Après Le passage de Marcel [1], cette extraordinaire plongée dans l'intimité de celui qui, « demeuré » en deçà de toute description apprise, ne cesse d'éprouver le monde dans l'émerveillement et l'effroi, la stupeur et l'éblouissement de la première fois, Thierry Martin-Scherrer nous offre aujourd'hui avec Le fantôme de Chopin, une seconde incursion dans le mystère de cet autre être d'exception, ce raffiné, dévoré par le mal de l'impossible retour et -- puisque la vraie vie c'est jadis -- de la conscience d'être déjà mort, qui n'auront fait que consumer sa courte vie. D'où ce « fantôme » qui, au sein du corps apparemment vivant tisse en fils sonores le cocon floconneux de son invisible présence : « Essence de la musique de Chopin : génie de l'après-coup, conscience du jamais plus, brûlure du trop tard. »
D'entrée, on nous avertit. Ici, point de biographie, au sens courant du terme où l'écriture suivrait une chronologie toute extérieure, mais la fantasmographie de ce fantôme qui ne cesse d'habiter -- d'être -- Chopin et à travers laquelle, se révèle ce que seule, croyait-on, la musique pouvait faire entendre : « Pendant trente ans il a parlé à l'ombre de sa mort en un dialecte étrange, en deçà de tout mot ». Ce dialecte purement musical (« Son affaire : le son qui chuchote, le son qui rend le silence des choses. »), explique sans doute sa méfiance vis-à-vis du langage ce « son altéré qui prend les choses avec les pincettes du sens ». C'est pourquoi « le sens ne l'atteint pas » dans « sa passion d'éteindre les lumières pour ne voir que la vibration».
Or, tout le travail de l'écrivain du poète va être ici de faire passer cette vibration dans un texte qui en sera, en quelque sorte, la caisse de résonance. Car la poésie n'est pas non plus une affaire de sens « Sous le toucher, un poème palpable tombe sous le sens, atteint aux choses, à l'image qui les brûle ». La poésie est, elle aussi, une affaire, non pas de son, mais de résonance [2].
Ce qui fait la grande réussite de ce livre (comme celle de Le passage de Marcel avec lequel il forme un diptyque -- celui du simple et du complexe, du bas et du haut --, c'est qu'au lieu de décrire, de raconter, il nous fait entrer, il nous fait habiter, partager ce qu'aucun récit ne pourrait faire partager : le drame originaire qui est au fondement de toute l'œuvre de Chopin. Alors, autour de ce centre obscur, tout se met à tourner, s'ordonner, et toute la vie avec ses pesanteurs, ses aléas, ses circonstances, prendre un sens : l'impossible retour, la solitude, la politesse comme une cage de verre, la maladie -- le feu intérieur qui brûle, la consomption, les amours (Marie, George...), l'ennui (« Est-il possible de s'ennuyer autant que je m'ennuie ? »), l'Histoire (« Il regarde la Garde Nationale, qui regarde Casimir Périer, qui regarde les ouvriers et leur fait tirer dessus »), les allées et venues, les déménagements continuels, parce que ça n'est pas ça, ça ne peut être jamais ça...
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Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
Sur une confidence de la mer grecque
NI la chaux
ni le figuier qui resplendit,
ni même le temple aux cent portes
tu ne pus les compter
ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
ni même la
lumière qui martèle
l'enclume de ce jour
ni la peau éclatante de ce corps
ne connaîtront la durée
pauvres fragments brisés contre le ciel.
NON pas un point immobile
dans le temps indivis
mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
la somme peut-être d'instants dans le multiple,
dans une convergence de temps, de durée
c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
du midi tout entier, face à Naxos.
Un troupeau de brebis sur la plage
redoublait sur le sable la mer innombrable.
Les eaux te répétaient encore
leur parole ignorée.
C'ETAIT une autre aurore,
poreuse. Là, face à nous,
deux rochers dans la mer
accrochaient la lumière,
mesuraient l'extension
et du sel et du temps.
Axes du soleil, les rochers
mesuraient, mesuraient,
nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant
du temps es-tu, te disaient-ils, et toi
aussi, tu ne sais pas
que tu es moins encore
que la crête brillante
de la vague au soleil.
MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,
que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre
annulé dans le ciel de la dissipation.
Seule la mer durera, dans l'immensité comblée.
Et nos orbites sèches retiendront la lumière
dans la calcination de la résine.
CAÏQUES et voiles traversent
sans dommage la mer
et son sourd champ de pierres.
Dans ta min tu tournais
la figurine simple d'un visage qui s'offre à
la lumière. Et il tournait, tournait
dans la concave main
du temps, dans son abandon.
Coagulée, tournait
l'offrande d'une pierre
à la mer étendue
dans la clarté des îles.
TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
tu l'as lu, et les signes, les eaux,
les oliviers solaires, le couchant
dans son cratère profond,
se sont ouverts à tes yeux comme
une permanence : la présence
pure. Regarde les îles
de l'aubépine et du figuier
incendié, regarde-les qui perdurent
comme offrande au soleil,
la durée de la beauté dans le poing solaire
et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
qui t'a offert un instant, dans la nudité
de la terre, cette beauté qui nous détruit.
Publié par Tecna à 17:02:40 dans Traductions inédites | Commentaires (0) | Permaliens
Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
Sur une confidence de la mer grecque
NI la chaux
ni le figuier qui resplendit,
ni même le temple aux cent portes
-- tu ne pus les compter
ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
-- ni même la
lumière qui martèle
l'enclume de ce jour
ni la peau éclatante de ce corps
ne connaîtront la durée
pauvres fragments brisés contre le ciel.
NON pas un point immobile
dans le temps indivis
mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
la somme peut-être d'instants dans le multiple,
dans une convergence de temps, de durée
-- c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
du midi tout entier, face à Naxos.
Un troupeau de brebis sur la plage
redoublait sur le sable la mer innombrable.
Les eaux te répétaient encore
leur parole ignorée.
C'ETAIT une autre aurore,
poreuse. Là, face à nous,
deux rochers dans la mer
accrochaient la lumière,
mesuraient l'extension
et du sel et du temps.
MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,
que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre
annulé dans le ciel de la dissipation.
CAÏQUES et voiles traversent
sans dommage la mer
et son sourd champ de pierres.
Coagulée, tournait
l'offrande d'une pierre
à la mer étendue
dans la clarté des îles.
TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
tu l'as lu, et les signes, les eaux,
les oliviers solaires, le couchant
dans son cratère profond,
se sont ouverts à tes yeux comme
une permanence : la présence
pure. Regarde les îles
de l'aubépine et du figuier
incendié, regarde-les qui perdurent
comme offrande au soleil,
la durée de la beauté dans le poing solaire
et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
qui t'a offert un instant, dans la nudité
de la terre, cette beauté qui nous détruit.
Publié par Tecna à 17:02:29 dans Traductions inédites | Commentaires (0) | Permaliens
Andrés Sanchez Robayna
Sur une confidence de la mer grecque
NI la chaux
ni le figuier qui resplendit,
ni même le temple aux cent portes
tu ne pus les compter
ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
ni même la
lumière qui martèle
l'enclume de ce jour
ni la peau éclatante de ce corps
ne connaîtront la durée
pauvres fragments brisés contre le ciel.
C'ETAIT un cimetière
près de la mer. Les pierres
dévastées restaient là
dans la chaleur de l'air.
Elles restaient, muettes,
effacées. Noyées dans
la lumière. Tu les vis
durer, comme les astres.
Le soleil
avait détruit les noms
dispersés, sous le ciel,
dans l'éclat de la flamme.
C'ETAIT une autre aurore,
poreuse. Là, face à nous,
deux rochers dans la mer
accrochaient la lumière,
mesuraient l'extension
et du sel et du temps.
Axes du soleil, les rochers
mesuraient, mesuraient,
nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant
du temps es-tu, te disaient-ils, et toi
aussi, tu ne sais pas
que tu es moins encore
que la crête brillante
de la vague au soleil.
CAÏQUES et voiles traversent
sans dommage la mer
et son sourd champ de pierres.
Dans ta min tu tournais
la figurine simple d'un visage qui s'offre à
la lumière. Et il tournait, tournait
dans la concave main
du temps, dans son abandon.
Coagulée, tournait
l'offrande d'une pierre
à la mer étendue
dans la clarté des îles.
TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
tu l'as lu, et les signes, les eaux,
les oliviers solaires, le couchant
dans son cratère profond,
se sont ouverts à tes yeux comme
une permanence : la présence
pure. Regarde les îles
de l'aubépine et du figuier
incendié, regarde-les qui perdurent
comme offrande au soleil,
la durée de la beauté dans le poing solaire
et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
qui t'a offert un instant, dans la nudité
de la terre, cette beauté qui nous détruit.
Publié par Tecna à 14:06:56 dans Traductions inédites | Commentaires (0) | Permaliens