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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

A Schubert et autres élégies | 18 janvier 2007

A Schubert et autres élégies  (1989-1997),
Paroles d'aube, 1997 
                                                                        


Elégie II

Yannis Ritsos, i.m.

   La splendeur, disait-il. Le ciel maintenant s'était dégagé
   et le regard portait si loin, par-delà les collines étincelantes,
   qu'on voyait l'infini. A l'intérieur, les bruits familiers
   étaient devenus étranges: les volets ouverts sur l'air vif
   qui prenait les visages dans es paumes de neige, le tintement
   des couverts contre les assiettes posées sur la table avec son soleil répandu
   qu'on aurait bien été en peine d'éponger, le ronronnement
   de l'aspirateur à l'étage ou l'eau qui coulait dans la salle de bains
   tout ressemblait à un rêve plus réel que la réalité.
   Et pourtant, disait-il encore en hochant la tête, et pourtant...
   Ses yeux se perdaient ou pâlissaient et nous entendions un fracas de bottes traverser la lenteur du jour.

   Très loin, nous savions qu'il venait de mourir, lui que nous aimions sans l'avoir connu
   pour ces livres qui nous arrivaient comme des oiseaux ou des anges
   aux ailes pleines de cette rumeur du monde que nous percevions mal.
   Nous écartions les pages et les mots s'échappaient,
   papillons, lucioles, étincelles qui tournaient autour de nous,
   venaient heurter la lampe, la commode ou les murs
   (depuis le rouge d'un tableau ne s'est plus éteint)
   et finissaient par tomber au pied des vitres comme les mouches d'été en grésillant longtemps.
   Alors, nous les avons ramassés, jetés dans la flaque de soleil de la table
   et ce fut comme si tout brûlait plus encore d'un feu inépuisable,
   et la voix disait: "Toujours l'amour, le commencement et la fin", ou bien:
   "Ah si j'étais soleil", ou encore (on l'entendait à peine): "Ne néglige pas
   la patte avant gauche de cette fourmi" et tant d'autres choses si simples, si profondes
   que le monde était devenu un immense miroir soudain recomposé
   où la lumière sans fin se regardait.
                                                                                                      novembre 1990

Publié par Tecna à 12:19:30 dans Livres épuisés | Commentaires (0) |

La gloire du poète | 17 janvier 2007

Luis Cernuda, Espagne (1902-1963)



Invocations (1934-1935)


La gloire du poète

Démon, ô toi mon frère, mon semblable,
Je t'ai vu pâlir, suspendu comme la lune du matin,
Caché sous un nuage dans le ciel,
Parmi les horribles montagnes,
Une flamme en guise de fleur derrière ta petite oreille tentatrice,
Et tu blasphémais plein d'un ignorant bonheur,
Pareil à un enfant quand il entonne sa prière,
Et tu te moquais, cruel, en contemplant ma lassitude de la terre.

Mais ce n'est pas à toi,
Mon amour devenu éternité,
A rire de ce rêve, de cette impuissance, de cette chute,
Car nous sommes étincelles d'un même feu
Et un même souffle nous a lancés sur les ondes ténébreuses
D'une étrange création, où les hommes
Se consument comme l'allumette en gravissant les pénibles années de leur vie.

Ta chair comme la mienne
Désire après l'eau et le soleil le frôlement de l'ombre;
Notre parole cherche
Le jeune homme semblable à la branche fleurie
Qui courbe la grâce de son arôme et de sa couleur dans l'air tiède de mai;
Notre regard, la mer monotone et diverse,
Habitée par le cri des oiseaux tristes dans l'orage,
Notre main de beaux vers à livrer au mépris des hommes.

