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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

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La ligne de crête | 20 janvier 2007

La ligne de crête (2004), Tertium éditions, février 2007



 

Parler de la montagne ? Il y faudrait le regard enveloppant et total des dieux. Distance, simultanéité, maîtrise, alors qu'enfoui dans l'ombre –– vertige, égarement, balbutiement ––, je ne fais que la parler. Comme je peux. Dans l'intermittence d'une parole déchirée. La continuité du discours n'est qu'un leurre. Comme celle du filet, elle laisse échapper infiniment plus qu'elle ne recueille. Et encore, le peu qui s'y prend ne brille que d'un éclat oblique.

*

Est-ce un sentiment d'impuissance qui me pousse ? Cette incapacité à raconter, à faire le récit de la montagne ? Il y a dix ans, je me suis affronté à celui de l'arbre. Tâche impossible mais du moins limitée. Inextricable, la forme n'occupait pas l'espace entier. L'œil pouvait la franchir, la contourner, explorer à gauche, à droite, derrière, l'inépuisable profondeur du paysage. Aujourd'hui, il ne peut que s'y heurter ou s'y soumettre, accompagner le perpétuel jaillir d'un élan arrêté. Les terres montent, se superposent en couches successives, dressant soudain cette face rocheuse dans la cascade transparente de l'air. Tout est bleu : la pierre, les ombres, les forêts, jusqu'au vert des prés, au rose des toits. Tout est une même quiétude chromatique à laquelle participent cris, bourdonnements, rumeurs et la lenteur du corps qui s'est mis à flotter. De l'œil au ciel, de la main à la pierre, c'est comme l'entrecroisement d'imperceptibles fils. Des figures semblent naître qu'on ne reconnaît pas. Des gestes obscurs, des signes indéchiffrables. Improbable tissage où présence, désir, mémoire ne cessent d'engendrer l'espace.

*
                                                                                                                                      
Aujourd'hui, elle est invisible. Un tourbillon de vapeurs ascendantes où peu à peu, cependant, apparaissant, disparaissant, émerge le front de pierre. A présent, elle est là. Profil à la fois plombé et aérien, elle ouvre le paysage, traçant sur le ciel blanc la dentelure grisée de la ligne de crête. Arbres, feuillages, sont immobiles. Quelques cloches intermittentes tintent ça et là. Les façades crème des pavillons, le vert étincelant du pré taché de blanc, semblent attendre. Mais rien ne vient que la clarté sourde d'un insaisissable présent.

*

Cette montagne n'a pas de forme. Elle est une dispersion d'images, instantanées, ou fixes, nettes ou brouillées que le regard ne peut qu'accueillir, perdre, retrouver, toujours neuves, toujours les mêmes. Un poudroiement de métaphores –– façade, muraille, vaisseau, aile, front, page, vague, forteresse, brume, cendre... ––  venu des yeux qui la recouvrent, l'arrachent à son évidence têtue, la réduisent à des proportions acceptables, l'enferment dans des catégories familières ... et la manquent, la manquent toujours. Mais comment ne pas s'acharner sous tant de présence, tant de ce qu'il est difficile d'appeler autrement que « beauté » ? Quelque chose qui vous écrase et vous soulève, qui vous accable et vous allège. Une ouverture et une totalité –– une contradiction : dispersion et réunion, multiplicité et unité. Non, le regard  ne peut pas suffire, mais c'est à lui, d'abord, qu'on revient toujours.

*

Certains jours clairs, chaque détail –– fissure, faille, ressaut, plissement, cassure –– devient visible sur la surface de la pierre, et l'œil se met à errer longtemps en quête d'un sens qu'il sait pourtant inexistant, tant il lui semble que cette netteté soudaine est sur le point de révéler une évidence qui, en même temps, n'en finit pas de lui échapper. Glissant toujours de droite à gauche, de haut en bas, le regard ne cesse à la fois de se perdre parmi cette multitude de signes qui n'en sont pas et de se retrouver dans la reconnaissance de tel ou tel fragment de paysage qu'il réussit à nommer : champs, forêt, arbre, ferme ... Parfois, glissant sur la paroi, les ombres portées de quelques nuages sont un défilé de formes évasives que les yeux accompagnent un moment avant de s'élever vers le liseré de la ligne de crête lentement suivi, en sens inverse cette fois, de la bosse du front de pierre, à gauche, aux échancrures nombreuses descendant par étages sur la droite, telles les dents inégales d'une scie ébréchée. Une fois encore passe le contour cerné de bleu marine de telle Sainte Victoire et, un instant, perception et souvenir ne sont qu'une seule et même vision. Puis, comme pour attester de la foncière impermanence de toute chose, la lumière décline et tout sombre dans une grisaille dont ne se détache que le vert quasi phosphorescent d'un pré et de deux grands chênes qui semblent défier de leur feuillage mouvant la vague obscure arrêtée, menaçante, et sa noire écume de nuées. Quatre corneilles restent quelques secondes suspendues entre regard et montagne comme pour maintenir encore un peu l'écart entre le proche et le lointain, et tout se brouille dans une brume où seuls demeurent l'acharnement du vent levé, les cris errants, les grondements intermittents et l'attente plombée du long profil de la pierre.

