• Enigme de l'air

    accompagné de quatre photographies et quatre monotypes de
    YVES PICQUET
    23 exemplaires numérotésEditions Double Cloche, 2005              

               Pierre et neige. Le feu de l'espace à deux heures. Des mouches, des cris épars, dans un silence de bord du monde. Nom et visage s'enfoncent dans l'oubli. Seul un puits bleu, de plus en plus obscur avec, au bord, le regard. Et rien. Et tout.

     
                Ce qui vient dans ce qui s'en va. Le volet avec le vent se ferme, s'ouvre, se referme. Un livre, une montre laissés là sur le lit. Ce qui se balance dans ce qui est immobile. Les portes entr'ouvertes de l'armoire. Les vêtements suspendus aux cintres. Ce qui crie dans ce qui se tait. La lumière électrique, malgré le jour. Les chaussures oubliées, quelques bruits simples. Ce qui glace dans ce qui brûle. Des pieds bougent, trop lointains pour m'appartenir. Derrière les rideaux, la petite route que traverse un enfant. Trois sacs, une valise. Ronflement d'un moteur. Sur la pente verte du champ, une cheminée jaune. Ce qui s'éloigne dans ce qui s'approche.
      
                L'été écrase le géranium. La bâche vibre avec le vent. Depuis longtemps, je n'essaie plus de savoir ce que je cherche. Tombée du chêne, une lueur bouge dans le chèvrefeuille. Quant aux yeux, ils s'en vont trop loin pour qu'on puisse les retenir. Montagne, feuilles et nuages les accompagnent puis les perdent. N'en reste qu'un éclat arrêté entre ici et là-bas. Une sorte de jour au milieu du jour. Des images s'y forment. On va peut-être les reconnaître.
      
                Ce qui me trouve ressemble à un silence de deux heures de l'après-midi, avec une seule mouche obstinée et des mains sans objets. C'est une sorte de trêve, pareille à celle des feuillages sur la vitre -- un répit lui aussi sans objet. Une attente qui n'attend rien que sa propre vacance. Avec, au centre, des yeux absorbés en eux-mêmes, aveugle à l'invisible drame du jour qui bascule. Non, (collines, barrières) je ne vois rien. Mais (poteaux, nuages) quelque chose me voit -- et me regarde.
      
                Clair, nuages et vent occupent le regard. Pendant ce temps, le corps vacille. Les jambes l'emmènent trop loin pour que les mains le rattrapent. Elles s'arrêtent et je me demande où je suis, ce que je fais là, etc.
                            -- Le temps change.
                           -- Moi pas.
     Immobile entre deux gestes, je me suis ressaisi. Mains, jambes et regard ont repris leur place. Le corps n'est plus ailleurs. Je dis : c'est moi. Je dis : je recommence. Comme si c'était le premier jour.
                            -- Ou le dernier.
      
                La lumière vire. L'humeur aussi. Tandis que le vent secoue branches et feuillages, le regard hésite, cherche un point où se fixer, s'arrête, repart sans rien saisir que des couleurs éteintes, une clarté où il ne se reconnaît pas. Près du pied immobile, le lent cheminement d'une fourmi. Un instant, l'air rend au visage son existence, puis l'abandonne à son incertitude.
      
                Quelqu'un marche parmi des morceaux de couleur. Ce pourrait être moi mais je n'en suis pas sûr. Quand je les nomme -- noisetier, ciel, pivoines, mur -- les choses se referment et m'étouffent. J'essaie de perdre leur nom, un vertige me prend et je vacille. Tout est là sans y être. Le jour bourdonne. Je n'y reconnais qu'une rumeur profonde comme la mer. Rien d'autre. Mes yeux bougent, mes mains pourraient se tendre.
      
                L'appel de la corneille vaut bien les autres. Plus insistant, plus présent avec le vent et le bruit des pages. le visage entre deux fleurs rouges. La pointe du pied que fait battre le cœur et la limite de la lumière. Tout est là, simplement. Et c'est là où je me perds. Au point où le connu rencontre l'inconnu. Où les perles du rideau cachent et révèlent l'autre côté.
      
                Ce qui se répète ne se répète pas. Ni le tronc  ni la clôture ni la montagne ou le ciel. Rien ne se répète que le regard, toujours, qui ne voit que son propre désir. Un éclat sans image où tout peut entrer mais où rien ne demeure. La main qui touche ne touche que son propre toucher. Tissu, métal ou bois n'en sont que le prétexte. Comme le monde pour la pensée prise à son propre reflet. Seul l'oubli est la figure du présent. Sa transparence est un miroir où tout naît et s'efface : l'espace, le jour et son attente, ce qui tremble ou brille, s'avance, recule. Ce qui est, ce qui n'est pas toi. Perdu, tu vas entrer dans ce qui te regarde.
      
