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Lumière des jours

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Comme si de rien | 20 octobre 2007

Comme si de rien




Il ne sait plus faire. Plus du tout.
La montagne monte, flotte.
Le train-train, la tache
qui bouge sur l'œil, ne cache
ni ne révèle rien. Il écoute,
il regarde, il attend, il oublie

                        10 juillet 2006




Quelque part, ce qui se cherche
comme un bourdonnement de mouche.
Deux genoux, un pied. L'après-midi
redevient bleue. On entend
du silence – et autre chose.
Une sorte de stupeur sans fin

            11 juillet 2006




Il a posé la tasse, écouté
quelque chose qu'il était seul à entendre.
Sur la vitre le feuillage
semblait s'être arrêté dans sa chute.
Comment faire, disait-il.
Un feu brûlait dans ses mains ouvertes

12 juillet 2006




Il a cru pouvoir dire. Mais non.
Sur les lèvres le silence
est resté intact. Et le spectacle
à quelques pas toujours, immobile
comme un peu d'air qui n'entre pas. Il a cru
supprimer la distance. Mais non

                        13 juillet 2006




Le retour n'est jamais le retour.
Les mouches , toujours, et le feuillage.
Un marteau s'obstine. Il s'est remis
à compter. Il dit : deux heures.
L'instant bascule. Le vent s'arrête
La montagne ne se ressemble plus

      14 juillet 2006




Et lui, se ressemble-t-il ?
La chaleur, le pied, le balancier
de l'ombre, comme si de rien n'était.
L'éblouissement du trottoir vide
qu'il faut traverser pour retrouver
l'image, le grain de temps

                15 juillet 2006




Il écoute encore : la corneille
s'égosille, mais c'est autre chose.
Sous chaque bruit, ça s'obstine,
bruissement ou froissement comme d'un fleuve
d'images invisibles qui passerait.
Ou rien, ou le sommeil qui revient

                        16 juillet 2006




Il ne sait plus, non. Une chaleur
trop bleue, un cri et ses yeux
ne voient plus que du feu. Une poudre
grise un bruit de mobylette
trament le jour qui décline, s'en va.
Personne pour parler ou se taire

                    17 juillet 2006




Le décor pourtant n'a pas changé :
parasol, un lac deux cygnes, des silhouettes
un instant sur le bleu. Arrêté
dans la carte postale, il regarde autour,
disparaît. Reste son ombre
– vent et poussière – sa place vide

                    22 juillet 2006




Traverser le jour relève de l'exploit.
La lumière a pris un autre nom
Inquiète son ombre brûle
entre attente et oubli. Est-ce lui ou l'autre ?
Vite, saisir, lâcher ce qui vient
de face et puis de dos – ce qui va

                    24-25 juillet 2006

Publié par Tecna à 11:18:39 dans Textes inédits | Commentaires (0) |

Oublier l'heure | 28 août 2007

Oublier l'heure



Où qu'on soit, c'est la même attente. Ce suspens d'après dîner entre une et deux, quand les choses n'ont pas encore perdu tout espoir d'imposer leur présence et découpent la lumière de leurs contours tranchants. Quant au corps...

        - Oui ?
        - Oh ! Rien.
        - Dis toujours...
        - La fatigue, seulement.

Posé sur les yeux, c'est comme une brume, un poids léger sur les paupières. Une sorte de vertige vague au bord duquel on hésite.

          - Entre veille et sommeil    
          - Entre naître et mourir.





Elle qui disait : « Ma part, c'est d'être perdue », pensait-elle que chaque instant est une perte dont on ne se remet jamais ?
Elle qui disait : « Ce qui te sépare c'est ce que tu es », pensait-elle que sa voix la détruisait en la faisant ?
Elle qui disait ; « Les morts pressés sur moi, / se taisent dans toutes les langues », pensait-elle que la violence du monde résonne dans le silence porté par chaque mot ?
Et qu'alors, parler c'est mourir ? Toucher le fond pour ne plus se perdre ?
(I.B)