Publié par Tecna à 10:50:37 dans Dernières parutions | Commentaires (0) |

Le lieu et la lecture | 19 janvier 2007

Le lieu et la lecture


            
            Que reste-t-il des livres lus? Des histoires, des idées, des raisons de vivre? Moins, beaucoup moins. Et, paradoxalement, beaucoup plus peut-être: une émotion incarnée dans une atmosphère, un lieu qui sont ceux-là mêmes de la lecture. Oui, ce qui souvent, pour moi, reste d'un livre, ce n'est ni des informations, ni des péripéties ou des personnages, ni des réponses à des questions mais, simplement, une expérience. Dans un espace déterminé (cuisine, chambre, rue, métro, jardin...), un saisissement soudain: celui de cette intensité de vivre que refuse à la littérature ce vieux réflexe selon lequel il y aurait les livres et la vie, le langage et le monde. Car lire c'est vivre. Et même vivre plus intensément parce qu'une vraie lecture entraîne une unité de la personne — une plénitude de même nature qu'un acte de création ou d'amour.
            Combien de livres devenus l'emblème d'un lieu — le nom donné (qui est leur titre) à un moment de vie intensément vécu? Pages lues à minuit à la lueur du réverbère d'en face, pour tourner l'interdiction familiale de veiller: cloches sombres et premiers émois — Résurrection; coin de jardin en mai: tiédeur bleue et vert pâle sous le tilleul — Le serpent d'étoiles; salle-à-manger obscure aux meubles lourds et sombres: la lumière de l'été filtre à travers les persiennes (des voix, des pas): Espagne, Badalona — L'évolution créatrice. Précipité d'atmosphère ambiante qu'il ne me faut aucun effort pour retrouver, alors que le contenu du livre s'est évaporé... Soupente alsacienne — Eugénie Grandet; chambre étroite, mal éclairée d'un hôtel des Pyrénées — Les Possédés; pinède aux cigales bruissantes — Sous le soleil de Satan; métro bondé entre Gare de Lyon et Châtelet — Absalon, Absalon ...
            L'énumération pourrait être interminable. Proust rêve sur les noms de lieux, de villes. Je rêve sur des titres qui sont des lieux. Mais non pas imaginés, revécus. Comme s'il suffisait au passé du substrat matériel le plus infime pour resurgir (Proust n'est pas venu par hasard...) Telle serait, pour moi, la fonction première des livres aimés: marquer comme les cailloux du Petit Poucet le chemin de la vie.
           
