• Chutes IV, éditions Alidades (http://alidades.librairie.assoc.pagespro-orange.fr/ancet.html)

    Réponse à un questionnaire:  (extrait)

    Que représente pour vous la langue française?

    Notre langue (comme toutes les langues) est un monde. Comme le monde physique, qu’elle redouble et recouvre de son réseau vivant, nous y naissons et nous y mourons : elle nous préexiste, elle nous survit. Nous n’en sommes qu’un instant. Mais, sans nous, elle n’existerait pas. Puisqu’elle est la totalité intotalisable, passée, présente et à venir de tous ceux qui l’ont parlée, la parlent et la parleront. En ce sens, si elle est pour nous « maternelle », nous lui prêtons corps et voix aussi longtemps que nous vivons. Notre rapport est à ce point intime qu’elle est, à la fois, notre dedans et notre dehors, ce que dit bien le double sens –– organe de phonation et idiome –– du mot « langue ». Infinie virtualité, nous en sommes l’actualisation momentanée : la survie –– la mémoire –– et la vie –– l’incessante transformation à travers nos discours, nos écrits, nos œuvres.
        Langue « maternelle », avec tout ce que ce mot suppose de proximité, de consubstantialité, le français est donc dans ma bouche, dans ma tête, dans mes rêves. Il m’habite et je l’habite, et tout ce que j’appelle « réalité » passe par lui : mes perceptions, qui sont toujours déjà nomination, mes pensées, mes valeurs, mes souvenirs, mon imaginaire.
        Or, de même qu’il est impossible de percevoir son propre corps, sauf à voir son reflet dans un miroir, il est impossible de percevoir sa propre langue, sauf à la voir, par contraste, au miroir d’une autre langue. L’espagnol a été, pour moi, ce miroir. Ce pas de côté qui a permis la distance et l’appréhension. Grâce à lui, j’ai pu éprouver l’étrangeté de ma propre langue. Comparée au timbre sonore et abrupt, aux couleurs contrastées du castillan, se révélait à moi la tonalité lisse, quelque peu éteinte du français. Il était cette ligne de crêtes tranquille, rassurante, ni trop haute ni trop basse, à égale distance des cimes et des abîmes. Ou le peu d’éclats de ce cours paisible et uniforme à travers un paysage vallonné. Une douceur, en somme. Comme dans ce terme de « lumière » si ouvert, si poudroyant comparé au fil tranchant du « luz » castillan. Tout cela très banal et, en même temps, très subjectif.
        Mais je crois que, plus encore que la langue étrangère, c’est la fréquentation de ces « autres langues » que sont les œuvres des auteurs de ma propre langue qui m’en a permis l’écoute et la reconnaissance. Car, paradoxalement, c’est là qu’est la distance la plus profonde. Dans ces voix singulières qui ne se contentent pas de parler le français mais de le faire en le transformant, en le bousculant, en le rendant méconnaissable, parfois. Comme (je cite des découvertes de jeunesse) Rimbaud, ou Mallarmé, qu’on traitait de « métèques » au début du XXè siècle, comme Reverdy, Bernanos, Follain ou Giono. À chaque fois c’était se perdre et se trouver. Autre toujours. Le sentiment d’accéder à cette profondeur obscure « où les mots sont des actions » (Faulkner). Peu importait l’histoire (s’il y en avait une). À chaque fois je pénétrais dans un territoire ou l’étrange habitait le familier. Etait-ce cela ma langue ? Qu’était devenu ce bien dire, ce bien écrire à quoi on voulait la réduire ? Son éclat, soudain, ou sa violence, son épaisseur ou sa transparence, ne la rendaient-ils pas –– et cette certitude irrigue tout mon travail de traduction –– capable de tout ?
    On n’est pas écrivain si l’on n’a pas, avec sa propre langue, ce rapport d’amour/haine sans lequel il n’est pas de véritable passion. Être poète, dit Francis Ponge, c’est aussi « Parler contre les paroles. Contre tous ces grossiers camions et monuments qui constituent bien plus que le décor de notre vie ». Eux qui nous habitent de toute leur grisaille et leur fracas. Puisque ma langue maternelle est, en même temps, l’espace d’un asservissement où le même, le banal, règnent sans partage, où les crapauds des idées reçues me sortent de la bouche dès que je parle. Une usure, une entropie où chaque jour je me défais et à laquelle, comme quelques autres, j’essaie en écrivant de résister : « Je dois lutter contre toute ma vie, disait Emmanuel Mounier, car inépuisablement j’engendre le banal. »
        Alors oui, écouter ces voix discordantes c’est, paradoxalement, retrouver ma propre langue. Pas cette bouillie conditionnée, prédigérée qui est notre brouet quotidien, mais cette force ouverte à son propre inconnu. Non plus seulement « maternelle » parce qu’elle est fille de ses fil(le)s, toujours neuve dans la vivacité, l’intensité de ces voix qui la font, la langue française, c’est Rutebeuf et Verlaine, Rabelais et Céline, Villon et Artaud, Racine et Baudelaire, Scève et Jouve, Descartes et Diderot, Molière et Jarry, Pascal et Flaubert, Rousseau et Sartre, Voltaire et Foucault, Balzac et Proust, Stendhal et Sarraute, Hugo et Aragon, Bergson et Deleuze, Tzara et Beckett, Césaire et Glissant etc., etc. C’est à chaque fois une adhésion et un refus, une remontée à contre-courant de la tradition, ce sursaut par lequel, un instant, le fleuve réussit à se déchiffrer dans ses propres reflets… Un passé et un futur dans l’ici et le maintenant d’un souffle où passe un infini de souffles et qui, à chaque fois, fait le présent  –– nous offre de la présence.


