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Lumière des jours

le blog de Jacques Ancet

Le corps sonore | 27 décembre 2006

Le corps sonore

 Thierry Martin-Scherrer
Le fantôme de Chopin
Editions Lettres Vives, 2006
    


     Après Le passage de Marcel [1], cette extraordinaire plongée dans l'intimité de celui qui, « demeuré » en deçà de toute description apprise, ne cesse d'éprouver le monde dans l'émerveillement et l'effroi, la stupeur et l'éblouissement de la première fois,  Thierry Martin-Scherrer nous offre aujourd'hui avec Le fantôme de Chopin, une seconde incursion dans le mystère de cet autre être d'exception, ce raffiné, dévoré par le mal de l'impossible retour et -- puisque la vraie vie c'est jadis -- de la conscience d'être déjà mort, qui n'auront fait que consumer sa courte vie. D'où ce « fantôme » qui, au sein du corps apparemment vivant tisse en fils sonores le cocon floconneux de son invisible présence : « Essence de la musique de Chopin : génie de l'après-coup, conscience du jamais plus, brûlure du trop tard. »

    
D'entrée, on nous avertit. Ici, point de biographie, au sens courant du terme où l'écriture suivrait une chronologie toute extérieure, mais la fantasmographie de ce fantôme qui ne cesse d'habiter -- d'être -- Chopin et à travers laquelle, se révèle ce que seule, croyait-on, la musique pouvait faire entendre : « Pendant trente ans il a parlé à l'ombre de sa mort en un dialecte étrange, en deçà de tout mot ». Ce dialecte purement musical (« Son affaire : le son qui chuchote, le son qui rend le silence des choses. »), explique sans doute  sa méfiance vis-à-vis du langage ce «  son altéré qui prend les choses avec les pincettes du sens ». C'est pourquoi « le sens ne l'atteint pas » dans « sa passion d'éteindre les lumières pour ne voir que la vibration». 

    
Or, tout le travail de l'écrivain –– du poète –– va être ici de faire passer cette vibration dans un texte qui en sera, en quelque sorte, la caisse de résonance. Car la poésie n'est pas non plus une affaire de sens  –– « Sous le toucher, un poème palpable tombe sous le sens, atteint aux choses, à l'image qui les brûle ». La poésie est, elle aussi, une affaire, non pas de son, mais de résonance [2]

    
Ce qui fait la grande réussite de ce livre (comme celle de Le passage de Marcel avec lequel il forme un diptyque -- celui du simple et du complexe, du bas et du haut --, c'est qu'au lieu de décrire, de raconter, il nous fait entrer, il nous fait habiter, partager ce qu'aucun récit ne pourrait faire partager : le drame originaire qui est au fondement de toute l'œuvre de Chopin. Alors, autour de ce centre obscur,  tout se met à tourner, s'ordonner, et toute la vie avec ses pesanteurs, ses aléas, ses circonstances, prendre un sens : l'impossible retour, la solitude, la politesse comme une cage de verre, la maladie -- le feu intérieur qui brûle, la consomption, les amours (Marie, George...), l'ennui (« Est-il possible de s'ennuyer autant que je m'ennuie ? »), l'Histoire (« Il regarde la Garde Nationale, qui regarde Casimir Périer, qui regarde les ouvriers et leur fait tirer dessus »), les allées et venues, les déménagements continuels, parce que ça n'est pas ça, ça ne peut être jamais ça...

     Ce qui nous vaut, dans l'élan maîtrisé d'une écriture à la fois sensuelle et réflexive, transparente et opaque, d'intenses aperçus comme autant d'allumettes craquées dans les ténèbres à jamais inaccessibles d'un destin : « Une autre fois, sa portée vierge offerte à l'aube, à un signal du jour. Il est mangé par la fenêtre qui l'invente encore. La barre étincelante de la mer, une sphère d'oiseaux dans un arbre en boule, un souffle de torrent glouton, il est dans des espaces étranges, il est une ébullition stable d'eau et de chant lumineux. Parfois il ferme les yeux, un non-voyant auquel sa canne à lui, le rubato, tient lieu de trouvaille pour tâter la nuit. Bartomeu Ferra écrit : « Le pli d'une feuille de roses, l'ombre d'une mouche le faisaient saigner. » George Sand écrit : « Frais comme la rose et rose comme un navet ».Ou ce portrait encore et son terrible clair-obscur : « Le visage, ainsi : Les yeux sombres, mais les yeux bleus. Vient-il à scruter le ciel des vivants ? On l'appelle depuis la cave. Les yeux bleus, mais les yeux gris. Le périscope des pupilles au milieu d'une eau calme. Les yeux tendres, mais les yeux fiévreux. On veut parler, on est sur écoute. Le nez droit, mais le nez busqué. On se tient entre deux proies. La bouche est fine, la bouche est épaisse. Un sourire de chat, des rêves de fauve. La présence est courtoise, l'indifférence est affichée. On est là, on est ailleurs. Horla. L'expression est fière, l'expression est fuyante. Le regard est doux, il est dévorant. On porte courtoisie comme une discipline. On bat froid aux amis de la veille. Au milieu du salon on ronronne. Un quart d'heure après, on fulmine. »
Il fallait être à la fois un musicien et un poète -- un poète doublé d'un musicien -- pour nous faire toucher, au sens le plus physique du terme, pour nous faire éprouver le mystère de Chopin, de cette musique, de ce « corps sonore » qui ne cesse, à travers le temps, de nous revenir comme le parfait fantôme de ce corps physique, rongé de phtisie, qu'il aura passé sa vie à surmonter : « Le fantôme Chopin : ce qui a survécu à la faillite biologique décrétée par la naissance. »