            On pourrait s'interroger sur les raisons du phénomène. Pourquoi le livre qui nous emporte dans d'autres temps, d'autres espaces — qui est, comme on dit, un vecteur d'“évasion” — a-t-il cette étrange capacité de nous faire mieux vivre le moment présent? Serait-ce parce que, suspendant le cours de l'existence qui nous oblige à ne nous concentrer que sur les actes, les paroles immédiatement utiles, il libère en la captant notre faculté d'attention? De même que les exercices respiratoires, les postures yogiques ou autres visent à nous libérer de la radiophonie intérieure qui ne cesse de nous parasiter jusque dans notre sommeil et qui constitue le plus souvent ce qu'on appelle “identité” ou “moi”. Lecture: espace de méditation, composition de lieu, comme l'écriture dont elle est l'envers inséparable? Je lis, je m'absorbe dans ces pages fascinantes et le décor quotidien s'évapore. Celui de la vie active. Car une frange d'attention ne cesse, en un constant va-et-vient, de tisser un réseau de fils ténus entre l'acte en cours et le lieu où il s'accomplit. Mais une attention distraite, pareille à cette pratique de la vision périphérique qui, en libérant la personne de la vision centrale et donc utilitaire, modifie le régime de la perception. Lisant, je ne suis plus là et j'y suis plus que jamais. Mais non plus comme un “moi” encombrant, gonflé de sa propre importance, obscurci de ses préoccupations et affects, mais comme transparence active où vient s'incarner l'espace où je me trouve. En cela, le vrai lecteur serait, comme le poète selon Wallace Stevens, “la transparence du lieu où il se trouve”. Alors, lecture et poème se confondent. Tous deux sont à l'origine d'un effacement et d'un surgissement: effacement du moi et du monde qui lui est associé; surgissement d'un foyer d'énergie à travers lequel la réalité n'est plus perçue comme constituée mais comme en train de se faire. L'expérience poétique réaliserait ainsi les conditions d'une véritable lecture. Ne racontant rien, ne décrivant rien, ne disant rien d'autre que sa propre apparition, le poème conserverait en quelque sorte vivante cette frange lumineuse qui, auréolant toute lecture, marque le souvenir au point de s'y substituer et qui n'est autre que la vie présente  intensément vécue au moment même de son surgissement.                                                  

Publié par Tecna à 10:18:01 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) |

A Schubert et autres élégies | 18 janvier 2007

A Schubert et autres élégies  (1989-1997),
Paroles d'aube, 1997 
                                                                        


Elégie II

Yannis Ritsos, i.m.

   La splendeur, disait-il. Le ciel maintenant s'était dégagé
   et le regard portait si loin, par-delà les collines étincelantes,
   qu'on voyait l'infini. A l'intérieur, les bruits familiers
   étaient devenus étranges: les volets ouverts sur l'air vif
   qui prenait les visages dans es paumes de neige, le tintement
   des couverts contre les assiettes posées sur la table avec son soleil répandu
   qu'on aurait bien été en peine d'éponger, le ronronnement
   de l'aspirateur à l'étage ou l'eau qui coulait dans la salle de bains
   tout ressemblait à un rêve plus réel que la réalité.
   Et pourtant, disait-il encore en hochant la tête, et pourtant...
   Ses yeux se perdaient ou pâlissaient et nous entendions un fracas de bottes traverser la lenteur du jour.

   Très loin, nous savions qu'il venait de mourir, lui que nous aimions sans l'avoir connu
   pour ces livres qui nous arrivaient comme des oiseaux ou des anges
   aux ailes pleines de cette rumeur du monde que nous percevions mal.
   Nous écartions les pages et les mots s'échappaient,
   papillons, lucioles, étincelles qui tournaient autour de nous,
   venaient heurter la lampe, la commode ou les murs
   (depuis le rouge d'un tableau ne s'est plus éteint)
   et finissaient par tomber au pied des vitres comme les mouches d'été en grésillant longtemps.
   Alors, nous les avons ramassés, jetés dans la flaque de soleil de la table
   et ce fut comme si tout brûlait plus encore d'un feu inépuisable,
   et la voix disait: "Toujours l'amour, le commencement et la fin", ou bien:
   "Ah si j'étais soleil", ou encore (on l'entendait à peine): "Ne néglige pas
   la patte avant gauche de cette fourmi" et tant d'autres choses si simples, si profondes
   que le monde était devenu un immense miroir soudain recomposé
   où la lumière sans fin se regardait.
                                                                                                      novembre 1990

Publié par Tecna à 12:19:30 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

La gloire du poète | 17 janvier 2007

Luis Cernuda, Espagne (1902-1963)



Invocations (1934-1935)


La gloire du poète

Démon, ô toi mon frère, mon semblable,
Je t'ai vu pâlir, suspendu comme la lune du matin,
Caché sous un nuage dans le ciel,
Parmi les horribles montagnes,
Une flamme en guise de fleur derrière ta petite oreille tentatrice,
Et tu blasphémais plein d'un ignorant bonheur,
Pareil à un enfant quand il entonne sa prière,
Et tu te moquais, cruel, en contemplant ma lassitude de la terre.

Mais ce n'est pas à toi,
Mon amour devenu éternité,
A rire de ce rêve, de cette impuissance, de cette chute,
Car nous sommes étincelles d'un même feu
Et un même souffle nous a lancés sur les ondes ténébreuses
D'une étrange création, où les hommes
Se consument comme l'allumette en gravissant les pénibles années de leur vie.

