• votre commentaire
  • Jorge Luis Borges

    La Proximité de la mer, anthologie de 99 poèmes, éditée, préfacée et traduite par Jacques Ancet

    Gallimard, 2010 — Collection "Du Monde entier".

     

    Composé et traduit avant tout pour le plaisir, ce livre a fini par devenir, à mon corps plus ou moins défendant, une anthologie. Mais une anthologie purement subjective en ce qu’elle n’a pas la prétention de donner un aperçu vraiment représentatif de toute la poésie de Borges. J’y ai un peu boudé, par exemple, les compositions patriotiques ou historiques qui, si elles peuvent intéresser un Argentin ou plus généralement un lecteur de langue espagnole, ont moins d’attrait pour un Français. Par contre, j’ai donné la préférence aux poèmes méditatifs et élégiaques en vers comptés et rimés et, à un moindre degré en vers blancs, parce que ce sont eux qui m’ont semblé devoir être retraduits en priorité et, surtout, parce que ce sont eux qui me touchent le plus.  Comme ces hommages rendus aux œuvres fondatrices de l’humanité — la Bible, le I King, l’Iliade et l’Odyssée, la Geste de Beowulf, les Mille et Une Nuits, Don Quichotte… — et aux penseurs et aux écrivains admirés — Héraclite, Cervantès, Shakespeare, Quevedo, Spinoza, Milton, Keats, Heine, Emerson, Whitman, Browning, Verlaine, Stevenson, Joyce … — qui, avec les kabbalistes, les poètes japonais ou les paroliers de tango, dessinent les contours fluctuants d’une curiosité insatiable et d’une mémoire où « je » finit par être beaucoup d’autres. Mais, si j’ai éliminé les pièces en prose, sauf une, qui me semble résumer parfaitement la poétique de Borges, j’ai conservé quelques poèmes en vers libres sans autre justification que le plaisir qu’ils m’ont donné à les traduire.

    L’ordre chronologique des recueils a été respecté, malgré quelques textes déplacés dans un souci d’équilibrer l’ensemble et d’éviter une monotonie qui, si elle est sensible dans les derniers recueils de Borges (la cécité, l’âge, la disparition, l’oubli)… [1], le devient plus encore du fait du choix quelque peu systématique d’un certain type de pièces. Quant au nombre, il a été dicté, comme dans l’écriture d’un livre de poèmes, par une nécessité intérieure qui, m’ayant emporté par son urgence, s’est peu à peu relâchée pour finalement se tarir une fois cette quantité atteinte : 99, un multiple de 9, comme l’est la date de naissance de Borges (1899) et le chiffre sur lequel repose l’organisation de plusieurs de mes propres ouvrages. Traduire, écrire : le même mouvement, le même mystère les traverse. Être soi-même en l’autre et l’autre en soi-même.

    Tout est donc subjectif ici : le choix des textes, leur nombre, la manière de les organiser et, bien sûr, de les traduire. Encore une fois, je n’ai pas seulement traduit ces poèmes avec mes connaissances, ma culture, mon savoir faire qui sont bien modestes comparés à ceux de mon modèle. Je les ai écrits — et c’est peut-être ce qui donne à ce travail sinon sa valeur (comment pourrais-je en juger ?), du moins son authenticité — avec une passion où, plus que le savoir c’est le non savoir qui  m’a guidé, plus l’abandon que la maîtrise. Aurais-je toujours réussi à faire entendre quelque chose ? Comme je crois l’avoir fait dans le second et le plus beau des deux poèmes que Borges consacre à Spinoza où, à travers l’image du philosophe, c’est bien sûr celle du poète qui transparaît et, pourquoi pas, ombre d’une ombre, celle aussi du traducteur, tous trois confondus dans ce même et incessant travail —  donner forme à l’informe, visage à l’inconnu — dans ce même amour  sans espoir que rien d’autre n’éclaire que sa propre lumière :

     

     

    BARUCH SPINOZA

     

    Brume d’or, le Couchant pose son feu

    Sur la vitre. L’assidu manuscrit

    Attend, avec sa charge d’infini.