                L'insignifiant d'un jour sans date. Silence, ciel gris, vent dans les branches. Comme dans un film muet d'il y a longtemps.
      
                L'heure s'est arrêtée dans une salle vide. J'ai posé mon sac, tourné mon visage vers le jour. De grands arbres s'inclinent sous le vent. L'espace sur les vitres déroule une montagne grise. Des nuages et de la lumière, il fait comme un fleuve immobile. Mais comment m'y baigner ? Rejoindre l'énigme de l'air ? J'essaie de traverser la fatigue. Celle de mes yeux, de mes mains. Celle de ma langue aussi et son ignorance bruyante. Ce que j'entends n'est qu'un vague brouhaha. Vient-il de moi ou de cet ailleurs dont je ne suis que l'écho ? Les murs, soudain, se sont mis à exister comme si j'étais comme un corps étranger qu'il leur faudrait rejeter. Pour être vraiment. En face, à gauche, à droite, dans mon dos, quelque chose se trame. Je suis la cible d'un regard invisible, insistant. Je me tiens prêt à riposter.
      
                Dire je suis perdu ne suffit pas. Une fois de plus, le jour s'est arrêté dans sa propre image. Ciel, montagne, table et entre, tous ces fils tendus où je suis pris. Le vent remue les couleurs. Velours d'un rouge plus profond que ce qu'en retient le mot, vert sombre d'une chambre de feuilles. Eparpillé, le corps est buée bleue, attente obscure, braise, goutte étincelante, tiédeur zébrée, bourdonnement, éclat métallique, voix, brise légère...
                            -- Tu énumères.
                           -- Que faire d'autre ?
                           -- Articuler.
                           -- Mais sans langue, sans mains.
                Géométriques, les ombres deviennent dures. Un bord sur un puits de lumière où il faudrait marcher, sans un faux pas. Le chat s'arrête. Tout est en place. L'énigme est à son comble.


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  •    

    Tertium éditions, 5 rue du Collège 82000 Montauban www.tertium-editions.fr

     Dans les champs, soudain, l'illumination d'un soleil de fin d'après-midi. Tout brille d'une multitude de touches d'un jaune luisant ou argenté. On avance entre des poiriers à peine rougissants. L'horizon s'ouvre dans un poudroiement de collines. Quand le regard se lève, pourtant, le front de pierre semble avoir reculé, aspiré par une nuée obscure, comme en fuite vers on ne sait quel ailleurs de brouillard et de suie. Un instant on croit marcher sur un fil entre lumière et nuit -- entre les mondes.

     


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  • La ligne de crête (2004), Tertium éditions, février 2007



     

    Parler de la montagne ? Il y faudrait le regard enveloppant et total des dieux. Distance, simultanéité, maîtrise, alors qu'enfoui dans l'ombre –– vertige, égarement, balbutiement ––, je ne fais que la parler. Comme je peux. Dans l'intermittence d'une parole déchirée. La continuité du discours n'est qu'un leurre. Comme celle du filet, elle laisse échapper infiniment plus qu'elle ne recueille. Et encore, le peu qui s'y prend ne brille que d'un éclat oblique.

    *

    Est-ce un sentiment d'impuissance qui me pousse ? Cette incapacité à raconter, à faire le récit de la montagne ? Il y a dix ans, je me suis affronté à celui de l'arbre. Tâche impossible mais du moins limitée. Inextricable, la forme n'occupait pas l'espace entier. L'œil pouvait la franchir, la contourner, explorer à gauche, à droite, derrière, l'inépuisable profondeur du paysage. Aujourd'hui, il ne peut que s'y heurter ou s'y soumettre, accompagner le perpétuel jaillir d'un élan arrêté. Les terres montent, se superposent en couches successives, dressant soudain cette face rocheuse dans la cascade transparente de l'air. Tout est bleu : la pierre, les ombres, les forêts, jusqu'au vert des prés, au rose des toits. Tout est une même quiétude chromatique à laquelle participent cris, bourdonnements, rumeurs et la lenteur du corps qui s'est mis à flotter. De l'œil au ciel, de la main à la pierre, c'est comme l'entrecroisement d'imperceptibles fils. Des figures semblent naître qu'on ne reconnaît pas. Des gestes obscurs, des signes indéchiffrables. Improbable tissage où présence, désir, mémoire ne cessent d'engendrer l'espace.

    *
                                                                                                                                          
    Aujourd'hui, elle est invisible. Un tourbillon de vapeurs ascendantes où peu à peu, cependant, apparaissant, disparaissant, émerge le front de pierre. A présent, elle est là. Profil à la fois plombé et aérien, elle ouvre le paysage, traçant sur le ciel blanc la dentelure grisée de la ligne de crête. Arbres, feuillages, sont immobiles. Quelques cloches intermittentes tintent ça et là. Les façades crème des pavillons, le vert étincelant du pré taché de blanc, semblent attendre. Mais rien ne vient que la clarté sourde d'un insaisissable présent.