Ta chair comme la mienne
Désire après l'eau et le soleil le frôlement de l'ombre;
Notre parole cherche
Le jeune homme semblable à la branche fleurie
Qui courbe la grâce de son arôme et de sa couleur dans l'air tiède de mai;
Notre regard, la mer monotone et diverse,
Habitée par le cri des oiseaux tristes dans l'orage,
Notre main de beaux vers à livrer au mépris des hommes.

Les hommes, tu les connais, toi mon frère;
Vois-les comme ils redressent leur couronne invisible
Tandis qu'ils s'effacent dans l'ombre avec leurs femmes au bras,
Fardeau d'inconsciente suffisance,
Portant à distance respectueuse de leur poitrine,
Tels des prêtres catholiques la forme de leur triste dieu,
Les enfants engendrés en ces quelques minutes dérobées au sommeil,
Pour les vouer à la promiscuité dans les lourdes ténèbres conjugales
De leurs tanières, amoncelées les unes sur les autres.

Vois-les perdus dans la nature,
Comme il dépérissent parmi les gracieux châtaigniers ou les platanes taciturnes,
Comme ils lèvent le menton avec mesquinerie,
En sentant une peur obscure leur mordre les talons;
Vois-les comme ils désertent leur travail au septième jour autorisé,
Tandis que la caisse, le comptoir, la clinique, l'étude, le bureau officiel
Laissent passer l'air et sa rumeur silencieuse dans leur espace solitaire.

Écoute-les vomir d'interminables phrases
Aromatisées de facile violence,
Réclamant un abri pour l'enfant enchaîné sous le divin soleil,
Une boisson tiède, qui épargne de son velours
Le climat de leur gosier,
Que pourrait meurtrir le froid excessif de l'eau naturelle.

Écoute leurs préceptes de marbre
Sur l'utilité, la norme, le beau;
Écoute-les dicter leur loi au monde, délimiter l'amour, fixer un canon à l'inexprimable        beauté,
Tout en charmant leurs sens de haut-parleurs délirants;
Contemple leurs étranges cerveaux
Appliqués à dresser, fils après fils, un difficile château de sable
Qui d'un front livide et torve puisse nier la paix resplendissante des étoiles.

Tels sont, mon frère,
Les êtres auprès de qui je meurs solitaire,
Fantômes d'où surgira un  jour
L'érudit solennel, oracle de ces mots, les miens, devant des élèves étrangers,
Gagnant ainsi la renommée,
Plus une petite maison de campagne dans les inquiétantes montagnes proches de la      capitale;
Pendant que toi, caché sous la brume irisée,
Tu caresses les boucles de ta chevelure
Et contemples d'en haut, d'un air distrait,
ce monde sale où le poète étouffe.

Tu sais pourtant que ma voix est la tienne,
Que mon amour est le tien;
Laisse, oh, laisse pour une longue nuit
Glisser ton corps chaud et obscur,
Léger comme un fouet,
Sous le mien, momie d'ennui enfouie dans une tombe anonyme,
Et que tes baisers, cette source intarissable,
Versent en moi la fièvre d'une passion à mort entre nous deux;
Car je suis las du vain labeur des mots,
Comme l'enfant est las des doux petits cailloux
Qu'il jette dans le lac pour voir son calme frissonner
Et le reflet d'une grande aile mystérieuse.

Il est l'heure à présent, il est grand temps
Que tes mains cèdent à ma vie
L'amer poignard convoité du poète;
Que tu le plonges d'un seul coup précis
Dans cette poitrine sonore et vibrante, pareille à un luth,
Où la mort elle seule,
La mort elle seule,
Peut faire résonner la mélodie promise.


 

Publié par Tecna à 11:16:17 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

La tendresse | 16 janvier 2007

OBEISSANCE AU VENT IV 

La tendresse (1983-1984), Mont Analogue, 1997.