Les hommes, tu les connais, toi mon frère;
Vois-les comme ils redressent leur couronne invisible
Tandis qu'ils s'effacent dans l'ombre avec leurs femmes au bras,
Fardeau d'inconsciente suffisance,
Portant à distance respectueuse de leur poitrine,
Tels des prêtres catholiques la forme de leur triste dieu,
Les enfants engendrés en ces quelques minutes dérobées au sommeil,
Pour les vouer à la promiscuité dans les lourdes ténèbres conjugales
De leurs tanières, amoncelées les unes sur les autres.

Vois-les perdus dans la nature,
Comme il dépérissent parmi les gracieux châtaigniers ou les platanes taciturnes,
Comme ils lèvent le menton avec mesquinerie,
En sentant une peur obscure leur mordre les talons;
Vois-les comme ils désertent leur travail au septième jour autorisé,
Tandis que la caisse, le comptoir, la clinique, l'étude, le bureau officiel
Laissent passer l'air et sa rumeur silencieuse dans leur espace solitaire.

Écoute-les vomir d'interminables phrases
Aromatisées de facile violence,
Réclamant un abri pour l'enfant enchaîné sous le divin soleil,
Une boisson tiède, qui épargne de son velours
Le climat de leur gosier,
Que pourrait meurtrir le froid excessif de l'eau naturelle.

Écoute leurs préceptes de marbre
Sur l'utilité, la norme, le beau;
Écoute-les dicter leur loi au monde, délimiter l'amour, fixer un canon à l'inexprimable        beauté,
Tout en charmant leurs sens de haut-parleurs délirants;
Contemple leurs étranges cerveaux
Appliqués à dresser, fils après fils, un difficile château de sable
Qui d'un front livide et torve puisse nier la paix resplendissante des étoiles.

Tels sont, mon frère,
Les êtres auprès de qui je meurs solitaire,
Fantômes d'où surgira un  jour
L'érudit solennel, oracle de ces mots, les miens, devant des élèves étrangers,
Gagnant ainsi la renommée,
Plus une petite maison de campagne dans les inquiétantes montagnes proches de la      capitale;
Pendant que toi, caché sous la brume irisée,
Tu caresses les boucles de ta chevelure
Et contemples d'en haut, d'un air distrait,
ce monde sale où le poète étouffe.

Tu sais pourtant que ma voix est la tienne,
Que mon amour est le tien;
Laisse, oh, laisse pour une longue nuit
Glisser ton corps chaud et obscur,
Léger comme un fouet,
Sous le mien, momie d'ennui enfouie dans une tombe anonyme,
Et que tes baisers, cette source intarissable,
Versent en moi la fièvre d'une passion à mort entre nous deux;
Car je suis las du vain labeur des mots,
Comme l'enfant est las des doux petits cailloux
Qu'il jette dans le lac pour voir son calme frissonner
Et le reflet d'une grande aile mystérieuse.

Il est l'heure à présent, il est grand temps
Que tes mains cèdent à ma vie
L'amer poignard convoité du poète;
Que tu le plonges d'un seul coup précis
Dans cette poitrine sonore et vibrante, pareille à un luth,
Où la mort elle seule,
La mort elle seule,
Peut faire résonner la mélodie promise.


 

Publié par Tecna à 11:16:17 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

La tendresse | 16 janvier 2007

OBEISSANCE AU VENT IV 

La tendresse (1983-1984), Mont Analogue, 1997.

