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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

L'identité obscure | 13 janvier 2007

L'identité obscure (2003-2004)


Chant 12

Tu te dis qu'il faut se dépêcher, qu'il faut garder
ce qui peut l'être encore, un après-midi de mars
par exemple, avec un ciel gris et des primevères,
un marché, peut-être aussi, comme il y a longtemps ,
la lumière, les cris, les odeurs et ce silence
où tout soudain s'arrête sans pourtant s'arrêter,
mais tu vois chaque visage, chaque geste figé
dans l'éclat d'un instant suspendu, une explosion
immobile qu'on entend partout dans la douceur
de l'heure qui sonne, le roucoulement des pigeons,
sous les paroles, les sourires, les mains serrées,
tu te dis qu'est-ce qu'on peut faire, la vie continue,
mais la vie c'est quoi au juste quand tout vole en éclat,
sang, débris, corps, bouches qui s'ouvrent sans se fermer,
photos, discours, le poudroiement, dit-il, la fumée,
le siècle commence dans la haine et la fureur,
sirènes hurlements, une minute de silence,
les voix s'étranglent, les yeux s'enfoncent dans les yeux,
plus rien n'en sort que des morceaux, des débris de vie,
le chœur bêle en temps réel, une peur en images,                     
elle n'a aucun et à la fois tous les visages
comment lui échapper, déconecte-toi, dit-il,
ouvre toutes les fenêtres et pars sur les chemins,
mais en reste-t-il qui ne mènent pas au pire,
tais-toi et marche, fait-il encore, ou reste là,
peu importe, l'interstice seul te sauvera,
cet entre-deux qui ne brille sur aucun écran
mais là, tout près, dans cet espace entre la clôture
et le chêne, quelque chose comme une embrasure
tu dis là, regarde, mais elle s'est refermée,
n'en reste qu'une lueur instantanée, un mot
qui tremble sous son sens, moins, un souffle sur les lèvres,
les choses ont repris leur place, versé dans les yeux
le plein de leurs images sais-tu ce que tu cherches,
le jour brille sur le cendrier d'étain, la porte
interdit de voir qu'il n'y a jamais rien à voir,
que tout est là sans y être, visage, fenêtre,
tu marches mais tu n'as plus de jambes, tu tends des mains
sans doigts, les phrases ont perdu leurs bouches, tu ne sais plus 
que l'évidence sans profondeur d'un paysage
arrêté comme dans l'attente de ce regard
il ne le reconnaîtrait plus puisqu'il aurait soudain
traversé tout son savoir, puisqu'il toucherait sans voir
et dans sa vue éprouverait le toucher du monde,
sa profondeur perdue, mais aujourd'hui le jour tombe
quand il se lève, un brouillard de voix couvre les yeux,
un désordre de branches, tracteurs, tronçonneuses, haches
racourcissent le paysage, le temps n'est plus
ce qu'il était, tu pries quand tu ne peux plus penser,
tu dis ce que tu peux non ce que tu veux, tu baves,
tu n'as plus un mot à toi, tous les mots sont aux autres,
ils vous les ôtent de la bouche, tu es sans voix,
sans autre certitude que le fil du présent
où tu avances en équilibre fixant un point,
une image invisible et son éclair sous les yeux,
pendant ce temps, poudre bleue, nuages et primevères
font un nouveau printemps qu'on voudrait bien te gâcher
OMC, PNB, PIB, PAF, ONU, COGEMA,
terrorisme, mésanges, élections, les arbres en fleurs                             
et malgré l'angoisse le corps marche à la rencontre
de la lumière comme pour la première fois
ou est-ce la première fois qui vient vers lui,
à chaque pas le premier pas, même si tu tombes
tu te relèves, soleil, pluie, cliquetis des doigts
sur un clavier et le livre abandonné, repris,
qu'y cherches-tu que jamais tu ne pourras trouver,
que tu  trouveras tout de même mais sans savoir
et toute une vie à ce jeu, perdue ou gagnée,
perdue et gagnée, avec à chaque jour l'espoir
d'en arrêter le jour, ce vertige sans issue
où en aveugle une fois de plus tu recommences
mais qui tu, et quel visage dans tous ces visages
qui s'avance, tu crois le reconnaître à cette voix
sortie de sa bouche, tu écoutes chaque syllabe,
tu vas comprendre, tu comprends un instant, tu oublies
et c'est de ça que tu te souviens, de cet éclat
où soudain toutes les lumières se réunissent,
toutes les poussières, où chaque chose est autre chose,
et autre chose la même chose, l'identité                                   
est un puits noir, rien n'y est identique, tu vois
en sortir des images, des formes, des contours,
tu dis, je tu on, on tu je, je tu, ou tu on,
jours, gestes, corps font un fleuve de reflets, ils dansent,
se touchent, se perdent, tu dis voilà, c'est la vie