    *

    Cette montagne n'a pas de forme. Elle est une dispersion d'images, instantanées, ou fixes, nettes ou brouillées que le regard ne peut qu'accueillir, perdre, retrouver, toujours neuves, toujours les mêmes. Un poudroiement de métaphores –– façade, muraille, vaisseau, aile, front, page, vague, forteresse, brume, cendre... ––  venu des yeux qui la recouvrent, l'arrachent à son évidence têtue, la réduisent à des proportions acceptables, l'enferment dans des catégories familières ... et la manquent, la manquent toujours. Mais comment ne pas s'acharner sous tant de présence, tant de ce qu'il est difficile d'appeler autrement que « beauté » ? Quelque chose qui vous écrase et vous soulève, qui vous accable et vous allège. Une ouverture et une totalité –– une contradiction : dispersion et réunion, multiplicité et unité. Non, le regard  ne peut pas suffire, mais c'est à lui, d'abord, qu'on revient toujours.

    *

    Certains jours clairs, chaque détail –– fissure, faille, ressaut, plissement, cassure –– devient visible sur la surface de la pierre, et l'œil se met à errer longtemps en quête d'un sens qu'il sait pourtant inexistant, tant il lui semble que cette netteté soudaine est sur le point de révéler une évidence qui, en même temps, n'en finit pas de lui échapper. Glissant toujours de droite à gauche, de haut en bas, le regard ne cesse à la fois de se perdre parmi cette multitude de signes qui n'en sont pas et de se retrouver dans la reconnaissance de tel ou tel fragment de paysage qu'il réussit à nommer : champs, forêt, arbre, ferme ... Parfois, glissant sur la paroi, les ombres portées de quelques nuages sont un défilé de formes évasives que les yeux accompagnent un moment avant de s'élever vers le liseré de la ligne de crête lentement suivi, en sens inverse cette fois, de la bosse du front de pierre, à gauche, aux échancrures nombreuses descendant par étages sur la droite, telles les dents inégales d'une scie ébréchée. Une fois encore passe le contour cerné de bleu marine de telle Sainte Victoire et, un instant, perception et souvenir ne sont qu'une seule et même vision. Puis, comme pour attester de la foncière impermanence de toute chose, la lumière décline et tout sombre dans une grisaille dont ne se détache que le vert quasi phosphorescent d'un pré et de deux grands chênes qui semblent défier de leur feuillage mouvant la vague obscure arrêtée, menaçante, et sa noire écume de nuées. Quatre corneilles restent quelques secondes suspendues entre regard et montagne comme pour maintenir encore un peu l'écart entre le proche et le lointain, et tout se brouille dans une brume où seuls demeurent l'acharnement du vent levé, les cris errants, les grondements intermittents et l'attente plombée du long profil de la pierre.

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  •  L'heure de cendre


    L'heure de cendre (Opales, 2006)



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                Ecoute. Ne serait-ce que le bruit de mes mots
                ces courbes que font les phrases
                leurs ruptures aussi
                comme les battements d'un pouls mal réglé
                parfois tu t'y reconnaîtras
                tu verras que quelque chose existe toujours
                un geste, une manière de se gratter le front, de respirer
                mais ne crois pas que je veuille te retenir à tout prix, non. J'aimerais seulement que nous écoutions ensemble ce qui nous appartient encore un peu le jour qui s'achève, comment te dire
                je t'imagine, j'hésite : il est six heures, les lumières
                vont bientôt s'allumer
                tout en parlant, je sens qu'un autre est là, j'entends le rythme de sa respiration, le timbre de sa voix, presque
                comment me croire alors? Mais je ne te le demande pas. Ecoute-moi, simplement
                sans cesser tes gestes quotidiens : écrire une lettre, faire chauffer la soupe, mettre le couvert, que sais-je
                l'eau qui coule les bruits ne me gêneront pas : le tintement des cuillers, le froissement bleu des flammes du gaz, l'eau qui coule du robinet, et
                même si tu ne comprends pas tout, si tu oublies de m'écouter, tant pis, tu seras là, encore un peu
                je saurai qu'il me suffit presque de tendre la main pour sentir ta chaleur. Mais les mots me suffisent
                l'espace de ta présence que je sens, même si je ne te vois pas avec la nuit
                tout ce qui fait cet instant si différent des autres malgré l'angoisse — ou peut-être à cause d'elle
                transparence noire où brillerait chaque éclat de la vie
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p><o:p> </o:p>            Laisse-moi m'approcher un peu plus, avec ces mots que je cherche



                de longues heures nous séparent du matin. Traversons-les ensemble

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