accroupi face au lézard immobile tu sembles fasciné, puis tu t'éloignes, sautant sur un pied, nu dans la chaleur matinale, et comment te rejoindre toi aussi à travers tant d'images, seuls les mots, parfois, te rapprochent un peu, désignent un instant ta silhouette à contre‑jour dans le soleil, un geste, ta main tendue montrant un coquillage, je lève les yeux, le matin écrase sa lumière sur les pierres, un léger vent agite le laurier, hasard, labyrinthes traversés, la phrase frôle ton visage, n'en trace que le contour, ovale léger lueur ou lune hors de la nuit sans fin, avec l'air, son va et vient soyeux à tes narines, ta bouche entrouverte mais l'image est brouillée, comme je peux je la recompose, je l'invente même, c'est à présent une chambre obscure, je marche, tu pleures sur mon épaule, je sens contre moi cette chaleur terrible, je te parle doucement, je ferme les yeux, cela pourrait‑il se passer de mots, cette émotion, souffles croisés dans l'ombre, si loin pourtant, ces années entre nous, tu gémis, je ne sais plus, cigales et vent, un jour de plus pour te chercher, nous sommes dans l'eau, tu nages en riant, tu t'agrippes à moi, tu cries scélérat je te tiens, comment dire le plein de ce contact, il y avait aussi ce livre lu en te berçant, l'obscurité a empli la chambre c'est à peine si l'on peut distinguer la blancheur du lit, le temps n'est‑il que cette nostalgie, ce jardin où tu dormais, ailes et cris, j'écrivais l'instant, tu n'en étais qu'une facette, elle brille aujourd'hui, occupe l'espace et je m'arrête, guettant les signes, gifle d'air soudaine, une voix d'homme fait oooh, porte claquée, et encore oooh, ronflement têtu d'un moteur, chaise, géraniums rouges, neige mouvante des lauriers, cet autre instant, le même toujours, tu es ailleurs mais je te parle, où sommes‑nous, je tends la main, tes doigts touchent les miens, mes mots t'appellent, tu m'échappes, mon corps se crispe, tire du vide un lambeau d'images, bleu blanc, rien, puis tu titubes sur tes jambes, je crie bravo, une mouette passe sur la montagne rose, je me souviens, cette joie soudaine, toi debout dans la lumière déclinante, mais c'est la nuit encore, j'habite un instant l'élan de la phrase vers toi, vagues sur vagues, présent d'une table où j'écris, l'ombre de ma main accompagne mes mots, un moucheron tournoie, je souffle, c'est quand je t'oublie que tu m'es le plus proche, ta voix revient au soir dans une salle de bain, tes yeux brillent, la parole t'enchante, notre histoire à peine transposée, le père, le fils, devenue gags, bruits d'eau, éclats de rire, combien as‑tu de dents, le savon glisse et m'éclabousse, je n'y vois plus, je t'ai perdu, c'est toujours la nuit, l'odeur de l'insecticide, la cha­leur, je flotte sans pouvoir t'atteindre, torse nu sous la lampe, la lune est un oeil jaune contre la vitre, j'en­tends ta voix dans la pièce voisine et comment vivre ensemble ce même instant, je reste comme en équili­bre cherchant à reprendre pied, t'approcher un peu, peupler l'espace autour de toi d'une phrase si dense que seul resterait le vide de ta présence, je touche ta peau sans pouvoir la toucher, le comprendrai‑je ja­mais, nous jouons, je te jette en l'air, tu retombes dans une gerbe d'écume, tu cries, encore, encore, je te lance vers le ciel, corps instantané disloqué dans l'espace, je voudrais garder cette plénitude mais tout est trop rapide, c'est le matin, je t'ai quitté pour mieux te retrouver dans cette phrase inachevée, amnésie du présent, images intermittentes, assis sur mes genoux montrant la page tu disais dessine un oeuf ou, sur mon épaule encore et moi marchant, guettant ton sommeil, écoutant les vagues sombres de malher, la longue plainte interminable, ton souffle paisible main­tenant, ta chaleur immobile, là, soudain, près de ma joue, mais les mots m'abandonnent, chaque objet semble me guetter pour retrouver son pouvoir, aiman­ter mes gestes, chaise panier stylo, me remplir d'oubli, mes ongles craquent sous mes dents, j'essaye de ne pas me perdre, je t'appelle en silence, je jette ma phrase à bout de mots comme une ligne sur l'eau immobile, je tire le fil, quelque chose résiste, s'abandonne, résiste encore, tes yeux toujours, cette émotion devant ton corps fragile, ce désir inconnu de te prendre contre moi, te