Publié par Tecna à 11:16:31 dans Textes inédits | Commentaires (0) |

La tendresse | 12 janvier 2007

OBEISSANCE AU VENT IV 


 



 La tendresse (1983-1984), Le Mont Analogue, 1997.



 


Un travail du noir


tu n'as pas de visage et sans doute est‑ce pourquoi mes mots s'en vont vers toi, cherchant à cerner l'om­bre que tu es, un chien aboie, des voix parlent, le silence est toujours si fragile, cette solitude où pour la première fois tu viens au monde, où peut‑être tu mourras aussi, je ne te connais pas, tu n'es rien que l'obscur de ma phrase, cet appel soudain, au volant, conduisant sur une route en pente, le soleil à gauche éclairait les collines et j'ai su que de quelque façon tu devais exister, ombres, visage négatif, tu étais là, sans corps, sans nom, en moi ce présent et, de nouveau, le fleuve, la mer, ses flux et ses reflux, l'horizon qui recule, les labyrinthes de mémoire, qui suis‑je dis‑tu par ton silence, j'écoute le bruit de la plume sur le papier, je regarde la femme que j'aime, il est cinq heures du premier jour de l'année, encore et encore je recommence mais c'est toi qui parle maintenant, le sang, la bouche d'ombre, intermittent tu clignotes entre les mots, combien d'heures, de jours pour te dire, je regarde ma main couvrir la page, un piano joue à côté, je regarde des enfants, leurs visages, leurs silhouettes à contre‑jour sur un chemin, le grand et le petit, riant, courant, tu es là entre eux, flottant dans mon regard, sans forme et je t'aime déjà, bruit de feuilles et de sang, le ciel est d'un bleu sombre et pur sur les toits, viens, c'est moi maintenant qui t'appelle, le temps s'ouvre, je vois la page, la lumière de la lampe que je viens d'allumer, les ombres de chaque objet, je touche mon visage, il est lisse comme un oeuf, il s'efface, buée sur la vitre mauve, bientôt ne restera que la nuit, la boule en moi de ta présence, et que saurai‑je qui ne t'appartienne, mon coeur bat plus fort, le temps a pris nos visages, il les quitte comme des masques et ils pourrissent dans la terre, mais sans visage comment t'atteindrait‑il, mes mains s'entrouvrent, se tendent vers ton absence, je te sens comme une eau à travers moi, glissant, apaisant l'urgence, délivrant les heures qui maintenant me laissent mon visage, je respire mieux, tu vas venir, je le sais, qu'importe le jour et l'heure, désormais mes gestes seront plus calmes, balayer, faire glisser la poussière dans la pelle, regarder des choses înfimes, miettes, poils de chien, fil blanc, noyau d'olive dans une tache de soleil, les nommer, simplement, parce que tu seras là, elles seront là, mais ce soir, te cherchant, je souhaite peut‑être ne pas te trouver, pas encore, pour que longtemps tu aimantes mes jours, tu sois leur profondeur, leur avenir et comment vivre sans ce désir, image, image à l'infini dédoublée, mais image ou quoi que tu puisses être, je mets le feu à la phrase, j'attends qu'il prenne illumi­nant un instant ton visage qu'emportera la nuit, des syllabes étincellent, des mots entiers s'embrasent, un pan de texte s'écroule où j'ai cru te voir et je me retrouve à fouiller la cendre avec l'angoisse de t'avoir perdu, gestes, paroles vides, je fais un signe que nul ne voit, l'île est déserte où j'ai cru te trouver et je suis seul  