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  • Vient de paraître

    dans la collection "Jamais" pour les livres pauvres de Daniel Leuwers,
    six exemplaires manuscrits sur peintures
    de Serge Ritman & Aaron Clarke


    Rouge c’est bête



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  • Vient de paraître

    Jacques Ancet & Aaron Clarke,  

    Lumière mortelle,

    éd. centrifuges, 2011,

    20 exemplaires numérotés et signés par l'auteur et l'artiste (à commander pour 60 euros à Armand Dupuy, La Ville 69470)

     

     


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  •  

     

     Jacques Ancet
    ou la voix traversée

    collectif d'auteurs
    Sous la direction de Sandrine Bédouret-Larraburu et Jean-Yves Pouilloux


    "Personne ne sait. Ni l’ombre entrée sans qu’on l’ait vue, ni la voix qui s’obstine à épeler le jour. Le silence à présent est trop lourd à porter. Les yeux cherchent, ne trouvent que leur vide."

    Personne ne sait. » Jacques Ancet né en 1942 est poète (en vers et en proses), traducteur de l’espagnol et essayiste. Son œuvre abondante est reconnue et essentielle. L’Université de Pau et des Pays de l’Adour a organisé des rencontres en 2009 et, en octobre 2010, un colloque de travail et d’échange en présence de Jacques Ancet est venu parachever les liens tissés.
    Si le sérieux des études ici rassemblées répond à l’exigence de l’œuvre, l’amitié traverse aussi ces gestes critiques chaque fois singuliers. Chacun ici s’essaie à résonner des multiples échos d’une voix traversée par l’appel de l’imperceptible que l’œuvre de Jacques Ancet nous fait écouter au plus près. Merci aux deux organisateurs de cet ensemble, merci à Jacques Ancet pour les inédits qui l’ouvrent.
    S. Martin


    Collection : Résonance Générale : Essais pour la poétique Genre : Essais Date de parution : 2011-05-26 Nombre de pages : 216
    Format (cm) : 13,5x21.5 Prix : 20 euros ISBN : 978-2-911648-45-8 Soutiens : Ouvrage publié avec le soutien du CRPHL de l’Université de
    Pau et des Pays de l’Adour, du Conseil Régional Aquitaine, du Conseil Général des Pyrénées Atlantiques et de la Communauté des Communes Pau-Pyrénées.
    L'Atelier du Grand Tétras
    Au-Dessus du Village - 25210 Mont de Laval tél - fax : 03 81 68 91 91 adresse électronique : latelierdugrandtetras@gmail.com site internet : http://www.latelierdugrandtetras.fr/