Dehors, la lumière et sa géométrie. Les façades brillent. Quelqu'un m'appelle, mais quand je me retourne, je ne vois que des visages inconnus. Alors je marche. J'ai un but précis, semble-t-il. Je traverse une rue, un jardin, accompagné d'un tournoiement de mouettes. De loin, une allée me fait signe : arrière-cour, escaliers. Je monte, je n'arrête pas de monter. Quand il n'y a plus d'étages, je redescends. En bas, je retrouve l'eau, son souffle froid. Je longe les quais, le soir commence à tomber, les lampes s'allument.
Sur les trottoirs, les pas sont comme une averse, mais la lune brille. Plus loin, c'est une place. La même, toujours, et sa fière statue de bronze. Je te vois venir. Tu es une ombre qui se rapproche. Entre nous, il y a cette nuit. Je tends la main, pour y voir mieux. Elle ne trouve que l'air froid, un peu de terre et un pétale humide. Je dis « reste, reste encore... »

    - Tu parles tout seul ?
    - Je me tiens compagnie.





Parce que je suis perdu, le jour recommence,. Sinon, il serait son nom, simplement. Je ne le verrais pas. Je ne dirais que ce que j'en sais. C'est-à-dire pas grand-chose. Mais là : ce qui tombe, monte, traverse le regard ; ce qui brille, s'éteint ; ce qui tremble ou s'obstine. Se taire pour parler mieux ? Deux heures dix. Quelle somme de souffrances, dis-tu. Ca, c'est aussi le jour. Tous ces cris. On n'y voit plus. Comment tout faire tenir ensemble ? L'odeur et les pommes, le rouge et le sang. Oui, je suis perdu mais je vois quelque chose.

    - Quelque chose ?
    - Oui, quelque chose –– pas rien.





Et pourtant rien. Comme les feuilles, le bruit de l'avion au passage et le silence qu'il en reste. Ou l'attente du grand chien blanc. Sur les doigts, l'odeur tenace de la menthe pourrait rappeler quelque chose. Mais non, rien. Seul ce vide où je me dissous, où je suis la voix, tu sais, celle qui parle sans parler. Et c'est moi, à présent, qui attend. Avec le froissement des pages, les craquements du radiateur. Comme pour dire il y a ou c'est là.




Eblouissement. Ce que je regarde, je ne le vois pas. Du rouge, du vert en bandes sombres et lumineuses. Et c'est déjà trop dire. Ce que je ne vois pas, je le regarde. Je parle, comme dans la pièce à côté. J'entends ma voix, pas les mots qu'elle prononce. Je me perds dans l'écart –– entre, toujours. Quelqu'un en sort. Ou quelque chose qui ne ressemble à rien.



 
    - Tu n'y arrives plus ?
    -  Non.
    - Essaye encore.
    - J'essaye, mais rien ne vient.
    - Rien ?
    - Rien.

Les voix parlent. Leur dialogue est à peine audible. Je l'écoute, un peu distrait. Questions, réponses. Ni visages ni corps. Un seul souffle. Je l'entend si près que je le confonds avec le mien :

    - Quelque chose, pourtant.
    - Dis-moi.
    - Comme un souffle.
    - Tu vois quelqu'un ?
    - Non, mais je le sens.

J'écoute toujours. Le ciel tombe derrière la vitre. Le silence est en sursis. D'un instant à l'autre il va se briser. Mais les voix le retiennent dans le goutte à goutte des syllabes :
    - Tu le sens ?
    - Oui, là, tout près.
    - Comme de l'eau ?
    - Ou de l'air.
    - De l'air, oui.
     - De l'air.

Un tissage très serré mais transparent. Je vais presque voir –– ombre et lueur –– ce que j'entends. Voir les voix. Comme elles me voient :

    - Tu vois ?
    - Oui.
    - Qu'est-ce que tu vois ?
    - Je ne sais pas mais je vois.
    - Comme un visage ?
    - Peut-être.
    - Il vient ?
    - Il est là.





Le chat ferme les yeux. Dehors est un éblouissement obscur. Peu à peu je sombre dans un entre-deux sans paroles. Le fracas de l'hélicoptère invisible et le tronc du chêne appartiennent un instant au même monde. La brume les réunit et les efface. N'en reste qu'un silence et, noir sur blanc, une trace immobile. Comme un idéogramme privé de sens. Aveugle, j'avance sur le fil. Prêt à basculer. Mais rien ne bouge : ni le chat ni le chêne. Seul, dans la chaleur, le cordon du rideau et le souffle. Quant aux mains elles sont trop loin pour les sentir, perdues dans de menus travaux.
 
    - C'est l'heure.
    - De quoi ?
    - D'oublier l'heure.