mais tu reviens, c'est un autre soir avec sur la vitre l'arbre labyrinthe, le reflet d'une main, cette solitude qui soudain ne pèse plus, j'écoute ta rumeur, la pléni­tude obscure de ce vide où mes mots s'en vont comme sur une eau dessiner des cercles aussitôt effacés et pourquoi ce désir de t'écrire toi qui n'es pas, y trou­verai‑je ainsi à exister moi‑même enroulant ma phrase autour du ventre d'ombre, y poursuivant ce sens que tu voiles et révèles, une autre nuit tombe en gris et mauve, j'écoute les voix familières, la basse continue du vent sous les bruits simples, un rire, un pas dans l'escalier et cette chose venant de toi, muette, informe quelque part, je fixe le trou noir de ton visage, chaque syllabe le découvre, le recouvre, je chancelle au bord du vide, un feu clignote dans le soir tel un signe très vite disparu tandis que mon corps devient attente, s'ouvrant doucement, s'abandonnant à tes flux obs­curs, cherchant à se faire femme pour te sentir en lui, gonflant jour après jour, t'accueillant dans sa pa­role d'eau, glissements, frôlements, clapotis noir, je parle pour que tu vives tissant autour de toi l'amnios d'une phrase sans fin, traçant ce creux de temps où tu vas advenir, j'ausculte ton silence, guettant ton coeur inaudible, la nuit s'est refermée sur la vitre où se noie mon visage avec l'éclat faible d'une seule lampe comme alors, sur la rue vide, traçant entre veille et sommeil des lignes évasives, et maintenant, que dire d'autre que la durée de cette attente, les objets et leurs ombres nettes sous la lumière, les voix des vivants qui semblent désigner le lieu de ta venue, t'appeler comme je t'appelle dans l'obscure marée de la phrase, comment continuer avec ce poids mort des heures qui te recouvrent et qu'il est dur de les repousser, tenter d'être ton rythme d'eau, ne pas me perdre dans l'encre de ton signe au matin avec la neige légère sur la grisaille des murs quand je voudrais que mes mots soient comme les flocons, lents et rapides à la fois, révélant en la couvrant ton absence si proche, je suis seul à présent sous la clarté pâle de la fenêtre secouant mon stylo à en tacher la page, combien de minutes pourrai‑je encore tenir le fil, remonter peu à peu vers toi, quelle image viendra soudain déranger l'ordre de la phrase, au moment du plus grand abandon, quand je sens que tout m'échappe, que je vais lâcher prise, cette lueur, est‑ce toi ou mon désir, j'écoute le silence, les rumeurs du jour, le grésillement du radiateur, un bruit vague dans l'escalier, presque rien, je flotte comme une bulle, un flocon parmi d'autres qui un instant remonterait un peu désignant le ciel avant de se perdre dans l'anonyme blancheur et peut‑être es‑tu cette force qui malgré tout m'habite, je te sens qui pousses ma main, m'offrant cette énergie qui ne m'appartient pas, je t'appelle, je cherche ton corps à tâtons dans les débris de ma vie, on marche au‑dessus, le plancher craque et j'imagine que c'est toi, que tu vis là, tout près, qu'il me suffirait d'ouvrir la porte pour te trouver, je poserais la main sur tes cheveux, tu entrerais, quelle heure est‑il, je te donne un visage mais il s'efface comme un nom sur le sable, un autre le remplace aussi labile, j'essaie de te retenir, reste encore, encore un peu, mais déjà tu n'es plus que cette chose obscure en moi comme un coeur qui bat faiblement sous le mien, plus lentement aussi, cette poche, d'ombre que je voudrais crever, mais chaque mot s'émousse avant de l'atteindre, s'y absorbe ajoutant à sa nuit et, j'ignore pourquoi, j'ai peur, ça n'est pas toi, l'informe fuse comme une encre, je le re pousse, je regarde des choses simples, je les nomme à haute voix, chaise, table, j'écoute le son de ma voix, je répète, chaise, table, la neige a cessé, le soir s'installe  