accroupi face au lézard immobile tu sembles fasciné, puis tu t'éloignes, sautant sur un pied, nu dans la chaleur matinale, et comment te rejoindre toi aussi à travers tant d'images, seuls les mots, parfois, te rapprochent un peu, désignent un instant ta silhouette à contre‑jour dans le soleil, un geste, ta main tendue montrant un coquillage, je lève les yeux, le matin écrase sa lumière sur les pierres, un léger vent agite le laurier, hasard, labyrinthes traversés, la phrase frôle ton visage, n'en trace que le contour, ovale léger lueur ou lune hors de la nuit sans fin, avec l'air, son va et vient soyeux à tes narines, ta bouche entrouverte mais l'image est brouillée, comme je peux je la recompose, je l'invente même, c'est à présent une chambre obscure, je marche, tu pleures sur mon épaule, je sens contre moi cette chaleur terrible, je te parle doucement, je ferme les yeux, cela pourrait‑il se passer de mots, cette émotion, souffles croisés dans l'ombre, si loin pourtant, ces années entre nous, tu gémis, je ne sais plus, cigales et vent, un jour de plus pour te chercher, nous sommes dans l'eau, tu nages en riant, tu t'agrippes à moi, tu cries scélérat je te tiens, comment dire le plein de ce contact, il y avait aussi ce livre lu en te berçant, l'obscurité a empli la chambre c'est à peine si l'on peut distinguer la blancheur du lit, le temps n'est‑il que cette nostalgie, ce jardin où tu dormais, ailes et cris, j'écrivais l'instant, tu n'en étais qu'une facette, elle brille aujourd'hui, occupe l'espace et je m'arrête, guettant les signes, gifle d'air soudaine, une voix d'homme fait oooh, porte claquée, et encore oooh, ronflement têtu d'un moteur, chaise, géraniums rouges, neige mouvante des lauriers, cet autre instant, le même toujours, tu es ailleurs mais je te parle, où sommes‑nous, je tends la main, tes doigts touchent les miens, mes mots t'appellent, tu m'échappes, mon corps se crispe, tire du vide un lambeau d'images, bleu blanc, rien, puis tu titubes sur tes jambes, je crie bravo, une mouette passe sur la montagne rose, je me souviens, cette joie soudaine, toi debout dans la lumière déclinante, mais c'est la nuit encore, j'habite un instant l'élan de la phrase vers toi, vagues sur vagues, présent d'une table où j'écris, l'ombre de ma main accompagne mes mots, un moucheron tournoie, je souffle, c'est quand je t'oublie que tu m'es le plus proche, ta voix revient au soir dans une salle de bain, tes yeux brillent, la parole t'enchante, notre histoire à peine transposée, le père, le fils, devenue gags, bruits d'eau, éclats de rire, combien as‑tu de dents, le savon glisse et m'éclabousse, je n'y vois plus, je t'ai perdu, c'est toujours la nuit, l'odeur de l'insecticide, la cha­leur, je flotte sans pouvoir t'atteindre, torse nu sous la lampe, la lune est un oeil jaune contre la vitre, j'en­tends ta voix dans la pièce voisine et comment vivre ensemble ce même instant, je reste comme en équili­bre cherchant à reprendre pied, t'approcher un peu, peupler l'espace autour de toi d'une phrase si dense que seul resterait le vide de ta présence, je touche ta peau sans pouvoir la toucher, le comprendrai‑je ja­mais, nous jouons, je te jette en l'air, tu retombes dans une gerbe d'écume, tu cries, encore, encore, je te lance vers le ciel, corps instantané disloqué dans l'espace, je voudrais garder cette plénitude mais tout est trop rapide, c'est le matin, je t'ai quitté pour mieux te retrouver dans cette phrase inachevée, amnésie du présent, images intermittentes, assis sur mes genoux montrant la page tu disais dessine un oeuf ou, sur mon épaule encore et moi marchant, guettant ton sommeil, écoutant les vagues sombres de malher, la longue plainte interminable, ton souffle paisible main­tenant, ta chaleur immobile, là, soudain, près de ma joue, mais les mots m'abandonnent, chaque objet semble me guetter pour retrouver son pouvoir, aiman­ter mes gestes, chaise panier stylo, me remplir d'oubli, mes ongles craquent sous mes dents, j'essaye de ne pas me perdre, je t'appelle en silence, je jette ma phrase à bout de mots comme une ligne sur l'eau immobile, je tire le fil, quelque chose résiste, s'abandonne, résiste encore, tes yeux toujours, cette émotion devant ton corps fragile, ce désir inconnu de te prendre contre moi, te protéger, cela bougeait très loin, bouge encore aujourd'hui, un