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Dans la soif et dans son ardeur
qui s'apaise, crépusculaire,
dans l'immense nuit insulaire,
sur moi ton corps en sa tiédeur.
Silencieux et spéculaire,
le chiffre formé, symétrique,
par le regard, la voix le sexe
dans l'alchimie de l'identique:
comme à l'envers ou en réplique
au profond d'un miroir convexe
*
Ni signatures, ni firmament,
ni la mer et son gris serein,
ni vestiges, songes, venin,
plaisir, plainte, contentement.
Tout est effacé par le vent
et par sa poussiéreuse usure.
Rien que de l'os. Mais l'armature
minutieuse ne répète
que le contour et que la tête:
ongles et poils: cela seul dure.
*
Avec le sang rentre la lettre.
Comme l'amour. Mais l'écriture
à travers corps à peine dure,
et cette plaie ne peut pas être
pour l'amant la paix. Il pénètre
le corps de l'autre en son désir
et il augmente son plaisir
de sa douleur. Allégorie
du jour ultime de la vie:
hiéroglyphe prêt à pourrir.
*
N'aies pas recours au liniment,
au camphre, au miel, à la salive,
pour atténuer le moment
le plus cuisant. On ne l'esquive
par la feinte, on ne le dérive
ce feu: il va se convertir
en son contraire. Le plaisir,
qui par le sentier inverti
se laisse atteindre, divertit:
vivre plus c'est plus fort mourir.
*
Tu le vois bien: de cette braise
dont t'a calciné la brûlure,
toi rassasié, plus rien ne dure
que la cendre qui se disperse.
Muette inconstance qui presse
contre elle le sens prétendu
— ou de ton corps qui se reflète
en l'autre peau. je ne regrette
pas de brûler. Ni d'avoir pu.
*
A Rafael Rosado
Une épitaphe aux mots discrets
et pourtant narquois, nous rapproche
devant le néant qui s'approche
et n'a déjà plus de secret
pour toi comme pour moi. Décret
d'une déité attardée
en sa vengeance... Dégradée,
en cendres tu demeureras ;
avec un caillot comme drap :
morte mais non pas oubliée.
Publié par Tecna à 18:17:32 dans Traductions inédites | Commentaires (0) | Permaliens
Le songe et la blessure (1969-1970)
(Nocturne inachevé)
Aujourd'hui le temps saigne sur la vitre.
Un vent d'absence y vient mêler les cendres
d'on ne sait quel feu mort. Un volet grince
et claque par moment. On guette encore
cette rumeur de vie sous les échos
et la rumeur des jours, comme une eau lisse
où vient sauter la pierre. Mais on sait bien
qu'on ne pourra jamais l'entendre.
On reste là quand même, et l'on attend:
peu à peu le soir glisse sur la page,
couvrant les mots et la main qui les trace.
La lampe qu'on allume elle aussi saigne
et les mots s'illuminent un instant.
Puis tout s'éteint. Que crois-tu donc, poète,
qu'une lampe suffit à éclairer
la nuit têtue de l'encre et du destin?
Car tout retombe au centre de la page,
tout se brise toujours, telle la pluie
qui s'est mise à tomber contre la vitre.
On écoute pourtant: le long des murs
le temps suinte et coule; on se regarde
dans le reflet étrange d'un regard.
La nuit est une eau noire où flottent des
lambeaux d'espoirs, des lueurs, des regrets,
des voix perdues, des mains, un froissement
trouble et très lent d'images déchirées,
une lente agonie de chaque chose
en chaque chose et de l'homme en lui-même.
Une porte se ferme. Une fenêtre.
Dans le silence effrayant des paupières,
au bord du puits obscur de la mémoire
dont nul ne sait s'il pourra revenir,
tous se cachent pour perdre leur visage.
La nuit. Le lieu de l'impossible amour
où chaque fois nous nous brûlons en vain.