de toutes parts l'indéfini, ce triangle en haut à gauche sur la fenêtre, cette ombre, ta présence peut‑être sous la patine des heures, cet inconnu cerné de mots qu'il absorbe comme l'encre le buvard, mais je n'abandonne pas, tu quittes le néant, je le sais, et pour toi cette fois je recommence l'inventaire, je désigne les murs, chaque objet, le paysage sur la vitre avec l'attente blanche de la montagne, l'horizon invisible, peur et espoir mêlés, tout ce que mes yeux ne voient que dans ma phrase, l'envers du décor, braise des villes au soir, rues noires, corps entassés au petit jour, la peur comme une poussière sale, je crie non, ne viens pas, mais tu insistes, tu pousses en moi, je frotte mes deux mains froides essayant de te deviner derrière mes yeux et j'ai beau les fermer je ne vois pourtant que le noir taché de plaques claires, jaunes d'abord puis vertes, rouges, brunes, tu es ailleurs, en‑deçà, dans l'entre‑deux, ni ombre ni lumière, ni silence ni mot et comment dire cela, le non visible, je ronge la peau morte de mes doigts autour des ongles, consciencieusement, te perdant soudain, incapable de te rejoindre, en panne, immobile, fixant la page où ma main s'est posée, guettant les bruits du jour, passage d'un camion, caquètement bref, oiseau peut‑être ou quoi, voix mêlées, indistinctes, chocs métalliques, sifflement joyeux et sans t'avoir cherché, je te retrouve, présence presque autour de moi, invisible au regard mais là tout de même, quelque part, mon corps se tasse, mon souffle se ralentit, s'approfondit, je sens l'air me traverser, je tends la main comme pour toucher la tienne mais seuls mes mots peuvent encore t'approcher, un à un ils s'en vont vers toi, te halant imperceptiblement, je t'imagine un jour, ruisselant, sanglant, je te regarde, invisible à travers des couches de temps, j'écoute ma phrase, elle vient de loin et ne m'appartient pas, elle me traverse emportant un peu de ma vie, cet instant, toujours unique, le froid aux pieds, l'attente, encore me dis‑je, encore, la souffrance autour comme une mer, des voix partout et même si je ne veux pas les écouter elles me pénètrent, leurs paroles m'habitent, elle hurle on m'a trompé, on m'a trompé, je la vois tordue sur le lit, main entre les jambes, pleurant à présent, doucement, secouée de sanglots, sous les rideaux la lumière est obscène comme les rires dans la rue, je ferme les yeux, je voudrais chasser l'image mais elle persiste, confondue avec toi et malgré tout, malgré les cris, la peur, je sens battre ton ombre, coeur noir sous la main, tu m'appelles, je dis attends, laisse‑moi encore le temps de m'habituer et comment rendre cette vie supportable, les bouches mangent, luisantes, inhumaines vues de près, les corps déféquent, je vois une rue poussiéreuse, des baraquements, un enfant pleure boite de conserve en main, il est maigre, ses yeux me fixent, ce pourrait être les tiens, je répète attends, attends encore, ma voix résonne étrange dans le silence, avant je veux savoir, nommer pour toi, recommencer, je dis, le jour, le mur, je dis, je suis vivant, je dis silence, je répète, silence, j'aime ce mot, sa bulle où tu viens te loger, c'est le nom que je te donnerai, pour toi je décris la pièce où j'attends, vaste mais sombre, au fond un canapé, deux matelas super­posés forment un lit le long du mur de gauche troué par la fenêtre près de laquelle je suis assis, je m'arrête, décrire n'est pas donner, j'efface tout, ne laissant que le vide de l'heure, une tache de soleil sur la table, il est midi et tu pourrais venir  

