, le grec, les mains touchent un métal froid, mais pour nous depuis des siècles égarés dans l'ombre de ces premiers mots blancs, que chercher d'autre quand s'effondre le futur, un moteur ronde cependant qu'au verger clair siffle l'oiseau entêté, la plume grince sur le papier, poussant ses mots, poussée par eux, hésitant, s'arrêtant, bougeant encore, les mains suivent le trajet, les yeux aussi lourds de la nuit proche, le rythme naît, s'éteint, renaît, cette vitesse de la pensée, du corps jeté sur la page qui se cherche, veut se dire, mais toujours ce vide, ces poses, la lumière comme eau touchant les livres, une mémoire lointaine, une brume, présence absence indissolubles quand les bruissent au silence où tout s'écrit, le matin, la douceur elle parle à son fils, lumière et cette voix qui lui répond qui traverse le corps, l'émerveillant, le temps des dieux les premières images, pas même images, les doigts effleurent la pierre au soleil, cette chaleur éblouissante, et tout n'était que pierre de soleil, peuplier de cristal, chemin de noisetiers, et lui coupait la branche de son couteau à sept lames dans l'ombre ocellée de la haie, l'odeur verte, lumière, les mots roulent, scintillent, s'éteignent, une voix parle encore très doucement, le grec, l'enfant aux trois mains jouant, jetant les dés, jouant, jouant, dans l'écume éclatée de son rire
et le corps glisse son signe sur le ciel entrevu un instant par la fenêtre ouverte, métamorphoses instantanées, tes lèvres, ta chevelure, tes seins, tes cuisses, un fleuve de silence coule au‑dessous de nous, un froissement de feuilles, flammes, femmes, frissons, fine fourrure, fourreau, four, tu es ce cyprès de braise planté dans l'heure immobile, ce voyage des cils éclaboussés de sang, je te regarde, ma salive sur ta peau inaccessible touchée, perdue, retrouvée, autre, toujours autre, la mer levée n'est que le même appel, un feu bleu que reflète ton corps, vision aveugle, ta main sur ma poitrine cherche un sens perdu comme la mienne à travers phrases te cherchant, te touchant presque à l'instant de ta disparition, je te ferai un corps de phrases immobiles, mais tu ris et tout éclate, des ombres bougent sur le sol, des voix parlent tout près mais le geste ne s'achève pas, déjà mes doigts, ma bouche dans ta chaleur humide comme ce soir où les murs coulaient jaunes, les corps glissaient, s'échappaient, s'éparpillaient sans cesse, seul restait ce goût d'ail sur la langue, l'écume bleue déjà d'une nuit labourée, retournée de fond en comble, mottes d'ombre écrasées sur les membres enchevêtrés, le temps en crue débordant, recouvrant de son eau les gestes, le noeud gordien qu'il faut toujours trancher, puis s'apaisant, surface étale, dernier éclair des dents, miroir, noire transparence où peu à peu remontent les visages
après ces jours du corps sensible souffrant dans sa sueur séchée, avec tant de silence entassé sous les mots qui s'écrivent un peu sans qu'on sache vraiment et pourtant si, bien sûr, on le sait, quand s'écrit le mot ciel, sa cascade figée, cassée sur les toits de tuile grise, avec un vent léger brouillant les feuilles, on le sait bien ce qu'écrire veut dire, quand par la fenêtre ouverte entre le crissement d'un pas sur le gravier, des cris d'oiseaux, qu'au loin gronde un moteur sous un horizon gris d'arbres et de chaleur et que remonte après dîner un fort renvoi d'oignon, écrire, poser des mots, s'oublier, les laisser faire, aller, venir, tracer leurs chemins qui mènent toujours à quelque chose, à ces quelques objets par exemple laissés là sur la table, livres, stylos, kleenex, clefs, épingle de nourrice, et la sueur perle sur les lèvres, salée quand passe la langue, aux aisselles aussi, on a beau s'épiler ça repousse si vite, comme ces mots toujours, qui montent, ne cessent de monter, gommant en les disant ces choses qu'on ne voudrait pas perdre, qui sont là, immobiles, sous l'averse, les signes du soleil, les taches errantes des nuages glissant à l'arrière‑saison sur la montagne et sa pierre encore chaude, ses traces qu'on regarde toujours sans comprendre, coups de fouet, blessures, cicatrices, éclairs gris figés soudain, comme ces mots encore, quand on ne voudrait dire que cela, ce silence de la mémoire, la lumière filtrait au soir sous la porte et le lit grinçait tant qu'il fallait se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce qu'on savait très bien, qu'on ne voulait pas savoir, ce bruit des corps, ces chuchotements, ce bruit, toujours le même, ce froissement lorsque s'estompent, s'évaporent les visages, ce silence pour finir, avec des voix éparses qui montent de la rue, des images qui recouvrent les mots, coulant encore un peu, quelques lignes, une phrase de plus, une encore, un mot encore, un autre, gagnés sur le mot de la fin