    Dans la pénombre quelqu’un construit Dieu.

    Un homme engendre Dieu. Juif à la peau

    Citrine, aux yeux tristes. Le temps l’emporte

    Comme la feuille que le fleuve porte

    Et qui se perd dans le déclin de l’eau.

    Qu’importe. Il insiste, sorcier forgeant

    Dieu dans sa subtile géométrie ;

    Du fond de sa maladie, son néant,

    De ses mots il fait Dieu, l’édifie.

    Le plus prodigue amour lui fut donné,

    L’amour qui n’espère pas être aimé.



    [1] Cette monotonie, Borges la reconnaît et même la revendique avec humour : « … je suppose qu’à mon âge on attend de moi certains thèmes, une certaine syntaxe, et peut-être aussi une certaine monotonie ; si je ne me montre pas monotone, on restera insatisfait. Arrivé à un certain âge, un auteur doit peut-être se répéter. » ,  Nouveaux dialogues avec Osvaldo Ferrari, Presses Pocket, 1990, p. 179.

     


    votre commentaire
  •  Hommage à Juan Gelman

     

    Le Prix Cervantes (le Nobel hispanique) vient d'être décerné à Juan Gelman, ce grand poète argentin, touché au plus vif, par les années de la dictature (1976-1982) — famille décimée, amis morts ou disparus, exil interminable. La découverte de son livre Citas y comentarios avait été une révélation pour moi, au début des années 80. Ces poèmes, dont le plus admirable, écrit Julio Cortázar, est « cette presque inconcevable tendresse là où serait beaucoup plus justifié le paroxysme du refus et de la dénonciation » m'ont poursuivi pendant presque deux décennies avant que je me décide à les traduire et les publier sous le titre de  L'opération d'amour (Gallimard/ Du monde entier,2006). On en trouvera un extrait datés du 26 décembre 2006 sur ce blog. J'en redonne, ci-dessous, un autre pour célébrer l'événement:

     

    citation XXXVIII (sainte thérèse)

    douleur de toi qui plus grandit si plus
    de toi je reçois/peine qui est peine
    de recevoir un amour grandi/tant/
    bras qui brûlez/tout embrasés d'amour

    comme purs gamins/à présent perdus/
    dans ta bonté à toi/oiseau si doux/
    qui me voles mon sang/pour la lumière/
    pour la vérité/pour le chemin/cause

    où tu souffles l'amour jusqu'à brûler/
    flamme qui flambe humaine depuis toi/
    sueur qui sue ma passion/petits os
    dont parleront les cendres/déjà tus
     



    citation XXXIX (sainte thérèse)

    âme qui revoles/qui ne t'arrêtes/
    qui voles où tu peux/qui vas/qui cherches/
    ne vois visage/bouche/acharnement/
    tu dévoles de toi une avec moi/

    et un très tendre amour te monte d'une
    grande conscience que tu as de l'âme/
    âme que tu vois amour que n'échanges
    pour un autre monde ou toi/petite âme

    comme navigant sur huit heures du soir
    accompagnée de ta lumière même/
    sans stupeur de toi/comme morte à toute
    imposture/capitaine de toi
     



    citation XL (sainte thérèse)

    humanité comme tu es/très douce/
    qui en peine reluit comme soleil
    abritant colombes/douleurs de père/        
    soleil couvert d'une chose aussi fine

    que ton humain battement de colombes/        
    que des yeux que tu as rendus si beaux         
    que n'a pu les endurer mon cœur/
    lieu où me fréquente la vérité/               

    douceurs de toi qui viens occuper les
    coups de feu de la nuit comme des fièvres
    où ton parler porte consolation
    comme flamme travaillant ma parole
     



    citation XLI (sainte thérèse)

    souffrances/bassesses que tu endures
    miennes au-dedans de toi/je ne sais pas
    t'imiter/soleil de grandeur qui dores
    la nuit/qui libères le cœur captif/