joue posée contre le poing gauche, regardant ma main droite tracer ces lignes où tu n'es pas, cherchant à remonter vers toi, mes yeux se sont fermés et, les rouvrant, très vite, taches sombres, claires, je ne re­connais rien, c'est comme un mur sans profondeur avec presqu'aussitôt les choses en perspectives, leurs noms inscrits en moi, chaise table lampe, je les vois, je veux les effacer, retrouver cette vision, chasser la pro­fondeur, je baisse les paupières, je les relève, ma vue n'est que mon savoir, plus rien ne bouge et entre ces images fixes, où te trouver, tâtonnant, pris dans un geste qui m'épuise, écheveau, bourbier, je continue pourtant, tressant mes fils, l'espace et le temps d'une parole où, sans crier gare, un mot peut‑être viendra se prendre transmettant à la phrase une vibration infime, un bougé d'ombre pareil à une nuit soudain troublée de l'intérieur, crispée sur elle‑même, comme cher­chant à se ressembler, à trouver ses limites, compacte peu à peu, forme, geste noir, à mon tour je tressaillirai guettant en moi cette montée de l'impossible, fixant sans les voir un livre une tasse des ciseaux, écoutant sans l'entendre un bruissement métallique, chaînes ou clés remuées, monnaie comptée, au bord du sommeil, refusant de sombrer sans t'appeler encore, scrutant la profondeur insoupçonnée, ton silence naissant, mais les voix sont confuses et celle qui parle n'a que la noirceur de la vitre face à moi entaillée de lumière comme d'un signe auquel, aveugle, je me raccro­cherais, te poursuivant dans le vertige immobile, t'écrivant malgré tout, voyant ton vide prendre forme, la poche d'ombre s'animer, jeter son encre sous mes yeux, m'aveugler d'une lenteur noire et battante, coeur dans les bruits dérisoires, je te sens, tu es là, bientôt tu vas monter, l'obscur dessinera l'ovale d'une tête, l'échancrure des jambes, les bourgeons des doigts, je te vois maintenant, je te parle pour ne pas me perdre et, ce soir, c'est toi qui m'enfantes, un instant j'échappe à ma mémoire, au ressassement de mon étroitesse, de mes peurs, de mes désirs, je me lève sur les débris des heures, l'encre brille, un train m'invite au voyage, demain le jour naîtra, ce sera ton visage

Publié par Tecna à 10:16:35 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

La dernière phrase | 11 janvier 2007

La dernière phrase 


 


 


 


La dernière phrase
(2000-2001) Lettres Vives, 2004. 

 3 

Il n'y a ni drame ni déchirure.
On dirait dans le jour un infime
vertige. Rien ne change mais tout
vacille. Ce qu'on voit, on le voit
comme s'il venait de s'absenter
et que chaque objet portait encore
une trace de ce qui s'éloigne.
Un peu de chaleur avant le froid.
Une attente qui n'attend plus rien. 

* 

Ou qui attend trop pour s'achever.
Tous les agendas sont périmés
c'est pourquoi on l'oublie. On se dit
que rien jamais n'a eu lieu. Pourtant
quelque chose se trame, on le sait,
si loin, si proche qu'on ne sent rien.
Ou si peu: ce souffle dans le souffle,
et dans les yeux qui ne le voient pas
l'image noire qui rend aveugle. 