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  • JUAN GELMAN

    Lettre ouverte suivi de Sous la pluie étrangère

    édition bilingue
    présenté et traduit de l'argentin par

    jacques ancet

    Editions CARACTÈRES

    Cahiers latins


        Juan Gelman est né à Buenos Aires en 1930. Poète, traducteur, journaliste, militant révolutionnaire, il quitte l’Argentine en 1975, un peu avant que ne s’installe dans le pays, de 1976 à 1982, l’une des pires dictatures qu’ait connue l’Amérique Latine en ce siècle pourtant fertile en horreurs et atrocités. Les militaires argentins séquestreront ses deux enfants et sa belle-fille enceinte. Miraculeusement, sa fille Nora Eva échappera à la mort. Son fils, ne reparaîtra pas. Il faudra attendre le 21 décembre 1989 pour que des médecins légistes identifient les restes de Marcelo Ariel dont le corps, jeté dans le canal de San Fernando, avait été découvert dans un baril contenant ciment, graisse et fer. L’enterrement aura lieu le 7 janvier 1990. Il faudra attendre encore plus longtemps, c’est-à-dire 1999, pour que Juan Gelman finisse par retrouver sa petite fille âgée de vingt-trois ans, née en prison, enlevée à sa mère et, comme c’était courant alors, clandestinement “adoptée” en toute impunité par les familles des militaires ou de leurs proches et donc coupée de toutes ses racines. Quand on demande à Juan Gelman s’il peut pardonner, après l’exil et la disparition des siens, il répond : « Non, je ne crois pas au pardon. Pour une raison très simple ; je ne sais pas à qui les victimes ont délégué leur faculté de pardonner. Je ne peux m’arroger cette faculté. Je crois en la justice. »
        Lettre ouverte, écrit en janvier 1980, est sans doute le texte le plus extrême de Juan Gelman. Peut-être parce que, dans un bouleversement affectif et langagier qui, à ma connaissance, n’a pas d’équivalent dans la poésie contemporaine, s’y exprime l’extrême du désarroi et de la souffrance — au sens propre : une passion. Celle du père crucifié par la disparition du fils qui ne trouve plus pour dire l’absence et la douleur que l’éclatement d’une écriture rendue plus explosive encore par le recours à une forme et une métrique régulières : le quatrain et le grand vers classique hispanique : l’hendécasyllabe.
        Sous la pluie étrangère composé en mai 1980, est l’autre face de ce diptyque. Après les poèmes de Lettres ouverte écrits dans une sorte d’apnée du sens, l’écriture plus directe, plus narrative et même autobiographique de ce recueil (les parents, la vie quotidienne à Rome ou à Paris, le retour clandestin à Buenos Aires, le fils disparu, les amis perdus...) permet de voir l’autre face de la tragédie : sa face grise, celle de l’exil qui en est à la fois la cause et la conséquence.
         Ces deux recueils forment donc bien un diptyque, et c’est comme tels qu’on les présente ici. Pour que ce grand poète qu’est Juan Gelman nous soit un peu mieux révélé dans toute sa stature : celle d’un homme qui, face aux atrocités et aux désespoirs de la vie a su résister non pas par la haine, la rancœur ou la soif de vengeance, mais par l’amour, la beauté, l’enfance. Et par la poésie qui les réunis tous. Une poésie qui, dans le bouleversement et l’intensité qui sont les siens, est un acte de vie interminablement jeté à la face de la mort.


    LETTRE OUVERTE   

     

    VI

    corps qui me trembles tout entré dans l’âme/
    froid qui me fait froid/petite main tienne
    fontaine d’ombre/d’ombre/d’ombre/d’ombre
    quelque part j’arrête ta destruction ?/

    je te rejoins ?/attriste ta parole ?/
    fais souffrir ton jamais ?/plus ?/jamais plus
    pour moi regard de beauté ta beauté ?/
    es-tu repos de ta peau ?/un très grand

    dévouloir ?/m’écoutes-tu suspendant
    ton passage hors de toi?/frimousse qui
    illumine ton animal/ou peine ?/
    vient traverser mon ciel/ comme soleil ?/


    VII

    te désenfantant/me désenfantant/
    te poursuivant dans ta suavité/   
    j’endure d’être père seul de toi/passe
    la voix secrète que patient/tu tisses/

    tel désâmement de mon existence/
    tout petit qui volant passes à travers
    les souffrances tout extrêmes de toi?/
    liant ?/déliant ?/liant pour que je

    n’habite pas en toi ?/m’en aille loin
    de cette douleur ?/mais où ?/quel pays       
    saignes-tu/ afin que chairment je saigne?/
    où passes-tu ?/si triste d’être tiède ?


    VIII

    voles-tu hors mère en ton réconfort ?/
    des ombres adoucissent ton tant mourir ?/
    es-tu déjà coupé de tout ce qui
    tirait ta douce âme en arrière comme

    bonheur dans la main ?/chauffes-tu la nuit ?/
    parles-tu sur les murs de la douleur
    contre le mal ? / te dresses-tu fils ? / braise ?/
    brûles-tu la nuit du bourreau ?/ es-tu ?/

    cognes-tu de ton souffrir/désaimé
    dissémines-tu ton feu/chaleur/tendre/
    qui te donnait des sanglots d’aimer
    au pied de ton tout seul ? ton compagnon ?   

       
    IX

    là comme pas là ?/vie que tu médites ?/
    comme un autre monde ?/aimant humblement ?/
    signales-tu tes passages par l’oubli ?/
    arbrerais-tu tes tout petits désarbres

    rien que pour ombrager ma rêverie
    qui sue au feu de tes absences ?/quand ?/
    m’assieds-tu à la table de ton âme ?/
    me décheminerais-tu afin d’être

    chemin où tu passerais comme enfant
    que tu désenfantes en douleurs ?/revers
    de lumière où tu te taisais beaucoup ?/
    comme un chant qui tombe d’une soleil ?


    X

    la souffrance/est-elle défaite ou bataille ?/
    réalité qui broies/es-tu compagne?        
    tant de perfection te sauve de quoi?/
    ne te fais-je pas mal ?/ne te juané-je ?/

    te gelmané-je ?/ ne te chevauché-je
    comme fou de toi ?/tien poulain qui passe
    dévalorisant la mort malheureuse ?/
    celle qui pleure au pied de mes mouroirs?/       

    ne suis-je pas là pour te paterner?/
    vas-tu m’excuser de tant te filier ?/
    réel que tu subis comme accouchant/
    ton souffroir/chante-t-il pour/contre moi ?/

    me révèles-tu ce que je peux être ?/
    m’ailes-tu/toi aile de ma fureur ?/
    te dé-pouponnes-tu comme colombe
    qui recherche un œil aveugle pour voir ?

     

    SOUS LA PLUIE ÉTRANGÈRE


    III

        Je ne vais pas avoir honte de mes tristesses, de mes nostalgies. Je regrette la petite rue où on a tué mon chien, et j’ai pleuré près de sa mort, et je suis collé au pavé sanglant où mon chien est mort, j’existe toujours à partir de ça, j’existe de ça, je suis ça, je ne demanderai la permission à personne d’avoir la nostalgie de ça.
        Suis-je autre chose, peut-être ? Des dictatures militaires sont venues, des gouvernements civils et de nouvelles dictatures militaires, ils m’ont privé de mes livres, de mon pain, de mon fils, ils ont fait le désespoir de ma mère, ils m’ont chassé de mon pays, ils ont assassiné mes petits frères, mes camarades ils les ont torturés, déchiquetés, brisés. Personne ne m’a chassé de la rue où je pleure à côté de mon chien. Quelle dictature militaire pourrait le faire ? Et quel militaire fils de pute m’arrachera au grand amour de ces crépuscules de mai, où l’oiseau de l’être se balance face à la nuit ?
        Mon pays n’était pas parfait avant le putsch militaire. Mais il était mon lieu, les jours où j’ai tremblé contre les murs de l’amour, les jours où j’ai été enfant, chien, homme, les jours où j’ai aimé, on m’a aimé. Aucun général ne va rien arracher de tout ça au pays, à la douce terre que j’ai arrosée avec peu ou beaucoup d’amour, cette terre que je regrette tant et qui tant me regrette, cette terre que rien de militaire ne pourra me salir ou salir.
        Il est juste que je la regrette. Car nous nous sommes toujours aimés comme ça : elle réclamant plus de moi et moi d’elle, tous deux meurtris par la douleur que l’un causait à l’autre, et forts de l’amour que nous nous portons.
        Je t’aime, patrie, et tu m’aimes. Dans cet amour nous consumons imperfections et vies.


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