    ainsi grandit l'amour/âme qui brûle
    sa propre âme d'avec toi désirer/        
    intime point où il est impossible
    d'avoir de l'être une mémoire/absente

    de toi / vivante de toi/criant son
    j'en mourrais/son déchirement/changée       
    en flammes qui ne la brûleraient pas
    pour apaiser la peine de la vie
     



    citation XLII (sainte thérèse)

    tant de douleur non comprise est-ce comme
    tant d'amour non compris?/non achevé?/
    chiffres qui seuls sont en toi / douleur/
    amour?/pourquoi trembler de ces questions/

    comme étranger à ma propre souffrance ?/
    aurai-je bonté de toi maintenant
    comme chambre où seul je suis avec toi?/
    malgré le cri de la chienne du monde

    parce que j'ai perdu toute obscurité/
    premier amour de toi?/fais-toi ma sœur/        
    détache-moi/ôte mes chaînes/fais-moi
    brindille dans ton bois/salive en

    ta bouche / soleil/que je puisse voir/
    comprendre ta compagnie admirable/
    aide-moi à joindre toutes mes âmes/
    ne m'oublie pas/pays/sois-moi pays
     



    citation XLIII (sainte thérèse)

    comme des époux qui ne peuvent plus
    se séparer/secrète union au centre
    très intérieur de l'âme/où tu te trouves
    comme ferveur de moi/âme de l'âme/

    créature tout près de ma créature/
    peau de ma peau/mœlle qui me consume
    en une unique flamme en qui toimoi
    nous crépitons au soleil de la justice/

    eau recueillie où personne ne sait
    séparer celle tombée de ton ciel/
    celle montée de mon pays de sources/
    vie de ma vie/sang que tu saignes en moi/       

    soleil de lait où mes enfants viendraient
    calmer toutes les faims qu'ils ont connues
    à te chercher/menotte/pure paix/
    arbre au frais éclat/mon abandon
     



    citation XLIV (sainte thérèse)


    tout petit papillon qui est mort dans
    l'oubli de toi-même/sans savoir/
    sans te souvenir de ta mort/tu vis/
    pour faire ciel/aimer/étrange oubli/

    où il est dur de manger et dormir/
    où l'on ne désire rien d'autre qu'être
    canne de l'offensé/apaisement
    de l'humilié/mur contre le froid qui

    attaque en son centre le petit frère/
    veut lui manger le souffle et le courage/
    âme qui ignore les sécheresses/           
    mémoire de tendresse qui le frappe           

    de tout l'amour que tu lui as écrit/
    ce que tu es/as été pour lui/lettre
    comme quiétude de toujours/musique
    silencieuse ou baiser/biche blessée/

    colombe qui a regardé l'orage
    pour l'apaiser/petite aile ou navire
    qui a touché le fond pour naviguer
    comme une créature tienne/             



    citation XLV (sainte thérèse)

    mémoire de mon être?/humble de soi ?/             
    journées sans rémission?/nuits de travail?/
    aller vers la mort?/même si on sait
    car on sait / peur qui es restée derrière?/

    mes yeux posés sur toi?/parolouvertes
    qui ne servent à rien?/fer qui me marques
    au cœur comme tatouage de l'âme /
    amour si grand que chez un seul il ne

    peut tenir?/voyage-t-il?/coud-il la
    douleur à l'amour?/tailleur assis aux
    pieds / sans petite sœur pour l'aider?/triste ?/
    vie qu'il mena/la maltraitant beaucoup/

    consumant l'amour contre le noir?/dure
    vie qui cogne comme les réclusions?/
    en haut/en bas/de chaque côté/toi?/
    jardins de délices?/fontaines?/toi?/


    1 commentaire
  • <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>Antonio Gamoneda (Espagne, 1931)

    </o:p>
    <o:p>Clarté sans repos, Arfuyen, 2006</o:p>


     