protéger, cela bougeait très loin, bouge encore aujourd'hui, un peu moins cependant avec le temps, ton rire traverse les heures, me poursuit tel après‑midi maussade où je ne sais plus te parler, m'accroche au passage un soir d'hiver, me laisse seul, émerveillé, ce jour d'été, obstiné à comprendre l'évidence de ton mystère, ce genoux replié, ce pied nu sur le bord d'un fauteuil, ce doigt suivant les lignes d'un livre, contemplant longuement tes coquillages étalés, conques roses, ormeaux nacrés, débris rouges des coraux, porcelaines, ovales d'ivoire, galets, étoiles desséchées spirale laiteuses, y cherchant quel sens ignoré de ma vie et pourquoi m'obstiner à aimer ce qui toujours m'échappe, la fuite bleue du matin vers le soir, ton sommeil léger, le morse du grillon, la lune rose et plus pâle ce soir sur la fenêtre, l'aube perle où flottent, fantomatiques, barques et rochers comme naissant du vide, de ce sommeil qui t'habite encore pendant que le jour monte, éblouissant, chaque geste devient plus simple, couper du pain, verser du lait, chaque chose plus nette, plus ferme sous les doigts comme ta peau que je touche à présent, ma main glisse sur ta poitrine, tourne, fait pénétrer la crème, perçoit les côtes, très vite ton coeur rapide, monte le long du cou vers ton visage, tu fermes les yeux, redescend sur ta nuque, plus lente, plus insistante, duvet doré, épaule sous la paume comme un fruit dur, fesses lisses, ventre émouvant, sérieux tu me regardes, tu demandes, il y a combien d'étoiles dans une galaxie, des milliards et des milliards, et les trous noirs, dis, ça peut avaler la terre, bien sûr, je vois tes cils battre, très longs sur ton profil, tes lèvres entrouvertes tandis que tu médites ma réponse, et c'est plus grand que le soleil un trou noir, oh oui beaucoup plus grand, ah bon, plumes étincelles, la lumière touche tes yeux pensifs, cette nuit, fais‑tu encore, j'ai rêvé à des trous noirs qui étaient des fourmis, il a en avait partout alors j'ai crié, ta main s'est posée sur ma cuisse, je passe doucement les doigts sur tes phalanges, tu crois qu'il y en a beaucoup des trous noirs dis, sûrement mais on ne sait pas combien, ah bon, j'ai oublié l'heure, les cigales, la chaleur plus forte maintenant, ta main se retire, tu te retournes et je reste un moment interdit, un chien aboie, tout n'est qu'instantané, comment te retrouver à présent, je fouille ma mémoire, je m'étonne du peu de souvenirs qui me restent de toi, un an, deux ans, je ne vois rien, visages perdus, les photos ne sont que formes figées, sourires insignifiants, trois ans peut‑être, chandail bleu, bonnet rouge, je me vois te porter, est‑ce nous, ombres et lumières, je te regarde, tu joues près de moi, ta main plonge en grésillant dans le bocal aux coquillages, tu ronronnes, chuchotes, une voix dit, il fait trente et un, l'après‑midi est un miroir aveuglant, tu me touches le bras, tendresses minuscules, tu comptes, t'exclames, tu t'éloignes, ne restent que les mots qu'aucun souffle n'anime sauf, peut‑être, ces traces de ta présence, miettes grains de sable coquille mauve légère comme un pétale cuiller verre vide sandale unique livre ouvert, tout ce que tu fais vivre sans le savoir, je m'essuie le visage, je tire le volet, ferme une porte avec ta voix encore, sonore, muette, laissant le silence au ronronnement d'un avion qui peu à peu s'éloigne, ta fraîcheur traverse la phrase, fil courant d'un mot à l'autre, m'entraînant malgré ma fatigue, main hésitante, corps incliné, et c'est elle sans doute que je traque sachant bien que jamais je ne l'atteindrai, tu cries ou tu te tais, je dois t'oublier, perdre ce que je sais de toi pour qu'enfin. tu surgisses, plus vivant peut‑être qu'en ta proximité, m'appelant d'un geste énigmatique, passant sur la pointe des pieds, dansant, comme m'invitant à te suivre, à t'inventer plus vrai que nature, à travers un chemin où, perdus, nous nous retrouverions sans l'avoir voulu, tiens c'est toi, accroupi tu contemples un lézard, le temps n'a pas bougé, éclair, silence, nos deux mains se touchent, rien d'autre, peut‑être, qu'une plage au matin où nous marchons dans la lumière, nous sommes seuls, le vent souffle et nous cherchons des coquillages, l'écume glisse, frôle nos pieds, nous réunit un instant, étincelante