Chronique d'un égarement




 

Publié par Tecna à 20:39:08 dans Textes inédits | Commentaires (0) |

Jean Murat ou le choix de la vie | 15 août 2007

Jean Murat ou le choix de la vie

Dans une époque du tout image, de la communication tous azimuts, où les moyens technologiques sont tels qu'ils semblent ouvrir à l'homme les perspectives à la fois fascinantes et menaçantes d'une ère nouvelle prise entre l'angoisse d'une violence généralisée et l'espoir (toujours plus fragile, il est vrai) d'une véritable transformation de l'humanité, qu'est-ce qui fait peindre Jean Murat ? Oui, qu'est-ce qui le pousse, depuis plus de vingt ans, dans la solitude et l'anonymat, au mépris de tout confort matériel et mental à réinvestir à nouveaux frais cet art vénérable et pour certains moribond qu'on appelle la peinture ? Car il y a, chez lui, quelque chose de l'alpiniste et du joueur : solitude et risque de l'altitude, pari à fonds – et à fond – perdu...
Baroque par nature – il y a là une sorte de peur du vide et un désir d'y échapper dans la prolifération, le contraste, le déséquilibre, la violence –, cette peinture s'est construite, comme tout art véritable, sur une suite de refus et d'adhésions. Refus, d'abord, d'un certain nombre d'esthétiques (et de contre ou anti-esthétiques) en vogue aujourd'hui, de l'art officiel et subventionné que je dirais installé et bien installé dans son obsession installatrice, à la facilité d'un certain symbolisme du retour à l'origine rehaussé des prestiges du travail des « matières », comme on dit, en passant par les arts « conceptuel », « pauvre », « abstrait » – lyriques, constructivistes ou autres – qui ne cessent de répéter les gestes fondateurs de quelques pionniers inimitables. Sans parler, bien sûr, de toutes les figurations et leur vieille monnaie périmée dont beaucoup trop, encore aujourd'hui, font comme si elle avait toujours cours.
Ce refus et le risque de solitude et d'incompréhension qu'il suppose, n'est que l'envers de la reconnaissance avouée d'un certain nombre d' « alliés substantiels » » dont la présence vivante donne à ce travail son épaisseur et sa profondeur. Que ce soit dans la peinture rupestre ou dans les miniatures persanes du XVIè siècle, chez Michel Ange ou le Tintoret, Rubens ou Goya, Van Gogh ou Cézanne, Jean Murat retrouve cette force qui lui donne le courage de poursuivre son aventure dont il sait, nous dit-il, qu'elle n'est qu'« affirmation d'une victoire provisoire sur la mort ». Plus près de nous, c'est dans le voisinage d'un Bacon ou d'un Rebeyrolle qu'on pourrait le situer, avec ce qu'il y a dans ces œuvres d'énergie subversive et de refus en acte de s'inscrire dans quelque courant, groupe ou école que ce soit.
S'il fallait le caractériser en peu de mots, je dirais que le travail de Jean Murat est une tentative toujours poursuivie, jamais achevée pour tenir les contraires, les traverser, les annuler : figuration et non figuration, couleur et dessin, technique et non-technique, instant et durée, image et récit, tradition et modernité. C'est là qu'est son rythme, dans cette tenue, ce risque accepté du chaos et du désordre, de la discordance et du ratage, au profit de ce qui se cherche, se perd, se trouve par éclairs, disparaît et réapparaît dans l'intensité brutale de son surgissement: l'autre face d'une réalité qui n'est plus cette image toute faite que nous en avons, description totalitaire – technologique – d'un monde où les ombres n'existent plus puisque tout est éclairé, exposé aux projecteurs d'une platitude épuisant toute vision et tout désir. Contre l'ennui d'un Loft story généralisé, contre les « retours-à » ou le statut répétitif et sans affects d'un certain art contemporain, Jean Murat nous met en face de ce qui échappe à toute maîtrise et à tout discours parce que, soudain, c'est là, dans la violence de son apparition : l'inconnu – le réel.
Face à toutes les forces mortifères qui sans cesse nous menacent, nous parasitent et nous détruisent, peindre, pour Jean Murat, est alors plus qu'un art, avec tout ce que ce mot comporte de connotations esthétisantes et élitaires : c'est un choix de vie – le choix de la vie.