* On regarde aussi pour lui le gris
qui éteint les couleurs, la lenteur
arrêtée des feuilles sur le ciel.
On recommence la page vide
d'un temps qu'il ne pourra plus rejoindre.
Il est resté là au bord des jours.
On croit l'avoir oublié, ailleurs,
mais sous les yeux, soudain, il revient.
On le voit: on ne le regarde pas. 

*

On se dit qu'il faut bien qu'il soit là,
quelque part, pour qu'on ait ce regard
si proche de ce qui se défait.
On se dit qu'il avait dû aimer
ce qui lui aussi le traversait
comme ce vent qui couche l'espace,
le rend visible. On se dit qu'alors
il n'est pas complètement parti
puisqu'on peut voir encore le ciel. 

*

Quelque part, peut-être nulle part
on entend une voix. Elle parle
et son murmure fait un peu d'ombre.
On dirait un bruissement de feuilles,
quelque chose qui serait au bord
de vivre ou, avec le soir venu,
qui parlerait tout près de l'oreille.
Parfois on ne l'entend plus. On cherche.
On appelle en silence. On écoute. 

*

Mais l'écoute est traversée de temps.
Il y a des paroles. Il disait:
les Havres gris, ah! les Havres gris,
j'en ai presque pleuré. On sentait
passer comme une fraîcheur d'enfance.
Les dernières pages: on les regarde.
On les voit si loin que ni les mains
ni les yeux, rien ne peut les toucher.
On attend. Quelqu'un vient de sortir.  

*

Lui, le désir ou la peur, c'est lui
dans la cendre arrêtée de novembre.
Il faudrait retrouver les genoux,
le regard clair de cette imminence
où seule se tient la vie, éclair
et noir aussitôt. On l'appelle encore
dans un silence de mots qui bougent.
On lui dit reviens un peu. Bien sûr
il ne répond pas. Les mains sont froides 

*

On s'enfonce dans le soir. On cherche
ce qui n'est pas, comme un ricochet
(éclair et cercles lents) sur l'eau noire.
Des jours se sont perdus, des années.
On ne retrouve qu'une clarté jaune
et plus rien d'autre pour l'atteindre
dans le mirage de la mémoire.
On compte sur les doigts quelque chose
qu'on ne peut pas compter. On s'arrête. 

*

Une lente sécrétion de mots
accompagne sa disparition.
On voudrait croire qu'ils le retiennent
mais non. Chacun l'efface un peu plus
parce qu'il dit le jour qui s'en va,
l'ombre qui tombe, le froid aux pieds.
Pourtant, quelque chose ne meurt pas.
Même trop tard, c'est ce qui insiste,
un sursaut, un geste dans un geste. 