    LE FEU ET LA LUMIERE

    La lumière est le moelle de l'ombre.
                          Antonio Gamoneda

         Clarté sans repos, publié en langue originale en 2004, est l'aboutissement d'une expérience à la fois poétique et existentielle inaugurée dans l'oeuvre d'Antonio Gamoneda, avec Description du mensonge (1975-1976)[1], poursuive en approfondie avec Pierres gravées (1977-1986)[2] puis Livre du froid (1986-1991)[3] (auquel est venu s'adjoindre, en 1998, Froid des limites[4]). Cette expérience est un effort toujours repris parce que jamais abouti pour tenter de fixer, au miroir d'un langage à la fois concret et visionnaire, le regard de Méduse : celui du vieillissement et de la mort. En effet, hors de toute croyance, de toute mensonge consolateur, cette poésie ne cesse d'affirmer avec violence et désespoir, colère et résignation que le seul réel est la disparition : « Tu vas vers l'invisible / et tu sais que ce qui n'existe pas est réel ». Non seulement, d'ailleurs, elle l'affirme mais –– et c'est ce en quoi elle est poésie –– elle le fait éprouver au lecteur avec une puissance physique de suggestion qui tient autant à la densité de la langue qu'à l'intensité ses images. On a déjà analysé ailleurs et l'une et l'autre[5]. Disons simplement que la voix d'Antonio Gamoneda tire sa force d'une dramatisation expressionniste de l'expérience qu'elle constitue, syllabe après syllabe, verset après verset, livre après livre, en même temps qu'elle en rend compte. C'est pourquoi, plus elle revient obsessionnellement sur les mêmes thèmes, les mêmes images, plus elle se concentre et se singularise, plus son pouvoir de fascination augmente :

    J'ai vu des arbres et leur clameur, des bêtes blessées et le frisson de la silice.
    J'ai vu le vagin maternel qui pleure, la douleur dans un vase doré
    et les suicidés à l'intérieur de la lumière.
    A présent je ne vois plus que
    des angles effroyables

         Il suffit de feuilleter Clarté sans repos, pour percevoir cette scansion obstinée (« j'ai vu / j'ai vu ») où s'opère tout un travail d'anamnèse qu'une fois de plus, après les livres précédents, mais d'une manière plus dense, plus concise, déclinent en quatre sections le récit éclaté du passé et ses sensations les plus intenses inscrites dans une mémoire corporelle traversée de violences et de disparitions.
         Ce sont d'abord des fragments, d'une enfance marquée par la mort du père (« j'ai usé ma jeunesse devant une tombe vide »), l'omniprésence de la mère (« voici les gants, voici l'odeur de ma mère ») et, surtout, par la guerre civile, dont la seconde partie, « Colère », offre un kaléidoscope de visions hallucinantes :

    Ils crient devant les murs calcinés.
    Ils voient le fil des couteaux, ils voient
    le cercle du soleil, la chirurgie
    de la bête pleine d'ombre.
                                               Ils sifflent
    dans les fistules blanches.