roulant, roulant encore sur la page, roulant sur la pente du sang, portés par la lumière, les cris éparpillés, les ailes, froissements brefs et tout n'était que son corps nu sous les blés balancés, crépitement de flammes écrasées, caresses, sueur, sexes mêlés et le monde immobile quand tombe l'ombre sur la table une voiture passe sur la petite route silencieuse couvrant un instant le grésillement du réfrigérateur, mouche tournant, grinçant avec la plume sur le papier, seule, filant sa toile imprévisible, les choses restant en deçà cependant, au‑delà, de part et d'autre du fin réseau, inaccessibles, frôlées de mots glissant, mots blancs, mots noirs, mots ectoplasmes, tronc où l'écorce dessine ses chemins, un peu de poudre sur les doigts, herbe traversée de vent jaune, ciel pur, feuilles bougeant et sa main lissait longuement ses cheveux avant de les poser sagement sur ses genoux, pourquoi parler de souvenir si rien déjà ne lui appartient plus, mémoire à chaque mot inventée, à chaque phrase, appel du grillon levé soudain au coeur du temps, signe ténu, cime immobile, évaporée, comme à chaque instant l'instant recommencé, son ombre sur le champ de blés taché de coquelicots, portant son fils dans les bras, enveloppé de vent, auréolé du dernier soleil, de la rumeur du monde, la tête touchant presque l'ombre de la montagne, mur bleu que ses yeux suivent un moment avant de retomber sur le papier où ne reste qu'un peu de clair, la bague brillant à sa main gauche, frôlant la surface lisse, la caressant, puis tendue vers une pêche au bord de la fenêtre, celle qu'il aimait, oiseaux ciel et feuillages, deux tomates brûlent sur une assiette et la lumière pâlit à peine, voilée imperceptiblement de son proche déclin
un peu pâle ce matin, sous le même parasol délavé, face à un horizon blanc où la mer trace une ligne d'argent gris et courbe si nette qu'elle semble surplomber un abîme où tomberait le ciel, tandis qu'au bord, les vagues se succèdent, traînant sur les galets leur raclement, râle d'écume, sperme écumant, sursauts d'on ne sait quel orgasme lointain dont il ne resterait que ce clapotis clair où passent des profils, têtes, bras s'éclaboussant, et ces silhouettes toujours comme arrêtées, aujourd'hui, hier, demain, face à face, se regardant sur fond d'eau calme où glisse une voile, et toujours la main jouant dans les galets, les mots, les ramassant, les écoutant rouler, billes dés, rires dents, choisissant l'éclat, l'écho, la couleur, la jetant sur la page, une ombre se dessine à l'instant où fraîchit le vent rappelant l'automne, les feuilles, le feu perdu, le temps, la fête froide, mais la tempête est loin dans le jour bleu elle se coiffe tenant son miroir, sourit, habite son corps dans la tiédeur de l'heure, ses mains remontent sur ses cuisses, les caressent, lissant avec la crème la lumière, la faisant pénétrer, comme chassant la mort, corps de lumière que les mots cernent sans atteindre, disant la nuque, les lèvres, les mains, le ventre, les seins, l'éparpillant, le rejoignant soudain, lampe légère, vacillante, et la voile est devenue rouge, lente, allant, venant, tel le sang tissé et sa rumeur de mer sous la rumeur des mots
Publié par Tecna à 16:22:48 dans Livres épuisés | Commentaires (1) | Permaliens
La langue que nous parlons n'est pas un instrument mais l'air que nous respirons. Elle nous habite aussi bien que nous l'habitons, elle fait nos pensées nos valeurs, nos discours alors même que nous croyons la maîtriser et l'utiliser. Francis Ponge parlait de « tous ces grossiers camions et monuments qui constituent bien plus que le décor de notre vie », autrement dit, de tous ces lieux communs, de tous ces modes de penser et valeurs instituées qui nous parasitent à notre insu.. Et, à peu près à la même époque, dans son analyse de la langue du Troisième Reich, LTI, Victor Klemperer écrivait : « Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, de formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». Et il ajoutait que si le Troisième Reich n'a forgé que très peu de mots, il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »
Cette longue citation qui ouvre le livre d'Eric Hazan, LQR, titre explicitement démarqué de celui de Klemperer, annonce qu'il va s'agir de montrer également en quoi la Langue de la Cinquième République (Lingua Quintae Republicae), des années 60 à nos jours, n'a cessé de nous conformer, de nous conditionner et, donc, de nous adapter au capitalisme ou néo-libéralisme dominant dont elle est l'émanation et l'instrument. Non pas pour nous fanatiser, comme celle du nazisme triomphant, mais pour nous anesthésier et ainsi nous couler en douceur dans le moule du système dont il s'agit de masquer le substrat conflictuel et la violence permanente.