peu moins cependant avec le temps, ton rire traverse les heures, me poursuit tel après‑midi maussade où je ne sais plus te parler, m'accroche au passage un soir d'hiver, me laisse seul, émerveillé, ce jour d'été, obstiné à comprendre l'évidence de ton mystère, ce genoux replié, ce pied nu sur le bord d'un fauteuil, ce doigt suivant les lignes d'un livre, contemplant longuement tes coquillages étalés, conques roses, ormeaux nacrés, débris rouges des coraux, porcelaines, ovales d'ivoire, galets, étoiles desséchées spirale laiteuses, y cherchant quel sens ignoré de ma vie et pourquoi m'obstiner à aimer ce qui toujours m'échappe, la fuite bleue du matin vers le soir, ton sommeil léger, le morse du grillon, la lune rose et plus pâle ce soir sur la fenêtre, l'aube perle où flottent, fantomatiques, barques et rochers comme naissant du vide, de ce sommeil qui t'habite encore pendant que le jour monte, éblouissant, chaque geste devient plus simple, couper du pain, verser du lait, chaque chose plus nette, plus ferme sous les doigts comme ta peau que je touche à présent, ma main glisse sur ta poitrine, tourne, fait pénétrer la crème, perçoit les côtes, très vite ton coeur rapide, monte le long du cou vers ton visage, tu fermes les yeux, redescend sur ta nuque, plus lente, plus insistante, duvet doré, épaule sous la paume comme un fruit dur, fesses lisses, ventre émouvant, sérieux tu me regardes, tu demandes, il y a combien d'étoiles dans une galaxie, des milliards et des milliards, et les trous noirs, dis, ça peut avaler la terre, bien sûr, je vois tes cils battre, très longs sur ton profil, tes lèvres entrouvertes tandis que tu médites ma réponse, et c'est plus grand que le soleil un trou noir, oh oui beaucoup plus grand, ah bon, plumes étincelles, la lumière touche tes yeux pensifs, cette nuit, fais‑tu encore, j'ai rêvé à des trous noirs qui étaient des fourmis, il a en avait partout alors j'ai crié, ta main s'est posée sur ma cuisse, je passe doucement les doigts sur tes phalanges, tu crois qu'il y en a beaucoup des trous noirs dis, sûrement mais on ne sait pas combien, ah bon, j'ai oublié l'heure, les cigales, la chaleur plus forte maintenant, ta main se retire, tu te retournes et je reste un moment interdit, un chien aboie, tout n'est qu'instantané, comment te retrouver à présent, je fouille ma mémoire, je m'étonne du peu de souvenirs qui me restent de toi, un an, deux ans, je ne vois rien, visages perdus, les photos ne sont que formes figées, sourires insignifiants, trois ans peut‑être, chandail bleu, bonnet rouge, je me vois te porter, est‑ce nous, ombres et lumières, je te regarde, tu joues près de moi, ta main plonge en grésillant dans le bocal aux coquillages, tu ronronnes, chuchotes, une voix dit, il fait trente et un, l'après‑midi est un miroir aveuglant, tu me touches le bras, tendresses minuscules, tu comptes, t'exclames, tu t'éloignes, ne restent que les mots qu'aucun souffle n'anime sauf, peut‑être, ces traces de ta présence, miettes grains de sable coquille mauve légère comme un pétale cuiller verre vide sandale unique livre ouvert, tout ce que tu fais vivre sans le savoir, je m'essuie le visage, je tire le volet, ferme une porte avec ta voix encore, sonore, muette, laissant le silence au ronronnement d'un avion qui peu à peu s'éloigne, ta fraîcheur traverse la phrase, fil courant d'un mot à l'autre, m'entraînant malgré ma fatigue, main hésitante, corps incliné, et c'est elle sans doute que je traque sachant bien que jamais je ne l'atteindrai, tu cries ou tu te tais, je dois t'oublier, perdre ce que je sais de toi pour qu'enfin. tu surgisses, plus vivant peut‑être qu'en ta proximité, m'appelant d'un geste énigmatique, passant sur la pointe des pieds, dansant, comme m'invitant à te suivre, à t'inventer plus vrai que nature, à travers un chemin où, perdus, nous nous retrouverions sans l'avoir voulu, tiens c'est toi, accroupi tu contemples un lézard, le temps n'a pas bougé, éclair, silence, nos deux mains se touchent, rien d'autre, peut‑être, qu'une plage au matin où nous marchons dans la lumière, nous sommes seuls, le vent souffle et nous cherchons des coquillages, l'écume glisse, frôle nos pieds, nous réunit un instant, étincelante

Publié par Tecna à 11:57:35 dans Livres épuisés | Commentaires (1) |

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