         Ce sont, ensuite, les échos de l'adolescence vécue pendant les années de répression franquiste : « Ma jeunesse fut guidée par des éclairs technifiés par-delà les fleurs dans leur habit de flammes. J'ai vu, dans des chambres abandonnées, des fissures où passaient leur tête les reptiles des pleurs » ; ceux de l'âge adulte dominé par l'engagement et la résistance dévastatrice à la dictature : « J'ai connu le froid et, par-delà les symboles, j'ai vu des traces judiciaires. // J'ai vu aussi des os torturés. A cette époque se sont levées en moi les grandes, les inutiles questions... » C'est, enfin, obsédante, la voix présente de la vieillesse dans sa déréliction, son déchirement sans répit : « Je regarde ma nudité. Je contemple / l'apparition des blessures blanches ». Le tout évoqué non pas linéairement, mais dans l'alternance rythmique d'un contrepoint par lequel  la violence chromatique du passé sanglant (« Il y a du sang dans ma pensée ») s'oppose systématiquement à l'atonie blanche ou crépusculaire du présent de l'âge : « Je vois l'ombre dans la substance rouge du crépuscule // Je ferme les yeux / les limites brûlent. »
         Ce terrible sentiment du vieillissement ne cesse d'amener Antonio Gamoneda à s'interroger sur le bouleversement douloureux qu'opère le travail du temps dans sa propre identité. Car vieillir, c'est se dédoubler (« Je me succède peut-être à moi-même »). C'est devenir  un autre qu'on finit par ne plus reconnaître (« Tu t'habites toi-même mais tu ignores qui tu es »). De ce point de vue il n'y a pas de différence avec l'expérience de dépossession qui est au cœur de l'acte d'écrire et qui consiste aussi à disparaître pour que puisse apparaître l'étranger en soi, qu'il puisse proférer ses paroles incompréhensibles : « Quelqu'un siffle dans mon cœur. J'ignore qui il est mais j'entends sa syllabe interminable ». La dernière section « clarté sans repos », est traversée par cette interrogation obstinée. Qui est cet « animal étrange », cet « inconnu caché dans ma mémoire » qui parle en moi, « qui veille en moi quand je dors » ?  Serait-il cette part d'enfance qui ne veut pas mourir ou cette voix de l'extinction où tout viendrait se consumer ? Ou les deux à la fois ?
         La réponse n'est pas dans une formulation explicite mais dans une double image obsédante : celle du feu et de la lumière où tous les contraires s'annulent, où la fin redevient le commencement, où la vieillesse rejoint l'enfance. Car si le feu détruit, sa lumière transfigure. Oui, « les disparitions brûlent » (c'est le titre du livre en langue originale) : vieillir c'est, bien sûr, se consumer dans le souvenir (« Je me suis exténué inutilement / dans les souvenirs et les ombres ») dans cette « clarté sans repos » où tout s'inscrit et disparaît, mais c'est en même temps entrer dans une lumière qui, si elle est celle de la disparition, est aussi une lumière où, tout s'étant effacé, êtres, choses, souvenirs, identité, ne resterait que l'éclat immobile du pur présent. Et, avec lui, une sérénité (« c'est l'agonie et la sérénité ») dans laquelle, malgré angoisse et violence, désespoir et mort, tout viendrait s'apaiser. La plénitude vide d'une sagesse conquise au bord de l'oubli et dont la transparence s'illuminerait au feu d'un désir obstiné brûlant au cœur même du noir :

    Je ne veux ni penser ni être aimé ni être heureux ni me souvenir.
    Je ne veux que sentir cette lumière sur mes mains...










    [1] Description du mensonge¸ présenté et traduit par Jacques Ancet, José Corti, 2005
    [2] Pierres gravées, présenté et traduit par Jacques Ancet, Lettres Vives, 1996.
    [3] Livre du Froid, présenté et traduit par Jean-Yves Berriou et Martine Joulia, Antoine  Soriano, 1996.
    [4] Froid des limites, présenté et traduit par Jacques Ancet, Lettres Vives, 2000.
    [5] Dans les préfaces à Description du mensonge et à Pierres gravées.

    votre commentaire

  •  Ramon Gómez de la Serna
     (Espagne, 1888-1963)
    Automoribundia  (1948)    
               



    CHAPITRE I

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>


                Je suis né, ou on m'a fait naître -- je ne sais comment dire cela en toute justice -- le 3 juillet 1888, à sept heures vingt minutes dans la soirée, à Madrid, rue de las Rejas, numéro cinq, deuxième étage.
               
    Pourquoi cacher la date de ma naissance? Dans d'autres essais d'autobiographie j'ai menti, mais aujourd'hui, au moment d'écrire mon autobiographie définitive, je ne veux pas commencer par mentir, car je ne veux pas qu'on mette en doute un jour tout ce que j'ai dit. Je démens, donc, être né en 1891, tous les horoscopes qui m'ont été faits étant finalement faux. Et je le regrette étant donné l'optimisme de ceux du 3 juillet de cette année-là!
               
    Mais pourquoi cacher la vérité à des morts qui sont vivants?-- les morts sont des morts enfin morts --. Autrefois je croyais qu'on pouvait vivre toujours, mais dans cent ans tous chauves et, par-dessus le marché, sans cuir chevelu.
                