Publié par Tecna à 11:57:35 dans Livres épuisés | Commentaires (1) |

Les dehors de l'intime | 15 janvier 2007

Yves CHARNET



Petite chambre La table Ronde, 2005

Voici un petit livre qui, dans l'itinéraire d'Yves Charnet, est, à proprement parler, un livre de transition. En rupture apparente avec le cycle autobiographique constitué par Proses du fils, Rien, la vie, Cœur furieux et Mon amour[1] il en est en même temps le prolongement. En effet, si la meilleure manière de sortir de soi c'est de s'occuper d'un autre, c'est, en même temps ne cesser de revenir à soi, puisque l'autre est toujours au cœur même de l'identité.
            L'autre, ici, s'appelle Maurice de Guérin. Invité pour un résidence d'un an dans le Tarn, au Cayla, la demeure où Maurice vécut sa brève existence avec sa sœur Eugénie, Yves Charnet va, au fil des saisons, de ses lectures, de ses rêveries, tracer le portrait évasif d'un écrivain intempestif et presque oublié, dans lequel il reconnaît sa propre angoisse, sa propre solitude, ses propres énigmes. D'entrée, donc, la couleur et la tonalité sont annoncées : la note bleue, celle du blues ou, ce qui revient au même, du spleen romantique : « Je suis venu retrouver dans votre faux château ma part romantique. L'origine perdue de notre lyrisme. A chacun sa quête. La mienne est fraternelle. Maurice de Guérin, je vous parle. Dans ce bouquin de bric et de broc. »
            Entre romantisme et tauromachie, mélancolie et violence, dehors et dedans, intempestivité et modernité, élan et rupture, prose et poésie, Yves Charnet avance sur le fil ténu de ces pages intermittentes, vers son propre inconnu. Dans cette missive à voix basse traversée des couleurs de saisons, de bribes de lectures, de désoeuvrement méditatif, il trouve et ne trouve pas Maurice de Guérin, comme il se trouve et ne se trouve pas. Rien qui le rassemble, qui l'unifie. Ou alors si peu. Des bribes, des chutes. De « bric et de broc », oui.
            Or, c'est justement ce bric et ce broc qui fait l'intensité particulière de Petite chambre. A côté de notations sèches, quasi banales d'un journal du désoeuvrement, les évocations fragmentaires d'une nature toujours saisie dans le retentissement physique, humoral, qu'elle a sur le sujet, comme dans ces superbes notes sur l'été, qui sont, à travers une sensualité à fleur de peau, une véritable érotique du paysage : « Des seins dans le bleu. des hanches-collines. La source des yeux. Cette odeur de vase. Tout près du sexe. Un lavoir contient l'origine du monde. La langue bouge comme une herbe folle. Chaque paysage est dans le corps. Comme la mémoire d'une femme imaginaire. Les tempes du bleu donnent envie de mordre. d'écorcher la peau du ciel. Les fougères font doucement ondoyer dans la lumière leur forme fessue ». Cette intensité, elle est aussi dans une manière d'effleurer en passant, un détail concret, un texte, une vérité, peut-être. Sur l'autre et sur soi-même : « Il n'y a pas d'identité. // Juste un changement perpétuel. Rien qu'un sujet modifié par l'effet que, sur ses sensations, produit l'univers. Au jour le jour ». Ou encore : « La poésie passages de l'inconnu dans le langage. Comme Maurice en fait l'expérience -- constatant le 5 avril 1833 que ce qu'il éprouvait « serait assez difficile à formuler ». Avec, en écho : « Ce que j'éprouve serait assez difficile à formuler. // Des papillons, parfois. // Presque rien. »
            Aux lisières. Ni prose ni poésie (« Vers, proses. Désaffubler cette fausse différence. ») Ou les deux à la fois. D'où le charme de cette écriture rythmique, « jazzée » ou de contre-temps en syncopes, quelque chose, tour à tour, se fait jour  -- « L'intime est dehors. / Les vaines barrières de la personne sont enfin renversées. / L'extérieur est au-dedans de nous » -- et se retire : « Chacun est -- pour soi-même, pour les autres... -- une chambre close ». Mais si l'extérieur est au-dedans, il n'y a plus de chambre. Encore moins de chambre close. Seule une immensité qui n'en finit pas de s'ouvrir. Selon les intermittences de la vie, de la chance qu'elle nous offre à chaque instant : « Tous les musiciens sont des intermittents de la chance. Tous les poètes ». Et Yves Charnet avec eux.

















[1]  Tous parus respectivement en 1993, 1994, 1998 et 2001 aux éditions de la Table Ronde.

Publié par Tecna à 12:36:56 dans Lectures | Commentaires (0) |

La rencontre | 14 janvier 2007

La rencontre
Pour saluer Antoni Tàpies

Même dans une casserole, on peut trouver Dieu.
Thérèse d'Avila

            La richesse du travail d'Antoni Tàpies est dans son apparente pauvreté: pauvreté de couleurs, de formes, de matières. Paradoxe qui relève d'un double et indissoluble mouvement de destruction et de création.
            On perçoit d'abord, très nettement, dans cette œuvre qui couvre maintenant plus de cinquante ans, le  désir commun à toute une génération d'artistes du milieu du siècle de faire table rase c'est-à-dire de détruire cette image toute faite que nous avons dans les yeux quand nous croyons voir le monde et que nous nommons “réalité”. Image si tôt confondue à notre vision que nous la prenons pour le monde lui-même. Alors qu'elle n'en est qu'une représentation. C'est donc contre cette description apprise — ce mot d'ordre perceptif — que commence par se construire, comme tout art véritable, l'art de Tàpies. Afin, dit-il, de “changer la vision que les gens ont du monde”. D'où la valeur emblématique des râtures, griffonnages, gommages, et autres barbouillages, griffures et grattages. Alors, l'image vacille, sombre, disparaît. Elle cède l'initiative à la surface peinte...
            On sait depuis Manet, au moins, que la peinture n'est que peinture et rien de plus. Rien de moins, non plus. Un univers plastique qui s'édifie sur les ruines de l'autre —  motif, modèle, référent, réalité comme on voudra — et qui, depuis la fin du XIXè sècle a conscience d'avoir peu à peu conquis sa propre cohérence, comme la poésie à peu près à la même époque. C'est pourquoi Francis Ponge pourra écrire que dans tout art, il y a “quelque chose à obtenir et non quelque chose à exprimer.” Cette visée, c'est l'œuvre, bien sûr — tableau, poème, sonate, sculpture etc.. Mais à en rester là — le tableau pour le tableau, le texte pour le texte —, le résultat serait bien pauvre. Beaucoup d'épigones, d'ailleurs, s'en sont contentés, pensant y trouver le nec plus ultra de la modernité. Or, l'art de Tàpies est aux antipodes d'un pareil formalisme — de cette abstraction (mot absurde mais consacré) à laquelle on a souvent voulu le réduire sans le comprendre. Il est, au contraire, profondément concret, puisqu'il entretient avec le monde une relation directe, c'est-à-dire non médiatisée par la représentation ou l'image. Ces surfaces maculées, rayées ou, au contraire vacantes; ces gris, ces ocres, ces bruns, ces couleurs sales; ces croix, flèches, lettres ou vagues figures: n'est-ce pas ce qu'à chaque pas nous découvrons autour de nous sur les murs de nos villes, nos trottoirs, nos portes, dans cette décharge de gestes, d'objets, de matières insignifiants qui sont notre quotidien et que cette peinture nous conduit à voir comme pour la première fois.