Site de Jean Murat: http://www.muratpeintre.fr

 

Publié par Tecna à 18:25:33 dans Arts plastiques | Commentaires (0) |

Jorge Luis Borges: QUELQUES POEMES | 13 juin 2007

Jorge-Luis BORGES

QUELQUES POEMES


L'autre, le même, 1964



Spinoza

Elles taillent les translucides mains
Du juif, dans la pénombre, les cristaux.
Le soir est peur et froid en son déclin.
(Au soir qui vient chaque soir équivaut).

Ses mains comme l'espace de jacinthe
Qui aux lisières du Ghetto pâlit
Existent peu pour l'homme qui construit,
calme, le songe clair d'un labyrinthe.

La gloire ne l'émeut pas, cet espoir
De songes au songe d'un autre miroir,
Ni le craintif amour des jeunes filles.

Métaphores et mythes, il les oublie
taillant son cristal: la carte infinie
De Qui dans toutes ses étoiles brille.


*



Œdipe et l'énigme

Quadrupède à l'aurore, droit à midi
Puis au vain espace du soir errant
Sur ses trois pieds, c'est ainsi qu'elle vit
La sphynge éternelle son frère fuyant,

L'homme, et avec le soir un homme vint
Qui, pris d'épouvante, dans le miroir
De la monstrueuse image put voir
Le reflet déclinant de son destin.

Éternellement, Œdipe c'est nous,
La longue et triple bête, c'est nous, tout
Ce qui de nous sera et nous a fui.

Nous serions écrasés de voir l'immense
Forme de notre être; avec sa clémence
Dieu nous offre succession et oubli.



Pour les six cordes, 1965


Milonga des deux frères

Que la guitare nous rapporte
Des histoires d'acier qui brillait,
De jeux de cartes et d'osselets,
De courses et de verres au bistrot,
De la Côte Sévère un couplet
Et du vieux Chemin des Troupeaux.

Allez, une histoire d'hier,
Qu'apprécieront les moins malins;
Pas d'harmonie pour le destin
Nul ne le lui reprochera —
Cette nuit à ce que je vois
Du Sud le souvenir revient.

Voici donc, messieurs, une histoire,
Celle des Iberra, les deux frères,
Des hommes d'amour et de guerre,
Devant le danger les meilleurs,
La fine fleur des ferrailleurs,
Ils sont aujourd'hui sous la terre.

Les hommes se perdent souvent
Par l'orgueil ou par l'avarice:
Le courage aussi devient vice
Pour qui nuit et jour s'y soumet —
Des deux le plus jeune devait
Le plus de morts à la justice.

Lorsque Juan Iberra découvrit
Qu'il faisait moins bien que son frère
Il fut aveuglé de colère
Et un piège lui prépara
D'un coup de feu il le tua
Là-bas vers la Côte Sévère.

Sans traîner et sans se presser
Il le déposa sur les voies
le livrant au train de passage.
Le train le laissa sans visage
Car lui, l'aîné, il voulait ça.

Ainsi de manière fidèle
J'ai tout conté jusqu'à la fin ;
Toujours l'histoire de Caïn
Qui vient tuer son frère Abel.



La monnaie de fer (1972)


Baruch Spinoza


Brume d'or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L'assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d'infini.
Dans la pénombre quelqu'un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l'emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l'eau.
Qu'importe. Il insiste, sorcier forgeant
Dieu dans sa subtile géométrie ;
Du fond de sa maladie, son néant,
De ses mots il fait Dieu, l'édifie.
Le plus prodigue amour lui fut donné,
L'amour qui n'espère pas être aimé.



La rose profonde, 1975


Moi

Le crâne, un cœur avec sa vie secrète,
Les chemins de mon sang dissimulés,
Et les tunnels du rêve, ce Protée,
Les viscères, la nuque, le squelette.
Je suis ces choses. Et, je ne peux y croire,
Je suis aussi un épée, sa mémoire,
Celle d'un soleil seul et déclinant
Qui se disperse en or, ombre, néant.
Je suis celui qui voit les proues, du port ;
Je suis ce peu de livres, de gravures
Fatigués par le temps et son usure.
Je suis celui qui jalouse les morts.
Et, plus étrange, l'homme qui assemble
Des mots chez lui, dans un coin de sa chambre.