    Désormais pris aux mailles du monde la première chose que je sentis, ce fut la main de ma mère qui me cherchait dans la scarole de ses fins draps de jeune mariée-- j'étais son premier né--, comme si j'avais pu m'en échapper.
                 
    C'était un appartement obscur dans une rue obscure, et comme j'étais l'enfant de leur lune de miel et cette maison la maison choisie avec soin pour le retour de noces -- il n'y avait pas eu de voyage -- j'ai pensé que mes parents devaient beaucoup s'aimer et se sentir très heureux puisqu'une chambre aussi ténébreuse ne les avait pas gênés. (Je ne sais pourquoi il me semble que je fus sur le point de naître fils d'un garde forestier de la Casa de Campo, qu'il y eut substitution à cette heure aux douces ombres de l'été madrilène et que lui -- le fils du garde forestier -- aurait pu être cette âme qui est la mienne dans la maison de mon père.)
                  
    Madrid, ce jour de juillet où je suis né, se dore à chaque fois et s'enflamme comme pour fêter l'inauguration d'une journée déjà plongée dans la ferveur de l'été. En souvenir du premier 3 juillet que j'ai connu, je vais écrire les mots pleins d'audace et de précision de mon subconcient.
                   
    “... A ce moment-là l'horloge de la salle-à-manger venait de sonner la demie. Tout le fond de la maison était vide comme quand on accueille le monsieur qui rentre de voyage ou comme à l'heure de la mort qui pénètre dans l'alcôve tout au bout de la maison. Mon étouffement avait fini par être si insupportable que je fis un suprême effort et me glissai dans le monde. Quelle tiède atmosphère!
                    
    La première chose que je fis fut de faire pipi sur le globe terrestre (Le monde, je l'ai compris ensuite, méritait ce premier acte de rébellion.) Tout en faisant pipi je m'étirai avec la gracieuse désinvolture du canard qui sort de la boite du prestidigitateur où il était tout aussi invraisemblable qu'il se trouvât. La lumière me blessait  les yeux à tel point que je ne voulus pas les ouvrir. La lumière me cuisait sur tout le corps et allait jusqu'à éblouir mes paupières translucides. Un bruit nombreux, débordant et trop vif, m'excitait et m'assourdissait, un bruit comme celui des charrettes de bidons de pétrole qui passent à la pointe des rues étroites.
                   
    On me lava et  la douche m'arriva comme un cataclysme. Néanmoins, quoiqu'épuisé, je me sentis mieux en allongeant le cou, les bras et les jambes pour me dégourdir d'avoir été recroquevillé si longtemps. Le recroquevillement collait si terriblement, si inflexiblement à la peau que j'avais beau me tortiller dans le désir désespéré de m'étirer, je n'en finissais pas de me déplier. Car il faut voir ce que c'est que neuf mois et quelques jours de ratatinement! Et puis un voyage de huit heures, qui vous recourbe, qui vous gondole atrocement et vous finissez comme si on vous avait tordu la taille et les jambes dans des anneaux de fer! C'est ce moment où l'on est enfermé dans une armoire ou une malle, pendant que son mari à elle récupère les clés qu'il avait perdues et nous en sortons sans savoir si nous pourrons complètement nous déplier!... Donc, un voyage de neuf mois dans une caisse étroite et en diligence depuis Paris, comment ne pas être chiffonné!
                     
    Autour de moi je perçus des choses diverses: la joie que je sois un garçon, que je sois vivant et que j'aie forme humaine; l'espace qui gravitait au-dessus de moi, vaste et agréable. J'étais tout entier comme un regard sensible recueillant des choses imprécises mais réellement proches de moi; des ombre longues et diffuses, des ombres vagues comme celles qui, au plafond de la chambre donnant sur la rue, se reproduisent, bougent, se croisent, s'estompent et se succèdent doucement. Écrasé sous le poids de l'heure de la sieste, je m'endormis. Je m'endormis comme dans ces lits larges et mœlleux des villages, qui nous attendent au bout des voyages, et où, après nous être lavés pour nous débarrasser de toute la poussière accumulée, on dort d'un sommeil réparateur comme nul autre, un sommeil enfoui dans quelque chose comme le premier sommeil.
                    