            Car, du même mouvement qu'il oblitère, râture ou gomme la réalité, Tàpies nous offre les balbutiements, les prémices d'un monde à l'état naissant: griffonnages d'enfant, alphabets indéchiffrables, rayures, taches, empreintes de pieds, de mains comme aux origines de la création et, soudain, surgissant de ce chaos vivant, une lettre, une autre, obsessionnellement répétées. La croix du T, d'abord, la lettre de l'unité faite de la rencontre et de l'unification de deux forces contraires. Le A, ensuite, celle du commencement. Valeurs qui, outre leur référence insistante à l'Ars combinatoria  de Ramón Lull, savant, sage et mystique catalan du XIIè siècle admiré depuis la jeunesse, viennent s'ajouter à leur statut d'initiales du nom du peintre (Antoni Tàpies), lesquelles réclament nécessairement un support à leur inscription, ce mur que l'artiste trouvera également dans son patronyme, Tàpies  signifiant “mur” en catalan. Rare, pour ne pas dire seul cas d'un usage aussi plastique et créateur de son propre nom par un peintre. Un monde est là, en germe, dans cette signature dont Tàpies a toujours défendu le principe, parce qu'elle est non pas le signe d'on ne sait quelle vanité egolâtre, mais un principe d'unité dans une production multiple et apparemment éclatée.
           On a beaucoup commenté le goût de Tàpies pour les matières pauvres, élémentaires où viennent s'incarner et se confondre, dans une unité qui les englobe, celles de la naissance et de la vie (terre,boue, paille, bois...) et celles de la dégradation et de la mort (poussière, détritus, coulures, excréments...). Mais, ces matières ne sont pas statiques, déposées là, telles quelles, dans le hasard de leur rencontre. Elles sont mises en mouvement par un geste et transfigurées par un regard. Si le geste est la présence directe du corps dans les traces qu'il laisse dans la matière — une signature organique, en quelque sorte —, le regard en est la présence différée. Par le travail spéculaire-spéculatif qu'il suppose — un travail de pensée —, il élabore tout un vocabulaire figuratif (pied, bouche, main œil, crâne, corps) qui ne représente rien mais fait signe, nous interrogeant inlassablement sur nous-mêmes, sur ces objets qui nous entourent (chaise, lit, porte, chaussette...) ou sur les éléments du monde (sable, feuille, herbe, paille...) tous mêlées inextricablement dans une vaste unité.
            Oui, au fond, ce que vise l'œuvre de Tàpies, c'est toujours une rencontre. Et pas seulement celle de son corps et de la matière mais, à travers elle, celle du spectateur  De ce spectateur devenu soudain acteur — “Observateur-participant”[1] — et de l'énigme du monde. Cet inconnu à l'état naissant qui n'est pas différent de la réalité mais qui la fonde et la déborde en même temps: le réel.
            En ce sens on pourrait dire que Tàpies n'est pas réaliste mais réeliste. Il nous fait entrevoir ce fond sans fond qui n'est, à proprement parler, rien et qui est au fondement de tout. D'où sa proximité avec les mystiques qu'elles soient occidentales ou orientales. Car, ce que son œuvre entière cherche à nous offrir, c'est, finalement, un espace de méditation. Un fragile support pour un pas qui vacille et s'égare un instant dans le sans chemin.










[1] Titre d'une œuvre de 1986.

Publié par Tecna à 14:32:51 dans Arts plastiques | Commentaires (0) |

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