• La joie du monde

    LA JOIE DU MONDE

    Cazimi Éditeur, 2008


        Emmanuel Malherbet, dont on connaît le remarquable travail d'éditeur mené depuis près de vingt-cinq ans avec les éditions Alidades, mais moins celui de traducteur (Jonathan Swift, Mark Twain, Wilfred Owen, Siegfried Sassoon, William Godwin...) et d'écrivain, publie, après quelques tentatives plus discrètes, un livre, La Forge des arbres , où sa voix se découvre et s'affirme
        Un homme est là. Il vit près d'un lac. Et parce qu'il y a l'autre surgi dans sa vie, le monde est comme transfiguré. Et les mots aussi. C'est pourquoi ces pages témoignent d'une rencontre où se confondent indissociablement l'amour, le langage et le monde. Car la rencontre de l'autre éveille celle de l'autre en soi. Celui qui se met à parler dans le poème et qui, tout en le faisant, se fait par lui. Cette expérience d'altérité est la poésie même. La description habituée du monde— la réalité — dans laquelle nous sommes pris est soudain comme immobilisée, suspendue. C'est comme une panne de son, un arrêt sur image, un arrêt de ce temps qui vous emporte et vous défait, et quelque chose surgit, qui était déjà là, qu'on ne voyait pas, et dont l'apparition silencieuse au milieu du brouhaha vulgaire et de « l'indécence du monde » est comme une naissance :

    j'écoutais j'entendais du silence
    et c'était en dessous
    le lac
    l'image versée
    de la nuit

    nous sous le ciel noir
    (les graviers crissaient)
    ciel et lac faisaient
    à la taille de nous
    l'écrin et le début

    pourquoi l'ai-je cru
    que nous emplissions le monde ?



        Oui, dans cette rencontre, expérience érotique, cosmique et poétique désormais ne font qu'un. Soudain, le monde n'est plus en face, il est en vous autant que vous êtes en lui : « j'étais / comme le monde sous le ciel / le monde en moi / [...] j'étais : le bruit du monde / et l‘oreille qui écoute / et la lumière du monde / chevillée à l'oeil / et l'oeil et l'oreille étaient / le bruit la lumière du monde / qui est ton souffle ». Interpénétration qui est l'enfance retrouvée : « et cela met du rire en nous / et du jeu / comme si revenait / le temps des cabanes / ou quelque chose pareil / de la joie légère ... ». Le monde n'est plus cette routine, parfois obscure et sale, parfois violente. Il est, dans la montée du désir, ce grand souffle lumineux venu de la « forge des arbres », cet éclat qui fait briller l'instant et les mots, leur donne l'élan de ce qui commence : « il y a des paradis d'instant / [...] quand — dans la pénombre et le silence / les mots trouvent leur chemin / et c'est une grande force / touchant au près / disant juste ». Et le monde est là, comme si on ne l'avait jamais vu :

    et c'était le monde
    rempli d'un sens nouveau
    et moi de nouveau
    renouant



        Alors on ne sait plus qui on est, de l'autre, de soi ou des choses. Il se fait un grand silence, un grand suspens clair comme ces jours de neige où le monde s'efface pour renaître transfiguré. Et là, dans ce vide lumineux, on n'est pas loin, toutes proportions gardées, de certaines expériences extrêmes. Celle d'un Jean de la Croix, par exemple, lui aussi, traversé par l'amour — divin ou humain, peu importe, c'est le même amour —, quand il écrit : « Je suis entré où ne savais / et je suis resté ne sachant / toute science dépassant » et qu'Emmanuel Malherbet, sans doute sans le savoir, mais inspiré par la même force désirante, semble lui répondre en écho :

                
    j'entrais
    et ne savais
    qui serait toi

    ni moi

    qui j'étais ce jour
    non plus que les autres
    ni même
    si viendraient les autres


    Dans ces poèmes, quelque chose emporte, soulève, brûle. Un feu venu de cette forge, ce souffle des arbres, dans la poitrine. Alors dedans et dehors confondus, transportés, éblouis, le temps d'une page, d'une strophe ou d'un vers, nous entrons nous aussi dans « la joie du monde » :

    c'est du ciel — des dieux
    des dieux que tu portes minuscules
    .......................................................
    oui dedans c'est
    un fracas de forêt c'est
    quand les branches cognent

    oui cela le bonheur
    c'est dedans
    c'est pareil
    portant le corps
    et la vie dedans le corps


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