    Quelques jours plus tard je fus baptisé, et comme la date du baptême est liée à celle de la naissance, je rends compte de l'impression qu'il me produisit:
                     
    “Au-dessus de moi riaient les invités. Les baisers me faisaient trop mal, comme s'ils m'avaient laissé des bleus. L'amitié et la parenté de tous étaient plus claires. C'était une heure radieuse et biblique comme celles où en terre antique on amenait l'enfant dans la maison du seigneur pour le lui offrir avec le présent de deux tourterelles.
                     
    “C'était aussi un jour de beau soleil madrilène sur l'église blanche de chaux, la svelte et citadine église de San Martín avec son cadran solaire au coin de la rue et ses quelques arbres reclus au fond de sa cour, arbres dont les feuillages émergent sur un côté de sa façade, y posant une note douce et terrestre. Du vivant soleil je passai à l'ombre morte de l'intérieur, où m'écœurèrent les denses odeurs du temple, parmi lesquelles je savourais la seule odeur de fleurs naturelles du bouquet posé entre les pieds croisés du Christ, comme un baume à ses incurables blessures. Puis je passai au recueillement frémissant de la chambre des fonts baptismaux, où je m'enrhumais dans sa profonde, dans son odorante humidité de puits sacré.
                       
    “Là tout fut consommé. Quand on m'approcha des fonts baptismaux, cette vision froide et dangereuse me fit pleurer. Comme je n'avais pas été convenablement préparé pour la chose, je crus qu'on allait m'égorger ou me noyer; je résistai autant que je pus et c'est alors que se mirent à pleuvoir sur moi des conseils qui semblaient m'encourager au sacrifice; avec, glissé au milieu un traître pincement pour me faire taire. On me donna du sel qui était vraiment salé (pourquoi, puisqu'on dirait la même chose, ne donne-t-on pas du sucre en poudre?); puis on m'immergea par surprise, ce qui me fit ouvrir la bouche comme un poisson qui s'asphyxie et on me toucha la nuque avec quelque chose de froid. Au milieu de toutes ces cérémonies j'entendis qu'on m'appelait Ramón, Javier, José et Eulogio; les trois premiers prénoms me parurent bien, me le dernier m'indigna; j'aurais bien dit qu'on me l'enlève, mais je ne savais pas parler. Pourquoi Eulogio? Pourquoi?
                      
    Il y eut pour tout le même acharnement. Ensuite on me couvrit jusqu'au visage et c'est ainsi que je sortis de l'église, sans que puissent faire ma connaissance ceux qui espéraient me voir à la sortie. Je n'étais qu'un simulacre, une imitation d'enfant sous une robe blanche et un mouchoir brodé, quelque chose comme le pantin justifiant la fête du baptême.
                       
    “Et finalement tout le monde prit des liqueurs, des petits-fours et du chocolat à ma santé, sans que nul n'ait l'idée de rien donner au champion de la fête, pas même le petit drapeau -- cet inoubliable et fascinant petit drapeau -- qui surmontait le somptueux plateau de friandises, en argent massif comme toujours... Tout au plus, d'insupportables baisers tout poisseux de sucreries.”
                       
    Je suis content de m'appeler Ramón, je l'écris même en lettres majuscules; souvent je suis tenté d'oublier sur un banc de la rue mes autres prénoms et de rester pour toujours désormais avec ce Ramón tout simple, bonasse, fier de sa simplicité.
                       
    Je suis né pour m'appeler Ramón et je pourrais même dire que j'ai le visage rond et joufflu de Ramón, digne de ce grand O sur lequel repose le prénom, exalté par son accent que seule m'escamote l'imprimerie, les majuscules n'étant habituellement pas accentuées.
                       
    Les gens mal intentionnés tentent de calomnier le prénom de Ramón et disent parfois que leur veilleur de nuit s'appelle Ramón. Bien sûr qu'il peut y avoir un veilleur de nuit qui s'appelle Ramón, comme il y en de tous les prénoms, même celui de Rubén; mais ce veilleur de nuit qui s'appellera Ramón sera le plus brave, le moins saoul de cette armée de lansquenets que forment les veilleurs de nuit.
                       
    Ramón résonne avec affabilité dans les rues, les maisons et les promenades. C'est pourquoi, plus que de cette médisance, il est digne de cette délicieuse évocation que chantent sempiternellement les fillettes:

    <o:p> </o:p><o:p> </o:p>                                             O Ramón de mon âme!,
                                                   de mon âme Ramón!:
                                                  
    Si tu t'étais marié
                                                  
    quand nous te le disions,
                                                  
    tu serais maintenant
                                                   
    assis à ton balcon!”<o:p> </o:p>


                Après les hauts et les bas de ces vers inégaux mais affectueux, il y a une brusque torsion du chant qui devient complètement incongru et qui me crispe. C'est comme un ajout, comme la restauration d'une poésie incomplète, une poésie dont, indubitablement, la fin s'est perdue.
                
    Je me mets à rougir un peu quand j'entends les fillettes chanter cette chanson, derrière laquelle on voit leur cœur, et, curieux phénomène, même toutes vieilles, c'est de cette chanson qu'elles se rappellent, avec cette intonation ancienne et passionnée de “Ramón de mon âme!...”
                 
    Il me semble, quand j'entends chanter ce conseil indiscret, que les fillettes savent que je m'appelle Ramón et qu'elles me le chantent pour me faire rougir et pour que je fasse un faux-pas, en trébuchant sur la corde tendue de leur chanson.
                 --
    Vous ne m'aimez pas, je le sais bien -- pourrais-je leur dire ingénument --; mais je vous remercie de ce “Ramón de mon âme” qui résonne si bien dans la soirée paisible et recueille comme une allusion ce qui en moi ne se rend compte de rien, ce qui n'entend qu'un retentissant “Ramón de mon âme” à l'architecture d'arche fleurie:

    <o:p> </o:p>                                                “Si tu t'étais marié
                                         
    quand...
                                                     
    nous...
                                                               
    te...
                                                                      
    le...
                                                                           
    disions...”

              --
    Non, mes petites; vous vous trompez — pourrions-nous leur dire --. Si je m'étais marié quand vous me l'avez dit, je n'aurais jamais été “assis à mon balcon”, mais en train de m'échiner aux plus tristes besognes, et tout le monde se croirait le droit d'entrer dans mon foyer bourgeois... Non... C'est un mauvais conseil que vous me donniez de si bonne heure au bénéfice d'une amie à vous simple, benête, savoureuse comme une pomme et c'est pourquoi je ne vous ai pas écouté pendant longtemps.
                
    Mon prénom me plaît, non seulement pour avoir été à ce point bercé dans les jardins par cet Hymne Nominal de l'enfance qu'est ce “Ramón de mon âme”, mais parce que le prénom de Ramón a de la rondeur, des joues pleines et que lorsqu'on en baptise un enfant, on lui prépare un destin pacifique d'employé des postes ou d'homme de lettres.
                
    Un général Ramón serait trop bienveillant -- donc pas un bon général --, et un banquier Ramón ne serait pas un bon banquier parce qu'il serait un banquier trop généreux.
                
    En Espagne, on ne sait pourquoi, il est très associé aux lettres, depuis Ramón Lull jusqu'à Ramón del Valle Inclán, en passant par Ramón de la Cruz, Ramón Mesonero Romanos, Ramón Menéndez Pidal, Ramón Pérez de Ayala et par ces Ramón à second prénom que sont Santiago Ramón y Cajal et Juan Ramón Jiménez.

    Publié avec d'autres extraits dans la NRF, janvier 2000, n°552


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique