Publié par Tecna à 10:54:59 dans Livres disponibles | Commentaires (0) | Permaliens
Ce qui ne dit rien
Que fait, dans un monde de la circulation généralisée des signes, ce discours en apparence toujours plus obsolète, qu'on continue d'appeler poésie et qui persiste, marginalement, à ne rien dire? Cette parole des catacombes, à la fois vaguement ridicule et irritante parce qu'objet d'enjeux mal perçus? Premier des genres littéraires dans un passé relativement proche, la poésie s'est vue supplanter par le roman, au moment même où, à la fin du XIXè siècle, celui-ci entrait en crise. Quant à la philosophie, qui l'avait exilée (Platon) puis phagocitée (Hegel) avant de l'idolâtrer (Heiddeger), elle n'a jamais rien fait d'autre que de la tenir à distance y voyant sans doute sans se l'avouer son refoulé son autre. Lequel n'oppose plus théorie et pratique, concept et affect, mais les confond dans le même mouvement. Sentir du penser et penser du sentir, la poésie est, comme la philosophie ou la science, mais d'une autre manière, un mode d'accès au réel.
Au réel? Hors de tous les prudents guillemets dont tout un chacun s'entoure dès qu'il se voit contraint d'avancer le mot, que peut-on bien y mettre? Ce qu'on voudrait indiquer là, hors du découpage, de l'actualisation des phénomènes perceptibles qu'on nomme réalité, c'est la plénitude immanente et latente de ce qui est. Or, entre latence et manifestation, flotte une imperceptible lisière qui est le lieu même du poème. Une zone franche, où les scènes partielles et limitées de la réalité s'effacent, pour s'ouvrir à l'énergie vacante, sans formes ni bornes, du réel.
Alors, le langage ne dit plus, ne désigne plus, ne découpe plus. Il ne communique plus (comme on dit) il touche (au double sens physique et affectif du terme). Il devient l'espace de manifestation d'un corps et d'un monde, indissolublement. Lesquels s'inscrivent dans le texte qui se fait de leur passage même. Parole étrange qui est aussi pour le lecteur un bougé du voir, du sentir, du penser et qui, au lieu de lui offrir un monde semble le lui retirer, ne lui laissant qu'un trouble où habitudes perceptives et mentales vacillent. Toute démarche poétique et la modernité n'a cessé de le montrer est d'abord critique.
A en rester là, pourtant, on reste tributaire d'un point de vue étroitement négatif Dada en est l'exemple paradigmatique ne débouchant, au pire, que sur un galimatias illisible, au mieux que sur de petites mécaniques textuelles auto-suffisantes qui ne s'engendrent que de leur propre inanité. Car, ce premier moment catastrophique, au sens hölderlinien d'autres (Novalis, Mandelstam) ont parlé d'une coupure (ou césure ou vide) au cœur même du langage par lequel le texte semble se refermer sur lui-même, n'est que l'envers de cet accès de singularité qui le constitue. Toute auto-référentialité suppose une intra-référentialité. Brouillée, râturée ou exténuée la réalité s'efface dans un langage qui, la détruisant, ne cesse, à chaque fois, paradoxalement, de la recommencer. Non plus comme système de référence extérieur, décor connu et balisé mais, hors de tout cadre, de tout savoir, comme ce mouvement où, un instant, semble s'actualiser l'infinie latence du réel dans l'inconnu d'une voix qui s'est mise à parler...
Publié par Tecna à 10:50:22 dans Biobibliographie | Commentaires (1) | Permaliens
OBEISSANCE AU VENT III
La silence des chiens (1980-1982) Ubacs, 1990
tu fermes les yeux, la mémoire est faible, une image parfois, instantanée, ou une odeur, le pain grillé peut‑être, mais trop brève, reste l'ampoule, le vasistas noir maintenant, la vieille qui geint à côté, le bruit des pas ou de ton coeur qui saute, portes claquées, cris d'homme, piétinements, cliquetis, combien de temps, demain n'existe pas, aujourd'hui est blanc, l'épouvante sans visage, les minutes mortes, à chaque seconde la même terreur, le noir en pleine lumière, l'horreur banale, comment tu t'appelles, tu habites où, comment s'appelle ta mère, chaque jour, chaque nuit, les hurlements, le corps perdu, brisé, désarticulé, ton corps, humilié, dépossédé, tas de viscères, salive larmes, sueur, urine sang, vomissure, excréments, l'énumération, incessante, la même, toujours, portes, couloirs chambre, lit, moteur, cris, silence, cris, noir, puis doucement l'ampoule le vasistas, souviens‑toi, des deux mains tu cherches à le retenir, mais doucement il se dégage, souviens‑toi, il t'embrasse, il s'éloigne, il te fait signe des gens passent dans la rue, ils n'ont pas de visage, quelle heure est‑il, tu as mal, je voudrais sortir, sortir, tu cries, ça va pas demande une voix, la pièce danse, se balance de droite à gauche, la fièvre, tu grelottes, quelqu'un dépose sur toi un sac de plastique, des heures ont passé, des jours peut‑être, c'est la nuit, encore, l'ampoule allumée, éteinte parfois, il te sourit, son corps nu luisant un peu dans la chaleur, il se penche, son visage est noir, tu vois le plafond, la fenêtre à gauche, deux rayons de soleil filtrent par les persiennes, il reste immobile au-dessus de toi, mains posées près de tes tempes, bras tendus, il te regarde, tu l'attires à toi, tu ne veux plus le voir, tu veux sentir sa chaleur, son poids, son odeur, n'être plus que ce mouvement, rythme des vagues, rappelle‑toi, comment était‑ce, la tristesse est immense, tu pleures, il y a comme des algues, elles t'étouffent, tu te débats, tu ne veux pas mourir avec, au fond, cette odeur, urine ou merde ou autre chose, tu ouvres les yeux, tu vois l'ampoule, les poutrelles du toit, tu as vomi, il faudrait se lever, aller au lavabo, se laver, mais tu ne peux pas, tes jambes sont si lourdes qu'elles te paraissent énormes, maintenant tu ne pleures plus, tu as fait un effort terrible et tu es debout, les choses tournent, tu as mal, tu es couchée par terre, penché sur toi, il y a un visage puis une main t'essuie le front avec un chiffon taché de sang, tu voudrais dire merci mais la porte s'ouvre, une voix dit ton numéro, on te soulève sous les bras, tes jambes traînent sur le sol, couloirs, lumières, corps couchés sur des portes, gémissements, rien, tu flottes sur du gris, c'est comme dans un bateau, avec la brume et le bruit du moteur, tu vois le lit, tu hurles, tu tapes, tu griffes, tu ne sais plus, le noir est rouge, il éclabousse toute la pièce, tu voudrais savoir d'où viennent les voix, l'une se rapproche, tu vas la comprendre, tu fais un effort douloureux, calmez‑vous, là, là, calmez‑vous, il y a un silence puis tu sens une vive brûlure à l'avant‑bras gauche, une forme bouge au‑dessus de toi, une femme en blouse blanche, elle t'ausculte, elle a l'air effrayée, laissez‑là, dit‑elle, elle ne résistera pas, des mains t'emportent, tu flottes de nouveau, les couloirs ondulent comme de l'eau où dansent des lueurs, tes oreilles se sont mises à bourdonner, il y a des jours et des nuits dans cette rumeur, une douceur incroyable, comme du clair qui coulerait de toi, tu penses, la vie est simple, les deux enfants marchent sur le chemin en se donnant la main, l'aîné se penche vers le cadet, le soleil du soir les cerne d'un liseré étincelant, il les suit, mains dans les poches absorbé par le sol pierreux où son ombre le précède, de temps à autre, il lève les yeux, regarde ses deux fils, le vide bleu de la montagne, s'arrête au pied d'une haie, ramasse une noisette, la brise, le vent fait un léger bruissement dans les feuilles, reste, reste encore, l'image devient floue, s'efface, tu voudrais l'habiter, tu marcherais aussi, simplement, tu respirerais l'air tiède, un peu plus frais dans le soir proche, tu fermerais les yeux, ou tu serais assise dans la grande pièce lumineuse, lisant ou écrivant avec une dernière mouche sur le clair de la vitre, des voix d'enfants tout près, silencieuse, écoutant, touchant le velours du canapé, regardant le tapis, les fauteuils, la fenêtre, et tout serait si merveilleux, cette vie simple, reste, tu sourirais versant du lait dans un pot de faïence blanche, tu serais assise, tu mangerais, sans rien dire, attentive au bruit des fourchettes, au craquement du pain qu'on coupe, aux voix autour de toi, il serait midi et quart à la pendule sur le mur ou sept heures et demie sous l'abat‑jour blanc avec la nuit déjà contre les vitres, des lampes ça et là, la vie, simplement, la vie
Publié par Tecna à 12:30:06 dans Livres épuisés | Commentaires (0) | Permaliens
LE FEU ET LA LUMIERE
Publié par Tecna à 11:26:16 dans Dernières traductions | Commentaires (0) | Permaliens
Journal de l'air (1998-2000) Arfuyen 2007 (à paraître)
Cinéma muet
Le soir tombé avec le noir, l'eau qui durcit et craque. Au cinéma muet de la vitre tout revient comme une première fois, visages gestes, lueurs. Quand tu te retournes c'est une nuit d'il y a longtemps, la rue avec les rires les voix, une sorte d'éclat froid qui brille dans le ciel et les yeux du malheur.
Elle vient. Alors on voit le jour qui vacille s'éteint. On la sent tout près. Comme une brume qui couvre l'espace. Les objets se dispersent. On ne reconnaît plus que l'image, le cercle de la lampe et le livre. Les mains, elles, poursuivent le corps qui se cache quelque part, mais où ? On ne peut plus savoir : elle vient.
Publié par Tecna à 11:15:32 dans Textes inédits | Commentaires (0) | Permaliens