Tu me souris, mais tu es trop fragile
pour que sans te briser ma main te touche,
ô toi si proche, si lointaine, seule
à l'orée de ce songe où tu m'attends:
un jour de ciel, un silence d'oiseaux,
un champ de terre rouge et un cyprès
dressé contre le mur d'une maison de pierre,
un lent chemin que frôlent nos deux ombres
au cercle d'or d'un éternel été.
Mais on vieillit et le songe s'éloigne,
tel un écho de pas dans la rue vide,
léger mais persistant. La main se pose
sur la page inutile où çà et là
sont échoués les mots. Les yeux se ferment.
Il n'y a plus qu'à écouter encore
sous le silence et la cendre des heures
éparpillées, ce feu de la mémoire
craquant très loin, voix de flamme et de braise,
voix d'enfance et de mort. Le vent s'est tu,
la pluie aussi: il faut attendre l'aube.
Publié par Tecna à 10:15:50 dans Livres épuisés | Commentaires (0) | Permaliens
- Du moins, pendant que nous montons à cheval - dit don Quichotte -, vous pouvez bien me dire si je suis ce même don Quichotte que vous dites avoir vaincu.
- A cela nous vous répondons - répondit le chevalier des Miroirs - que vous ressemblez comme un œuf ressemble à un autre, à ce même chevalier que j'ai vaincu ; mais puisque vous dites que des enchanteurs le poursuivent, je n'oserai assurer que vous êtes ou non le susdit.
Don Quichotte, IIè partie, chap. XIV
Jadis, dans deux livres mémorables, L'ancien et le moderne et Roman des origines et origines du roman[1], Marthe Robert a montré, que le problème sans cesse posé et jamais résolu, des rapports des livres et de la vie ou, si l'on préfère, de la littérature et de la réalité, était le thème central de Don Quichotte. Auquel on ne comprenait rien si on le réduisait à une simple parodie des récits de chevalerie. Outre, en effet, que le genre était passé de mode au moment de sa rédaction, elle rappelle qu'il y a, dans la première partie, un passage trop souvent oublié, où le chanoine et le curé du village ont une longue discussion avec le barbier sur les dits récits. Le premier, après avoir montré tout ce qu'il peut y avoir d'invraisemblable et de grotesque dans ce type de littérature, passe aussitôt après, à la surprise du lecteur, à un éloge appuyé d'un genre que ses paroles précédentes avaient, croyait-on, définitivement voué à l'oubli ou au bûcher. Sur quels arguments fonde-t-il un si curieux plaidoyer ?
Ces livres, nous dit-il, par leur absence de règles et de limites, peuvent permettre à un véritable écrivain de donner toute sa mesure, de montrer tous les registres stylistiques dont il est capable ; ils lui permettront également de révéler l'ampleur de sa vision du monde et d'un savoir aux multiples facettes. Sur quoi il conclut : « En effet, l'écriture décousue de ces livres, donne la possibilité à l'auteur de pouvoir se montrer épique, lyrique, tragique, comique et de réunir les qualités que renferment en soi les si douces et agréables sciences de la poésie et de l'éloquence ; car l'épopée peut aussi bien s'écrire en vers qu'en prose. »[2] Lignes essentielles, puisqu'elles nous permettent d'assister, sur le vif, à la naissance de ce « genre des genres » –– cette épopée en prose dont le Quichotte est à la fois l'origine et l'une des plus hautes manifestations ––, que nous connaissons sous le nom aujourd'hui si banal et finalement si galvaudé de « roman ».
Oui, nous dit en somme Cervantès, le contenu du genre chevaleresque est inepte, mais l'élan d'écriture –– le désir –– qu'il peut susciter est magnifique et c'est lui qu'il faut défendre. Aussi, dans ce panégyrique qui succède à la violence sarcastique d'une critique en règle, n'y a-t-il aucune contradiction. Puisqu'il nous est montré qu'il n'y a pas lieu de jeter le bébé avec l'eau du bain : s'il faut brûler les mauvais livres, ne brûlons pas la littérature avec. La vraie. Celle qui n'est ni un salmigondis d'histoires à dormir debout (les récits de chevalerie), ni un catalogue pesant et insipide de ce qu'on appelle « réalité » (les travaux de l' « humaniste » occupé à une taxinomie des différents types de livrées), mais dans et par le mouvement d'écriture qui la porte, une exploration de cet inconnu où, intérieur (le monde des livres) et extérieur (celui des choses), s'interpénètrent à tel point qu'ils finissent par se confondre. Comme dans la deuxième partie où les personnages, qui ont lu la première, se prennent tellement au jeu de la folie qu'ils finissent par y succomber : « ...les mystificateurs étaient aussi fous que les mystifiés, et [...] le duc et la duchesse n'étaient pas à deux doigts de paraître sots tous les deux, puisqu'ils se donnaient tant de mal à se moquer de deux sots »[3]. Il n'y a donc pas la réalité d'un côté et les livres de l'autre, puisque ces derniers ont une telle influence sur leurs lecteurs qu'ils les transforment eux et leur comportement. Si, dans la première partie, don Quichotte ne voit plus le monde qu'à travers le prisme déformant de ses romans de chevalerie, les personnages de la seconde finissent par ne plus voir qu'à travers le regard qu'ils croient être le sien. Livre des miroirs, comme le chevalier du même nom, tout n'est qu'interprétation dans Don Quichotte, métamorphose, masques posés sur d'autres masques. Tout s'y diffracte, s'y multiplie, s'y évanouit. Rien n'y est stable: ni le héros, ni l'auteur, ni le livre, ni le genre, ni même la réalité.
Qui est, en effet, don Quichotte sinon, d'abord, la métamorphose d'Alonso Quijano dont on ne sait d'ailleurs s'il s'appelle « Quixada » (« mâchoire ») « Quesada » (« tarte au fromage »( !)) ou « Quijana ( ?) ». Et, dans la seconde partie, lorsque apparaît le bien nommé Chevalier des miroirs (qui n'est autre que le bachelier Samson Carrasco), celui-ci déclare à don Quichotte l'avoir vaincu et, par là même, s'être attribué ses exploits, sa réputation et sa gloire, autrement dit, son identité. Il serait donc lui-même don Quichotte s'il n'avait, en réalité, vaincu non pas le vrai mais le faux Chevalier. Et c'est là que la vie « réelle » intervient dans la fiction qui, aussitôt, en tire partie. Car le faux don Quichotte n'est autre que celui d'Avellaneda, cet auteur d'une seconde partie apocryphe, publiée quelque temps avant la vraie, dont on ignore qui se cache sous ce patronyme. Certains pencheraient pour Cervantès lui-même (c'était le nom d'une de ses arrière-grand-mères), lequel l'aurait inventé pour augmenter les jeux de miroirs de sa propre seconde partie. Ce qui fait rêver Nabokov sur la « scène à faire »[4] –– le duel des deux chevaliers ––, devant laquelle Cervantès recule, puisque don Quichotte, en route vers Saragosse où se trouve son double, bifurque en direction de Barcelone pour ne pas le rencontrer.
Si l'identité du héros ne cesse de fluctuer, que dire de celle de l'auteur ? Qui est-il ? Cervantès, qui déclare n'être que le compilateur et l'éditeur du livre ? L'historien anonyme des huit premiers chapitres ? L'historien arabe Sidi Ahmed Benengeli dont Cervantès fait traduire le texte, découvert sur la place du marché de Tolède? A moins que ce ne soit tous ces auteurs et narrateurs dont Sidi Ahmed s'est inspiré pour sa chronique, lui qui avoue qu'il aurait aimé assister à telle ou telle scène[5], qu'il n'est pas sûr de tel ou tel détail ni de la véracité de ce qu'il rapporte de seconde main[6], etc. Sans compter les enchanteurs qui, selon don Quichotte, sont finalement les véritables auteurs de ses aventures. Echos, rumeurs, voix lointaines et brouillées... Qui parle ? Qui raconte ? Qui écrit ?
Une chose est sûre, en tout cas : le premier grand roman moderne d'Occident se présente explicitement comme une traduction. Elle-même traduite, depuis, dans toutes les langues du globe. Ce que lit le lecteur, c'est toujours un autre texte : jamais l'original. A quoi il faut ajouter, pour faire bonne mesure, que Don Quichotte est une imitation parodique d'Amadis de Gaule, modèle du récit de chevalerie, qui n'est lui-même qu'une transposition affadie de l'épopée originaire : l'Odyssée. Le texte du roman est donc la version d'une version qui, elle-même renvoie aux versions déjà lointaines d'un inaccessible archétype: enfilade vertigineuse de miroirs dont la traduction est le foyer... Comme si, finalement, Cervantès avait voulu nous dire que l'original, la pureté n'existent pas. Que tout est toujours transcription, transposition, translation. Trans : passage, ouverture, et non pas clôture. Il n'est pas indifférent que cette vision de l'expérience littéraire comme métissage soit née en Espagne, pays à la culture foncièrement métisse (même si près de quatre siècles d'histoire ont cherché à prouver le contraire) et qui, plus que tout autre, a connu les tentations de la pureté et les tragédies de la purification — terme qui nous ramène, hélas, à notre actualité la plus brûlante. De traductions, en transcriptions et en transpositions, l'original –– l'origine –– est inaccessible. Et l'identité. Et le réel.
Le réel, pas la réalité. La réalité est une description apprise, dont l'évidence tient au degré de cohérence et de familiarité qu'elle induit. Elle est essentiellement, pour chacun, l'ensemble des phénomènes nommables et donc reconnaissables qui l'entourent et sur lesquels il peut avoir prise, directement ou symboliquement. Car la mise en forme qu'est l'acte perceptif obéit à une nécessité d'ordre vital : s'adapter au monde extérieur, agir sur lui pour survivre et, donc, choisir ou éliminer ce qui conviendra ou non à l'action projetée. En son fond, toute perception, avant même d'être une élaboration, est une sélection d'éléments utiles à la vie, un découpage opéré par le corps dans le flux infini des phénomènes. C'est cette sélection-élaboration partagée que j'appelle “réalité” et que je définis spontanément comme “ce qui existe”, “ce qui est”. Mais ce que je n'ai pas sélectionné, cette multitude de phénomènes que je n'ai pas réfléchis en vue d'une action possible et qui, par conséquent, me sont invisibles, n'en cesse pas pour autant de me traverser de son infini poudroiement. Elle m'est, proprement, imperceptible, mais elle existe. Elle est la plénitude invisible de ce qui est –– le réel. Dont la réalité, n'est qu'une actualisation partielle. Et si être sans être actuel, c'est, précisément, être virtuel, le réel, lui, sera entièrement virtuel. Or, toute action humaine engage, peu ou prou, une activité de virtualisation. Le moindre acte intelligent ou raisonné, suppose une prise de distance par rapport à l'immédiat et, si peu que ce soit, une “représentation” de ce qu'il doit être et des conséquences qu'il va entraîner. L'espace par excellence de cette représentation est le langage où le monde se donne en puissance et non en acte. Car si l'action la plus simple (sauf si elle est réflexe) suppose déjà un “discours” intérieur minimum (et souvent non conscient) qui permet d'anticiper ne serait-ce qu'un geste, que dire alors de la lecture d'un livre, cette opération purement langagière qui met en jeu une virtualisation telle que le lecteur n'est plus en face mais à l'intérieur de l'univers qu'elle sécrète ?
Ce caractère essentiellement virtuel de toute littérature et, en particulier du roman, c'est Don Quichotte qui, à l'orée du XVIIème siècle, la met si fortement en lumière que les problèmes qu'il soulève sont encore les nôtres aujourd'hui. Est-il exagéré d'y voir les livres de chevalerie comme de véritables “machines virtuelles” ? Non seulement ils arrachent Alonso Quijano à son univers quotidien de petit hobereau de campagne pour l'immerger dans leur monde purement imaginaire, mais ils précipitent sa métamorphose en ce chevalier errant dont la perception est si troublée qu'elle finit par substituer à la description quotidienne apprise celle qu'ils lui imposent. D'où l'armée au lieu du troupeau, les géants au lieu des moulins, le château au lieu de l'auberge... Autrement dit, en substituant à la réalité vécue une réalité virtuelle, ils lui font non seulement prendre des vessies pour des lanternes mais le conduisent à transformer lesdites vessies en véritables lanternes. A tel point que les livres finissent par être plus vrais que la vie. Possédé par sa passion, Alonso Quijano vend, dès le début du roman, “plusieurs arpents de bonnes terres à blé pour acheter des livres de chevalerie”. D'entrée, la littérature entreprend de dévorer le monde physique. Comme dans L'invention de Morel, l'impressionnant récit de Bioy Casarés où, pour entrer dans la vie purement virtuelle de la femme-hologramme dont il s'est épris, le narrateur accepte de perdre la sienne afin de demeurer à jamais liée à elle aux yeux de tout éventuel spectateur. Don Quichotte et sa nombreuse lignée –– Robinson, Emma Bovary, le prince Mychkine, d'autres encore — sont les lointains ancêtres de ces nouvelles générations de drogués du virtuel qui fuient le réel par immersion totale dans les labyrinthes des aventures numériques.
Néanmoins — et c'est en cela que Don Quichotte est l'œuvre clé de notre modernité et même de notre contemporain le plus extrême —, sa leçon ne s'arrête pas là. En effet, si Alonso Quijano retrouve dans le monde de tous les jours l'univers de ses romans de chevalerie, c'est, semble nous dire Cervantès, qu'entre nous et ce dehors que nous nommons “réalité” s'interpose toujours l'épaisseur infinie de la lettre? Et que ce que nous voyons, entendons, touchons, n'est qu'une projection du “discours” qui nous habite jusqu'à notre mort: celui de la langue que nous parlons et, à travers lui, du système de valeurs qui nous a formés et détermine ainsi notre “vision du monde”. Percevoir, nous montre Don Quichotte avec une extraordinaire acuité, c'est toujours percevoir du langage — du symbolique. Non pas ce qui est (l'appréhenderons-nous jamais?) mais ce qu'on sait, ou mieux, ce que l'on croit ou désire: non pas une souillon mais une gente dame, non pas un plat à barbe mais un casque... Grossi par la caricature, Cervantès nous montre à l'œuvre l'imperceptible mécanisme de toute perception. Et, en même temps, comme à l'état naissant, le processus de formation de la réalité. Ce virtuel qui s'actualise pour occuper tout le champ perceptif et existentiel. Les réalités sont donc aussi nombreuses que ces mondes virtuels que sont les langues, les cultures et les groupes sociaux. Sancho, utilitariste, terre à terre et âpre au gain ne voit pas plus le réel que don Quichotte, mais une autre réalité —un autre découpage. Qui n'est ni plus ni moins “vrai”, puisqu'il est susceptible de se transformer: au fil du livre, la description du monde du valet, beaucoup plus encore que celle des autres personnages, finit par être contaminée par celle du maître et, comme le dit Unamuno, Sancho se “quichottise”. Qu'est-ce donc finalement qu'un livre, sinon un redoublement du processus de formation de la réalité? La substitution de ce qu'elle est — du virtuel actualisé — par une virtualisation seconde qui menace de la supplanter. Au même titre que la “réalité virtuelle” d'aujourd'hui qui, fascinante par les savoirs et les prouesses techniques qu'elle met en œuvre, n'invente finalement rien, puisqu'elle s'inscrit, au contraire, dans une très longue tradition — celle de l'art comme mimésis — à laquelle elle semble à la fois mettre un terme en lui ouvrant de nouvelles perspectives jusque là insoupçonnées.
Demeure, pourtant, une différence fondamentale entre Don Quichotte et une machine virtuelle : sa dimension critique. Alors que les techniques de simulation supposent une adhésion sans faille du spectateur-acteur afin que l'effet de réalité produit soit convaincant, le livre de Cervantès vise, à travers la folie de don Quichotte, à dénoncer le danger de ce procédé de virtualisation à outrance qu'est la littérature, tout en le glorifiant, en en multipliant les effets jusqu'au vertige. Avec lui, le roman s'ouvre au lieu de se fermer sur ses propres mirages. Coiffant tous les formes littéraires de son époque (épique, pastorale, picaresque, amoureuse, byzantine etc.), il contient à la fois le passé du genre qu'il invente et son futur : celui d'une modernité qui, dès le milieu du XIXè siècle, va faire du roman le lieu d'un incessante critique de la réalité et de lui-même et, par là, malgré ses récentes réactions et involutions, celui d'une constante affirmation de liberté.
[5] En cet endroit, Sidi Ahmed fait une parenthèse, et dit que, par Mahomet , il aurait donné pour les voir tous deux aller, ainsi serrés si fort, de la porte jusqu'au lit, le plus beau des deux cafetans qu'il avait. » (II, XLVIII)
[6] Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original écrit par son premier auteur dit qu'en arrivant au chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marges, écrites de la main d'Ahmed lui-même, les réflexions suivantes : « Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit réellement arrivé au valeureux don Quichotte ce que rapporte le précédent chapitre [...] Si donc cette aventure paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'écris. Toi, lecteur, puisque tu es sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. » (II, XXIV)
Publié par Tecna à 09:42:05 dans Lectures | Commentaires (1) | Permaliens
II
J'ai fermé ma porte au monde ;
ma chair s'est perdue dans le rêve...
Je suis resté en moi, magique, invisible,
nu comme un aveugle.
Jusqu'à l'extrême bord des yeux
je me suis illuminé par dedans.
Frémissant, transparent,
je restais sur le vent,
telle une coupe claire
d'eau pure,
comme un ange de verre
dans un miroir.
III
Je voudrais être par où je suis passé
comme une branche, comme un corps ;
comme dans un rêve, comme dans la vie ;
comme privé de front, et sans ombre ;
comme une main, comme l'eau ;
comme sur mes lèvres, comme dans l'air,
là où je ne sais si j'ai été, ou vais être, ou suis,
si l'arbre m'y a conduit,
comme je ne sais si je suis, si je vais être ou peut-être serai,
ou si tout est comme le ciel.
Le seuil de mon sang
s'est ouvert dans mon sang.
Sans corps déjà mon corps
traverse mon corps...
Je voudrais trouver ma loi
ma fonction également, comme l'air,
ma blancheur également
comme une lumière, une blessure,
de même qu'une fatigue, un ange également.
I
Les champs, les champs, et puis les champs...
— Mais les oliviers ?
(Et mon cœur rêvant.)
Les champs, les champs, et puis les champs...
(Qu'est-ce qui me poursuit, Dieu,
qu'est-ce qui me poursuit ?)
Les champs, les champs, et puis les champs...
— Mais où la mer ?
(Et mon cœur pleurant.)
Les champs, les champs, et puis les champs...
II
Le soir tombe déjà...
Et le vent :
il secoue, secoue le romarin,
le vent!
— Ah! Qu'il est vaste
tout le ciel sans le vent!
La nuit vient déjà...
Et le vent :
il secoue, secoue le romarin,
le vent!
— Ah! Comme elle brille
l'étoile sans le vent!
La nuit est déjà dans le champ...
(Qu'elle est lente
l'eau qui va au fleuve,
qu'elle est lente!)
Et le vent :
il secoue, secoue le romarin,
le vent!
III
Sur l'olivier, la grive ?...
— le silence dans les oliviers.
— Et maintenant que nous sommes dans le rêve,
je voudrais te dire, olivier...
(La grive s'envole...
les champs, les champs)
Publié par Tecna à 10:27:10 dans Traductions inédites | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par Tecna à 09:34:29 dans Livres disponibles | Commentaires (0) | Permaliens