Publié par Tecna à 10:54:59 dans Livres disponibles | Commentaires (0) |

Ce qui ne dit rien | 10 janvier 2007

Ce qui ne dit rien

            Que fait, dans un monde de la circulation généralisée des signes, ce discours en apparence toujours plus obsolète, qu'on continue d'appeler “poésie” et qui persiste, marginalement, à ne rien dire? Cette parole des catacombes, à la fois vaguement ridicule et irritante parce qu'objet d'enjeux mal perçus? Premier des genres littéraires dans un passé relativement proche, la poésie s'est vue supplanter par le roman, au moment même où, à la fin du XIXè siècle, celui-ci entrait en crise. Quant à la philosophie, qui l'avait exilée (Platon) puis phagocitée (Hegel) avant de l'idolâtrer (Heiddeger), elle n'a jamais rien fait d'autre que de la tenir à distance y voyant sans doute sans se l'avouer son refoulé  — son autre. Lequel n'oppose plus théorie et pratique, concept et affect, mais les confond dans le même mouvement. Sentir du penser et penser du sentir, la poésie est, comme la philosophie ou la science, mais d'une autre manière, un mode d'accès au réel.
            Au réel? Hors de tous les prudents guillemets dont tout un chacun s'entoure dès qu'il se voit contraint d'avancer le mot, que peut-on bien y mettre? Ce qu'on voudrait indiquer là, hors du découpage, de l'actualisation des phénomènes perceptibles qu'on nomme “réalité”, c'est la plénitude immanente et latente de ce qui est. Or, entre latence et manifestation, flotte une imperceptible lisière qui est le lieu même du poème. Une zone franche, où les scènes partielles et limitées de la réalité s'effacent, pour s'ouvrir à l'énergie vacante, sans formes ni bornes, du réel.
            Alors, le langage ne dit plus, ne désigne  plus, ne découpe plus. Il ne communique plus (comme on dit) il touche (au double sens physique et affectif du terme). Il devient l'espace de manifestation d'un corps et d'un monde, indissolublement. Lesquels s'inscrivent  dans le texte qui se fait de leur passage même. Parole étrange qui est aussi pour le lecteur un “bougé” du voir, du sentir, du penser et qui, au lieu de lui offrir un monde semble le lui retirer, ne lui laissant qu'un trouble où habitudes perceptives et mentales vacillent. Toute démarche poétique — et la modernité n'a cessé de le montrer — est d'abord critique.
            A en rester là, pourtant, on reste tributaire d'un point de vue étroitement négatif —Dada  en est l'exemple paradigmatique — ne débouchant, au pire, que sur un galimatias illisible, au mieux que sur de petites mécaniques textuelles auto-suffisantes qui ne s'engendrent que de leur propre inanité. Car, ce premier moment “catastrophique”, au sens hölderlinien — d'autres (Novalis, Mandelstam) ont parlé d'une coupure (ou césure ou vide) au cœur même du langage — par lequel le texte semble se refermer sur lui-même, n'est que l'envers de cet accès de singularité qui le constitue. Toute auto-référentialité suppose une intra-référentialité. Brouillée, râturée ou exténuée la réalité s'efface dans un langage qui, la détruisant, ne cesse, à chaque fois, paradoxalement, de la recommencer. Non plus comme système de référence extérieur, décor connu et balisé mais, hors de tout cadre, de tout savoir, comme ce mouvement où, un instant, semble s'actualiser l'infinie latence du réel dans l'inconnu d'une voix qui s'est mise à parler...