Ce recensement qui aurait pu prendre la forme d'un dictionnaire contemporain « des idées reçues « , dont Eric Hazan dit qu'il a abandonné le projet, se présente comme une analyse en trois temps ou trois parties du fonctionnement de la LQR.
Sont d'abord passés en revue les procédés sur lesquels se fonde cette langue, eux-mêmes classés en trois catégories : « l'euphémisme », le « renversement de la dénégation freudienne » et « l'essorage sémantique ». Si l'euphémisme (on ne dit plus « chômeurs » mais « demandeurs d'emploi », « clochards » mais « sans domicile fixe », etc.), vise soit à « éviter » la désignation de certaines réalités trop crues par des termes ou formules acceptables, soit à évacuer le sens de certains mots pour en dissimuler le vide (« réformes » toujours entreprises, jamais abouties, « croissance » toujours incontrôlable...) ; si le « renversement de la dénégation freudienne » consiste à se féliciter de ce qu'on n'a pas (dans un monde de solitude on parle de « dialogue », d' « échange », de « vivre ensemble » ; au milieu de l'opacité régnante on fait l'éloge de la « transparence » ; pour masquer la xénophobie et le racisme ambiants il n'est question que de « métissage », de « multi » ou « pluri culturalisme », de « diversité ») ; avec « l'essorage sémantique » et son fonctionnement répétitif, certains mots comme « espace », « écologie » « citoyen » (devenu un adjectif utilisé à toutes les sauces), « social » ou « modernité », finissent par perdre le peu de sens qui leur restait.
Ensuite, « l'esprit du temps » envisage les valeurs véhiculées par ce discours anesthésiant. Ces valeurs bien entendu « universelles », celles de la « République », de la France « terre d'asile », fondées sur de « nobles sentiments » (« égalité des chances », « cohésion sociale », « écoute », « convivialité ») s'opposent avec « rigueur » et « fermeté » à cette vague « arabo-musulmane » (tous les immigrés même non arabes en font partie) creuset de ce « terrorisme islamiste » toujours suspect d'être lié à Al Qaida, « organisation tentaculaire et structurée [qui] n'existe évidemment pas ». D'où la violence verbale qui en découle et s'acharne sur ceux qui osent critique la politique des USA, sur cette « crispation américanophobe » dénoncée par les thuriféraires de la droite libérale, qui ne contredit qu'en apparence le discours anesthésiant de la LQR, puisque dans une simple répartition des rôles, les « idéologues du nettoyage généralisé » utilisent « la langue publique la plus adaptée », celle de l'intimidation.
Tout cela -- et c'est le thème de la troisième partie, « effacer les divisions » -- aura pour résultat de gommer les fractures toujours bien réelles ou à « recoller les morceaux » : on ne parlera donc plus de « classes » mais de « couches » ou de « catégories », plus d' « exploités » et donc d' « exploiteurs », mais d' « exclus » qui ne sont victimes que d'eux-mêmes puisque le mot d' « exclueur » n'existe pas, etc. Autrement dit, « la bonne vieille idéologie du patronat français » impose par le ressassement d'un langage du « consensus » (« ensemble », « rassemblement », « solidarité ») et de la « bien pensance » avec la prolifération de l' « éthique », l'illusion de le cité unie fondée sur la vieille morale des valeurs transcendantes et sacrées.
Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il y ait là complot et calcul. La cohérence de la LQR repose plus simplement sur la « communauté de formation et d'intérêts chez ceux qui [en] ajustent les facettes » : membres des cabinets ministériels, directeurs commerciaux de l'industrie, chefs de presse, responsables de l'information télévisuelle. Tous sortent des mêmes écoles de commerce et d'administration où ils ont appris cette même langue. Et où ils ont compris que leur place dépend du maintient de cette guerre à bas bruit que la LQR est censée recouvrir tout en la maintenant vivace.
Ce livre montre comment, à travers ce que Bernard Noël a, pour sa part, si bien nommé la sensure, s'opère cette « castration mentale »[2] ou privation de sens, par laquelle le pouvoir installe sa domination sans partage dans la tête de chaque citoyen, et à quel point, perception et pensée étant subordonnées à une écoute d'autant plus efficace qu'elle est inconsciente, nous sommes tous ventriloqués par la « voix de son maître ». A quel point, en somme, ce qu'on appelle « réalité » n'est qu'une description apprise qui dépend de la langue dans laquelle nous baignons. C'est pourquoi la « littérature » nous est si indispensable, elle qui est vie et survie d'un langage toujours plus menacé par l'entropie galopante et les forces de coercition qui le colonisent. Toute « poésie », au sens large, est donc politique, refus en acte de l'instrumentalisation ambiante qui fait de la langue un redoutable véhicule d'asservissement. Parole à l'état naissant, elle ouvre à l'inconnu, à cet espace indéterminé où les mots, retrouvant leur force originelle, ne sont plus des vecteurs de pouvoir mais des germes de mondes.
Publié par Tecna à 10:39:50 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens