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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Ce qui se dit mal | 29 mai 2007

Ce qui se dit mal

Note sur la poésie de James Sacré


     L'oeuvre de James Sacré est considérable, au double sens du terme. Par son abondance et son importance. D'où la place qu'elle occupe dans le panorama de la poésie française contemporaine. Une place à part, qu'on pourrait dire insituable, même si cette poésie semble participer de ce renouveau du lyrisme très en vogue aujourd'hui et auquel certains s'adonnent avec une facilité et une complaisance dont on se dit qu'elle relève plus d'une idée qu'ils se font de la poésie que de la poésie elle-même. En son temps, déjà, Unamuno disait que la poésie est plus affaire de « postcepte » que de précepte et toute la démarche de James Sacré est une parfaite illustration de cette remarque. Pas de recherche formelle visible, ici, ou d'effusion programmée, pas de chemin tout tracé, mais une marche hésitante, vacillante, parfois, jamais sûre d'elle-même et portée, pourtant, par une certitude dans l'incertitude et le doute qui la rend impossible à confondre.
    Dans cette œuvre abondante, deux livres séparés par trente ans, Cœur élégie rouge (1972) et Une petite fille silencieuse (2001), pourrait délimiter provisoirement un long parcours auquel les hasards des éditions et rééditions donnent une particulière cohérence. De l'enfance à l'enfance — des paysages d'enfance à l'enfance d'une petite fille —, de l'amour de la femme aimée à l'amour de la petite fille perdue, c'est tout un long voyage qui nous est proposé avec, pour guide, cette même voix tour à tour émue, grave, enjouée, désespérée (presque) ou émerveillée qu'on reconnaît d'entrée, au bout de deux ou trois mots, comme c'est le cas pour tout poète authentique.
    Dans cette voix qui parle, là, tout près, se lève une présence, forte et fragile à la fois, et qui, soudain, dans la fuite de tout, vous met dans l'ici et le maintenant du poème, littéralement au présent.

La maison dans la lumière ou dans le temps, dans les arbres.
La maison qui est un extérieur d'arbres et de prairies, un extérieur d'air et de nuages, et de pierres, et de tuiles. La maison avec son intérieur construit d'escaliers vieux et de charpentes, de fenêtres, de soleil sur le carreau d'une cuisine et d'ombre dans le corridor.
La maison dans la lumière ; et silencieuse.
La musique et la mort, la maison douce au-dedans.



Car même si elle dit qu'elle n'y est jamais, que tout échappe et s'en va, que c'est en vain qu'elle voudrait parler pour rejoindre le monde, dans les quelques mots qu'elle prononce quand même, dans le souffle qui les porte, quelque chose vient, se met à vivre . Paradoxe du poème auquel, comme tant d'autres, mais à sa manière inimitable, James Sacré ne cesse de se confronter dans l'acte d'écrire lui-même :


        Au moment de penser à toi le poème
        T'oublie en cet endroit de mots
        Que c'est peut-être encore mourir.

        Quelqu'un
        Comprend que dire ou pleurer ce n'est
        Rien qui soit l'animation de ton visage silencieux.

        Te nommer pourtant dans ce théâtre des mots
        C'est peut-être toucher à ton dernier geste. Donne-moi la main.

    La poésie, pour James Sacré, est dans le faux pas, le trébuchement – dans ce qui se dit mal. Et cette maladresse, non pas calculée mais, comme la lecture des deux livres le montre, toujours plus acceptée au fil des années, fait bouger l'ordre trop attendu du langage. Surtout quand il se veut « poétique » avec ses images, ses mots convenus ou ses trouvailles, ses échos. L'écriture est, chez lui, du parlé dans l'écrit. Un parlé très écrit, bien sûr, mais qui, avec ses absences de négation, ses « pas beaucoup », ses « pas bien », ses « un peu » ou ses « pas vraiment » fait constamment boiter la phrase, lui donnant cette chaleur physique discrète mais tenace qui ne cesse d'y passer. Alors, par ces minuscules accrocs ou déchirures de la parole, quelque chose comme du jour ou de l'air entre dans le tramé du texte, et on se dit que c'est peut-être bien ça la vie :


        Quelque fois tout le temps qui vient
        (L'automne est tellement comme un cœur
        Et pommes rouges dans la campagne, les érables)
        Je vais tout ramasser, pomme
        Après pomme autrefois demain je pense à toi
        C'est presque penser à rien mais quelque chose insiste
        Une larme ou ton sourire au loin
        Ce mot silencieux d'automne longtemps.


    Dans Cœur élégie rouge, la vie c'est ce regard d'un enfant de la campagne sur le miracle des choses de la nature (arbres, oiseaux, insectes) et du quotidien (chaises, machine à coudre, géraniums, grenier, tilleuls, tuiles, puits ...) : c'est la découverte du monde et de son éblouissement : la persistance du paradis :

    Le jardin est autour et minutieux autant que l'air et la lumière vers dix heures du matin,
    et plein d'une résonance légère.
    Il y a des carrés de terre proprement sarclés et tendus comme du linge frais.
    Il semble que le jour existe depuis toujours.
    La maison respire

 

    Dans Une petite fille silencieuse, la vie, c'est le regard rétrospectif, déchiré, de cette enfant muette parce qu'elle est perdue, morte depuis longtemps, mais qu'elle est là, toujours, dans les intermittences, les soi-disant ratées du poème. Et plus le poète dit que ça n'est pas ça (et, non, ça ne peut pas l'être), plus il dit ne pas savoir retrouver cette beauté, cette fraîcheur, cette grâce légère, plus elles vous pénètrent et vous touchent au plus profond, là où, en vous, quelque chose bouge aussi, d'irrémédiablement perdu :

        Aide moi que disait la voix, tellement seule
        Aide-moi. Et tellement de confiance qui a peur.

        Le bleu du ciel était sans fond.


    Oui, comment ne pas être bouleversé par la savante simplicité de ces suites de textes brefs où, comme dans tout le travail antérieur, ne cessent de se croiser, de se mêler prose et vers au point que leurs différences (qui ne sont qu'extérieures) finissent par s'estomper ? Prose en poème, prose du poème, l'écriture de James Sacré traverse les genres, semble les retrouver pour mieux les reperdre en route, dans le mouvement de cette voix qui depuis près de quarante ans parle, parle, ne cesse de parler, portant, dans tous ses minuscules gestes de langage, dans ce peu de vie qu'elle est, toutes les vies, les morceaux de monde qui l'habitent et qui, par elle, un instant limité mais sans mesure, sont là, présents dans les quelques mots imprévus du poème :


    Le paysage contient dans son bleu beaucoup de difficulté. On le remarque parce que les arbres d'une campagne sont maintenant plus rares. On voit loin. Dans la distance les nuages détruisent en silence des monstres familiers et des carrosses. Comme autrefois. Retour de l'école à travers les champs. Grand geste aveugle du vent.
    Tout s'éloigne au fond du paysage, d'une façon petite. Une rumeur persiste ; pas facile de répondre au sourire muet du temps.


Publié par Tecna à 12:29:08 dans Essais, notes, entretiens | Commentaires (0) |

Quevedo: deux sonnets | 27 mai 2007


Francisco de QUEVEDO, Espagne, 1580-1645

DEUX SONNETS


AMOUR CONSTANT AU-DELÀ DE LA MORT


Clore pourra mes yeux l'ombre dernière
Que la blancheur du jour m'apportera,
Cette âme mienne délier pourra
l'Heure, à son vœu brûlant prête à complaire;
                                     
Mais point sur la rive de cette terre
N'oubliera la mémoire, où tant brûla;
Ma flamme sait franchir l'eau et son froid,
Manquer de respect à la loi sévère.

Ame dont la prison fut tout un Dieu,
Veines au flux qui nourrit un tel feu,
Moelle qui s'est consumée, glorieuse,

Leur corps déserteront, non leur tourment;
Cendre seront, mais sensible pourtant;
Poussière aussi, mais poussière amoureuse.






QUI REPRESENTE LA BRIEVETE DE SA PROPRE VIE

Hier fut songe, et Demain sera terre:
rien peu avant, et peu après fumée.
Et moi plein d'ambitions, de vanité,
à peine un point du cercle qui m'enserre!

Brève mêlée d'une importune guerre,
je suis pour moi le suprême danger.
Et tandis que je sombre tout armé,
moins m'abrite mon corps qu'il ne m'enterre.

Hier n'est plus; Demain s'annonce à peine;
Le Jour passe, il est, il fut, mouvement
qui vers la mort précipité m'entraîne.

Chaque heure est la pelle, chaque moment
Qui pour un prix de tourments et de peines,
Creuse au cœur de ma vie mon monument.

Publié par Tecna à 20:19:50 dans Traductions inédites | Commentaires (1) |

Portrait de poète | 01 mai 2007

Luis Cernuda, Espagne (1902-1963)

 

Quand tes heures sont comptées (1950-1956) 

 

 

PORTRAIT DE POETE
(FRAY H.F. PARVICINO, PAR LE GRECO)
                                              
                                                                              A Ramón Gaya
 Te voilà toi aussi, mon frère, mon ami,
Mon maître, dans ces limbes ? Comme moi
Qui t'y a conduit ? La folie des nôtres
Qui est la nôtre ? L'appât du gain de ceux qui
Vendant le patrimoine hérité et non gagné, ne savent
L'aimer ? Tu ne peux me parler, et moi je peux
Parler à peine. Mais tes yeux me fixent
Comme s'ils m'invitaient à voir une pensée.

 Et je pense. Tu regardes au loin. Tu contemples
Ce temps-là arrêté, ce qui alors
Existait, quand le peintre s'interrompt
Et te laisse paisible à regarder ton monde
A la fenêtre : ce paysage brutal
De rocs et de chênes, tout entier vert et brun,
Avec, dans le lointain, le contraste du bleu,
D'un contour si précis qu'il en paraît plus triste.

 C'est cette terre que tu regardes, cette cité,
Ces gens d'alors. Tu regardes le tourbillon
Brillant de velours, de soie, de métaux
Et d'émaux, de plumages, de dentelles,
Leur désordre dans l'air, comme à midi
L'aile affolée. Voilà pourquoi tes yeux
Ont ce regard, nostalgique, indulgent.

 L'instinct te dit que cette vie d'orgueil
Elève la parole. La parole y est plus pleine,
Plus riche, et brûle pareille à d'autres joyaux,
D'autres épées, croisant leurs éclats et leurs lames
Sur les champs imprégnés de couchant et de sang,
Dans la nuit enflammée, au rythme de la fête,
De la prière dans la nef. Cette parole dont tu connais,
Par le vers et le dialogue, le pouvoir et le sortilège.

 Cette parole aimée de toi, en subjuguant
La multitude altière, lui rappelle
Que notre foi est tournée vers les choses
Non plus perçues au dehors par les yeux
Quoique si claires au dedans pour nos âmes ;
Les choses mêmes qui portent ta vie,
Comme cette terre, ses chênes, ses rochers,
Que tu es là, à regarder paisiblement.

 Je ne les vois plus, et c'est à peine si à présent
J'écoute grâce à toi leur écho assoupi
Qui une fois de plus veut resurgir
En quête d'air. Dans les nids d'autrefois
Il n'y a pas d'oiseaux, mon ami. Pardonne et comprends ;
Nous sommes si accablés que la foi même nous manque.
Tu me fixes, et tes lèvres, en leur pause méditative,
Dévorent silencieuses les paroles amères.

 Dis-moi. Dis-moi. Non ces choses amères, mais subtiles
Profondes, tendres, celles que jamais n'entend
Mon oreille. Comme une conque vide
Mon oreille garde longtemps la nostalgie
De son monde englouti. Me voilà seul,
Plus même que tu ne l'es, mon frère et mon maître,
Mon absence dans la tienne cherche un accord,
Comme la vague dans la vague. Dis-moi, mon ami.

 Te souviens-tu? Dans quelles peurs avez-vous laissé
L'harmonieux accent ? T'en souviens-tu ?
Cet oiseau qui était le tien souffrait
De la même passion qui me conduit ici
Face à toi. Et bien que je sois rivé
A une prison moins sainte que la sienne,
Le vent me sollicite encore, un vent,
Le nôtre, qui fit vivre nos paroles.

 Mon ami, mon ami, tu ne me parle pas.
Assis, paisible, en ton élégant abandon,
Ta main délicate marquant du doigt
Le passage d'un livre, droit, comme à l'écoute
Du dialogue un moment interrompu,
Tu fixes ton monde et tu vis dans ton monde.
L'absence ne t'atteint pas, tu ne la sens pas ;
Mais l'éprouvant pour toi et moi, je la déplore.

 Le nord nous dévore, captifs de ce pays,
Forteresse de l'ennui affairé,
Où ne circulent que des ombres d'hommes,
Et parmi elles mon ombre, oisive pourtant,
Et en son oisiveté, dérision amère
De notre sort. Tu as vécu ton temps,
Avec cette autre vie que t'insuffle le peintre,
Tu existes aujourd'hui. Et moi, je vis le mien ?

 Moi ? Le léger et vivant instrument,
L'écho ici de toutes nos tristesses.

Publié par Tecna à 11:56:32 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

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