Publié par Tecna à 10:50:22 dans Biobibliographie | Commentaires (1) |

Le silence des chiens | 09 janvier 2007

OBEISSANCE AU VENT III 


La silence des chiens (1980-1982) Ubacs, 1990 


 tu fermes les yeux, la mémoire est faible, une image parfois, instantanée, ou une odeur, le pain grillé peut‑être, mais trop brève, reste l'ampoule, le vasistas noir maintenant, la vieille qui geint à côté, le bruit des pas ou de ton coeur qui saute, portes claquées, cris d'homme, piétinements, cliquetis, combien de temps, demain n'existe pas, aujourd'hui est blanc, l'épouvante sans visage, les minutes mortes, à chaque seconde la même terreur, le noir en pleine lumière, l'horreur banale, comment tu t'appelles, tu habites où, comment s'appelle ta mère, chaque jour, chaque nuit, les hurlements, le corps perdu, brisé, désarticulé, ton corps, humilié, dépossédé, tas de viscères, salive larmes, sueur, urine sang, vomissure, excréments, l'énumération, incessante, la même, toujours, portes, couloirs chambre, lit, moteur, cris, silence, cris, noir, puis doucement l'ampoule le vasistas, souviens‑toi, des deux mains tu cherches à le retenir, mais doucement il se dégage, souviens‑toi, il t'embrasse, il s'éloigne, il te fait signe des gens passent dans la rue, ils n'ont pas de visage, quelle heure est‑il, tu as mal, je voudrais sortir, sortir, tu cries, ça va pas demande une voix, la pièce danse, se balance de droite à gauche, la fièvre, tu grelottes, quelqu'un dépose sur toi un sac de plastique, des heures ont passé, des jours peut‑être, c'est la nuit, encore, l'ampoule allumée, éteinte parfois, il te sourit, son corps nu luisant un peu dans la chaleur, il se penche, son visage est noir, tu vois le plafond, la fenêtre à gauche, deux rayons de soleil filtrent par les persiennes, il reste immobile au-dessus de toi, mains posées près de tes tempes, bras tendus, il te regarde, tu l'attires à toi, tu ne veux plus le voir, tu veux sentir sa chaleur, son poids, son odeur, n'être plus que ce mouvement, rythme des vagues, rappelle‑toi, comment était‑ce, la tristesse est immense, tu pleures, il y a comme des algues, elles t'étouffent, tu te débats, tu ne veux pas mourir avec, au fond, cette odeur, urine ou merde ou autre chose, tu ouvres les yeux, tu vois l'ampoule, les poutrelles du toit, tu as vomi, il faudrait se lever, aller au lavabo, se laver, mais tu ne peux pas, tes jambes sont si lourdes qu'elles te paraissent énormes, maintenant tu ne pleures plus, tu as fait un effort terrible et tu es debout, les choses tournent, tu as mal, tu es couchée par terre, penché sur toi, il y a un visage puis une main t'essuie le front avec un chiffon taché de sang, tu voudrais dire merci mais la porte s'ouvre, une voix dit ton numéro, on te soulève sous les bras, tes jambes traînent sur le sol, couloirs, lumières, corps couchés sur des portes, gémissements, rien, tu flottes sur du gris, c'est comme dans un bateau, avec la brume et le bruit du moteur, tu vois le lit, tu hurles, tu tapes, tu griffes, tu ne sais plus, le noir est rouge, il éclabousse toute la pièce, tu voudrais savoir d'où viennent les voix, l'une se rapproche, tu vas la comprendre, tu fais un effort douloureux, calmez‑vous, là, là, calmez‑vous, il y a un silence puis tu sens une vive brûlure à l'avant‑bras gauche, une forme bouge au‑dessus de toi, une femme en blouse blanche, elle t'ausculte, elle a l'air effrayée, laissez‑là, dit‑elle, elle ne résistera pas, des mains t'emportent, tu flottes de nouveau, les couloirs ondulent comme de l'eau où dansent des lueurs, tes oreilles se sont mises à bourdonner, il y a des jours et des nuits dans cette rumeur, une douceur incroyable, comme du clair qui coulerait de toi, tu penses, la vie est simple, les deux enfants marchent sur le chemin en se donnant la main, l'aîné se penche vers le cadet, le soleil du soir les cerne d'un liseré étincelant, il les suit, mains dans les poches absorbé par le sol pierreux où son ombre le précède, de temps à autre, il lève les yeux, regarde ses deux fils, le vide bleu de la montagne, s'arrête au pied d'une haie, ramasse une noisette, la brise, le vent fait un léger bruissement dans les feuilles, reste, reste encore, l'image devient floue, s'efface, tu voudrais l'habiter, tu marcherais aussi, simple­ment, tu respirerais l'air tiède, un peu plus frais dans le soir proche, tu fermerais les yeux, ou tu serais assise dans la grande pièce lumineuse, lisant ou écrivant avec une dernière mouche sur le clair de la vitre, des voix d'enfants tout près, silencieuse, écoutant, touchant le velours du canapé, regardant le tapis, les fauteuils, la fenêtre, et tout serait si merveilleux, cette vie simple, reste, tu sourirais versant du lait dans un pot de faïence blanche, tu serais assise, tu mangerais, sans rien dire, attentive au bruit des fourchettes, au craquement du pain qu'on coupe, aux voix autour de toi, il serait midi et quart à la pendule sur le mur ou sept heures et demie sous l'abat‑jour blanc avec la nuit déjà contre les vitres, des lampes ça et là, la vie, simplement, la vie

Publié par Tecna à 12:30:06 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

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