Les conjurés, 1985


Les fleuves

Nous sommes temps. Nous sommes la fameuse
parabole d'Héraclite l'Obscur,
nous sommes l'eau, non pas le diamant dur,
l'eau qui se perd et non pas l'eau dormeuse.
Nous sommes fleuve et nous sommes les yeux
du grec qui vient dans le fleuve se voir.
Son reflet change en ce changeant miroir,
dans le cristal changeant comme le feu.
Nous sommes le vain fleuve tout tracé,
droit vers sa mer. L'ombre l'a enlacé.
Tout nous a dit adieu et tout s'enfuit
La mémoire ne trace aucun sillon.
Et cependant quelque chose tient bon.
Et cependant quelque chose gémit.

Extrait de La Proximité de la mer, 99 poèmes de Jorge Luis Borges, à paraître en octobre 2010 aux éditions Gallimard.


Publié par Tecna à 14:18:15 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

Corps provoquant | 06 juin 2007

Corps provoquant
Un homme assis et qui regarde Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997



    L'écriture, quand elle commence, semble toujours avoir déjà commencé, n'être que le prolongement visible d'un processus obscur, comme la naissance l'est de la gestation. Ce qui porte le mouvement des phrases n'est pas la conscience claire d'un projet à réaliser ni même une quelconque intention préalable. Certes, il y a bien cette infime déflagration qu'on appelle émotion. Mais ce qui la suscite, ce n'est pas toujours — c'est même rarement — la vie, qui semble en être le théâtre privilégié: c'est plutôt — comme pour Don Quichotte — le monde du langage et des livres. Expérience d'autant plus insolite, d'ailleurs, qu'elle ne s'inscrit pas sous le signe de l'admiration ou de l'imitation. Qu'elle se produise, en effet, à la seule vue de la couverture du nouveau livre encore inconnu d'un auteur aimé ou, au contraire, pendant la lecture d'une page d'un romancier dont on se sent très éloigné ou encore du simple entretien avec un écrivain qu'on n'a pas ou peu lu, souvent elle semble relever de la distance, du trouble, du regard oblique ou du clair-obscur. Comme si l'étincelle du désir ne pouvait naître que de la tension entre le pôle de la plénitude pressentie et celui de ce qui fuit, échappe, se dérobe. Ecrire, alors, loin d'être le compte-rendu plus ou moins fidèle, plus ou moins transfiguré d'une réalité extérieure, serait une tentative de déchiffrement d'un texte qui n'existerait pas, d'un sens qui ne tiendrait qu'au mouvement de cela qui se retire à mesure qu'on avance, et s'engendre de ce retirement même. Irrépressible malgré ses intermittences toujours possibles, ce mouvement, dans sa précipitation ou, selon le cas son lent mais obstiné déploiement, entraînerait l'obscurcissement momentané de cette puissance rationnelle et critique qui, comme le rappelle Baudelaire, bloque toujours toute velléité d'écriture: "Se mettre tout de suite à écrire — disait-il. Je raisonne trop." (Baudelaire)

    Il y a de la naïveté dans cet acte qui tient à la croyance éprouvée que le monde, d'une certaine manière, commence avec lui. Car c'est bien le monde qui s'offre là. Non pas comme ensemble homogène et cohérent — comme totalité —, mais comme simultanéité de fragments hétérogènes — matières, gestes, paroles, souvenirs, objets, sensations... — tels qu'ils affectent le sujet dans le présent de l'écriture. Donc, essentiellement, comme rapport entre le corps et un "dehors" qui ne l'est jamais vraiment puisqu'il n'existe comme tel qu'en fonction de ce "dedans" où il semble pénétrer par effraction, mais dont, en fait, il reçoit sa forme.
    Alors la voix se met à parler. Et, avec elle, le monde. Ici, elle ne peut être qu'interminable, proliférante, étant donné que le monde l'est aussi. Mais le plus surprenant, c'est que le monde n' apparaît comme tel, autrement dit ne se révèle comme cette globalité poudroyante dont on vient de parler, que dans le mouvement même de l'écriture, lorsque le langage, à son plus haut degré d'incandescence, ne semble devoir révéler que lui-même. Il y a là un paradoxe qui tient sans doute à ce que le monde, pour le sujet, est dans la voix — est la voix. Et, plus ce mouvement se fait intense, plus le monde paraît prendre forme, se configurer, non pas selon des schémas, des modèles reconnus ou familiers, mais dans une sorte de désordre cohérent, de cohérence désordonnée qui est, peut-être, le propre de tout ce qui est à l'état naissant. Ecrire serait donc un exercice de l'éveil, selon l'expression des vieux maîtres chinois.
    Ainsi, ce qui se présente habituellement dans le cadre familier d'un espace et d'un temps homogènes, devient soudain afflux d'événements perceptifs et mentaux qui, ponctuels, discontinus, apparemment juxtaposés dans la nécessaire successivité de l'écriture, mais ne cessant, en fait, de s'anticiper et de se faire écho les uns les autres, finissent, dans leur continuel clignotement, par créer un paradoxal effet de simultanéité. Comme si, à la fois, tout passait et ne passait pas. Et, peut-être, pareille rencontre du successif et du simultané n'est-elle que la résurgence d'une très ancienne expérience qui, depuis des temps immémoriaux, est au coeur de la vision analogique de l'univers: celle du rythme. De même que le monde serait un système de signes où tout se répond et correspond, de même le texte serait un organisme où chaque élément, apparemment discontinu, entrerait en phase avec l'ensemble des autres éléments, dans l'organisation mouvante, la transformation perpétuelle, d'une globalité jamais close2. Or, si, comme le rappelle Octavio Paz3 , la clef de voûte de l'analogie n'est plus, à l'époque moderne, l'infinité divine qui donne sa cohérence à la Divine Comédie, par exemple, mais un abîme énigmatique, elle est, pour le texte, une réalité non dépourvue, elle non plus, d'une énigmatique profondeur: celle du corps.

    Corporelle, la cohérence du texte l'est toujours. D'abord, dans le retour obsessionnel de certaines configurations phonématiques, syntaxiques, sémantiques, imaginaires — rythmiques, en un mot. Pourquoi certaines allitérations, certains termes, certains mouvements de phrases illuminent-ils le texte comme de véritables foyers d'énergie dont ils sont le vecteur? Pourquoi "mouche", "visage", "main"? Pourquoi "chien" ou "lumière"? Pour certains de ces mots on devine quelque chose. On répète: "mouche"... "chien"... et d'autres mots remontent (ou surgissent, suintent...): "bouche" ... "viens", associés à quelques syllabes: "chiii"... "chut"... Une sorte d'angoisse sourde en monte. Au milieu des phrases, les bruits troubles du corps. A l'intérieur d'autres mots aussi. "Lumière", par exemple: cette douceur ouverte avec, au centre, une violence, cette fusion qu'on refuse (lui/mère). On n'ira pas plus loin. On voit trop bien se dessiner la scène: la porte, les bruits derrière — bruissements, froissements, chuchotements...— comme d'une lutte silencieuse. Mais n'y-a-t-il pas déjà là une élaboration trop évidente, une mise en forme préalable de l'informe qui bouge, pourtant, ne cesse de bouger? Et pourquoi, également, cette recherche du vocabulaire minimum? Ce refus de tout mot trop voyant ou d'une précision trop affectée? "Faux!", dit la voix, "faux!". Comme si écrire ne pouvait être que laisser transparaître. Sous la surface limpide, la texture volontairement simple, on perçoit quelque chose. Mais quoi? Quelle mémoire physique (physiologique, même) vient-elle affleurer ici? Pourquoi quand ces mots, cette pauvreté sont absents, rien ne peut-il se faire? Autrement dit: pourquoi sont-ils nécessaires — sinon suffisants — à l'existence du texte? A cette question, aucun écrivain ne peut vraiment répondre, parce que, précisément, tout ce qui lui vient du corps lui est presque totalement obscur. Lieu de rencontre du plus intime et du plus collectif, le corps déborde par le social et par le biologique la mince frange lumineuse de la conscience. Tout ce qu'un auteur peut donc dire de son travail n'est, au pire, qu'une complaisante auto-célébration, au mieux, qu'un intéressante construction théorique élaborée à partir, non de ce qu'est son oeuvre mais de ce qu'il croit qu'elle est ou voudrait qu'elle soit. Mais, s'il ne peut répondre, il peut, au moins, constater, être le témoin lucide de cette manifestation toujours surprenante, souvent énigmatique, qui se fait jour en lui à son corps provoquant.
    Dans ces conditions, l'identité (le moi), en même temps que la vision du monde à laquelle il est indissolublement lié et qu'on croit trop souvent à l'origine de l'acte d'écriture, finissent par se dissoudre au profit d'une multiplicité d'affects, de perceptions — d'affects perceptifs — dont un discours articulé en séquences organisées selon un projet cohérent relevant d'une descriptions du monde convenue ne peut, par sa nature même, rendre compte: "Tant que l'on pense à des phrases terminées par un point final, écrit Musil , certaines chose demeurent indicibles" Une fois rompue l'homogénéité rassurante de la totalité familière, ne reste que le non clos, le non formulable. Ce qui, on l'a dit, ne cesse de se retirer. Ne se révèle que comme une apparition qui ne s'offre que dans sa disparition même. Ombre, Lueur évaporée. Laquelle ne peut être approchée — nommée — que de biais. D'où, sans doute, cette origine toujours trouble, toujours oblique du texte dont il a été question au début. Et la nécessité d'une écriture essentiellement fragmentaire ou "poétique", si l'on entend par là le refus de toute liaison (logique, psychologique, narrative, idéologique etc...) au profit de l'éclat (au double sens), qu'il soit accueilli dans son surgissement ou pris dans le mouvement sinueux, ondoyant, répétitif d'une phrase ouverte, interminable. Ce qui ruinerait la notion de "genre", c'est-à-dire de hiérarchie, donc d'un ordre qui détermine d'avance la posture de l'écrivain et du lecteur avant même qu'ils aient commencé à écrire ou à lire. Essais, romans, poèmes, chroniques ou autres, dans leurs moments de plus grande intensité, se rejoindraient à ce point où l'écriture, par-delà le récit, la description, la méditation, l'image etc..., devient le mouvement de sa propre apparition.

*

    Il écrit. Il oublie, il se souvient. le temps ne l'emporte plus, il l'habite, fait de lui le vif de ce qui vient. Son corps est là, immobile, hors du tourbillon vide de l'utile. Incliné sur une page, il écrit. Il est cette voix qui parle, soudain, sans qu'il l'ait voulu. Mais, à présent, comment l'arrêter? Il ne la reconnaît pas: elle est obscure et lumineuse, légère ou pesante, elle dit ce qu'elle ignore. Elle vient de loin et pourtant elle est si proche: comme le dieu de Saint Augustin elle est le plus intime de lui-même, le plus intérieur et, en même temps, le monde entier paraît y résonner. D'autres l'ont appelée "inspiration". Lui, l'appelle "la voix". La voix, simplement. Même pas "l'autre voix", car elle ne vient pas d'ailleurs: elle est, en lui, ce qui soudain le fait être. Mieux: être là — estar, dit l'espagnol —, ici et maintenant. Dans le mouvement de sa main qui écrit, elle passe, geste et rumeur, ombre et lumière, visions qui le traversent, d'où venues? Il ne sait plus, il n'y voit plus que cette lente concrétion, cette coulée brutale, ce vertige clair. Alors, par lui, malgré lui, tout s'organise, se répond, tout se tient. Qu'il quitte ou non la page, c'est la même cohérence qui l'émerveille. Car, même s'il n'écrit pas, une par de lui continue à tracer des signes invisibles en une sorte de suspens ébloui: la pièce où il est assis, la rue qu'il longe, les gestes quotidiens, sont traversés d'une fièvre insolite. Rien n'a changé et, pourtant, tout est différent. Comme si le monde recommençait entre les mots, dans le blanc infime ou insondable qui les sépare. Poème: architecture d'air, espace du souffle où il s'éveille: clarté, comme d'une fenêtre d'aube, fraîcheur sonore. Est-ce l'enfance? Le monde est là. Il n'a aucun visage — il les a tous. Ses mains tâtonnent sur la page. Il cherche encore. Entre les syllabes, quelque chose clignote: arbre ou jardin, froid de faïence ou de métal; on parle: les mots sont étranges, comme dépourvus de sens. Il note cette étrangeté. Ce noir aussi, tel un jet d'encre. Quelque part on crie. On rit. Est-ce lui? Il ne sait toujours pas. La phrase brusquement se referme. Au bout de la ligne — ou au milieu —, le vide. La voix s'est tue. Mais elle parle encore, dans le silence des mots qu'elle sécrète. Bulle. Où il s'est égaré, n'ayant plus ni nom ni visage. Où d'autres maintenant peuvent se perdre. Pour être plus vivants. De ce présent qui, comme lui, à chaque fois le recommence.

(1994)

Publié par Tecna à 20:03:23 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) |

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