[1] Lettres Vives, 2001.
[2] « Il y a quelque chose dans la poésie qui est plus important que le sens : la résonance. ». Marina Tsvetaeva

Publié par Tecna à 17:19:14 dans Lectures | Commentaires (0) |

Sur une confidence de la mer grecque | 27 décembre 2006

Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
Sur une confidence de la mer grecque


 

  

NI la chaux


ni le figuier qui resplendit,


ni même le temple aux cent portes


–– tu ne pus les compter


ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer


–– ni même la


lumière qui martèle


                 l'enclume de ce jour


ni la peau éclatante de ce corps


ne connaîtront la durée


pauvres fragments brisés contre le ciel.

  

NON pas un point immobile


dans le temps indivis


mais le point incandescent de l'instant qui tourne,


 la somme peut-être d'instants dans le multiple,


dans une convergence de temps, de durée


–– c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes


                 du midi tout entier, face à Naxos.

 

Un troupeau de brebis sur la plage


redoublait sur le sable la mer innombrable.

 

Les eaux te répétaient encore


leur parole ignorée.


 


 


C'ETAIT une autre aurore,


poreuse. Là, face à nous,


deux rochers dans la mer


accrochaient la lumière,


mesuraient l'extension


et du sel et du temps.

 

Axes du soleil, les rochers


mesuraient, mesuraient,


nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant


du temps es-tu, te disaient-ils, et toi


aussi, tu ne sais pas


que tu es moins encore


que la crête brillante


de la vague au soleil.

  

MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,


que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre


annulé dans le ciel de la dissipation.

 

Seule la mer durera, dans l'immensité comblée.


Et nos orbites sèches retiendront la lumière


dans la calcination de la résine.

  

CAÏQUES et voiles traversent


sans dommage la mer


et son sourd champ de pierres.

 

Dans ta min tu tournais


la figurine simple d'un visage qui s'offre à


la lumière. Et il tournait, tournait


dans la concave main


du temps, dans son abandon.

 

Coagulée, tournait


l'offrande d'une pierre


 à la mer étendue


dans la clarté des îles.

  

TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,


tu l'as lu, et les signes, les eaux,


les oliviers solaires, le couchant


dans son cratère profond,


se sont ouverts à tes yeux comme


une permanence : la présence


pure. Regarde les îles


de l'aubépine et du figuier


incendié, regarde-les qui perdurent


comme offrande au soleil,


la durée de la beauté dans le poing solaire


et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,


qui t'a offert un instant, dans la nudité


de la terre, cette beauté qui nous détruit.


 

Publié par Tecna à 17:02:40 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

Sur une confidence de la mer grecque | 27 décembre 2006

Andrés Sanchez Robayna (Canaries)
Sur une confidence de la mer grecque



 

  

NI la chaux
ni le figuier qui resplendit,
ni même le temple aux cent portes
-- tu ne pus les compter
ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer
-- ni même la
lumière qui martèle
                l'enclume de ce jour

ni la peau éclatante de ce corps
ne connaîtront la durée
pauvres fragments brisés contre le ciel.

  

NON pas un point immobile
dans le temps indivis
mais le point incandescent de l'instant qui tourne,
la somme peut-être d'instants dans le multiple,
dans une convergence de temps, de durée
-- c'était le point que tu vis sur les eaux brillantes
           du midi tout entier, face à Naxos.

 
Un troupeau de brebis sur la plage
redoublait sur le sable la mer innombrable.


Les eaux te répétaient encore
leur parole ignorée.



 


C'ETAIT une autre aurore,
poreuse. Là, face à nous,
deux rochers dans la mer
accrochaient la lumière,
mesuraient l'extension
et du sel et du temps.

Axes du soleil, les rochers
mesuraient, mesuraient,
nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant
du temps es-tu, te disaient-ils, et toi
aussi, tu ne sais pas
que tu es moins encore
que la crête brillante
de la vague au soleil.  




MOINS encore que le point étincelant sur les eaux,
que l'ombre dans le chardon, le nuage de septembre
annulé dans le ciel de la dissipation.

Seule la mer durera, dans l'immensité comblée.
Et nos orbites sèches retiendront la lumière
dans la calcination de la résine.  

 

CAÏQUES et voiles traversent
sans dommage la mer
et son sourd champ de pierres.

Dans ta main tu tournais
la figurine simple d'un visage qui s'offre à
la lumière. Et il tournait, tournait
dans la concave main
du temps, dans son abandon. 

Coagulée, tournait
l'offrande d'une pierre
à la mer étendue
dans la clarté des îles.

  



TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,
tu l'as lu, et les signes, les eaux,
les oliviers solaires, le couchant
dans son cratère profond,
se sont ouverts à tes yeux comme
une permanence : la présence
pure. Regarde les îles
de l'aubépine et du figuier
incendié, regarde-les qui perdurent
comme offrande au soleil,
la durée de la beauté dans le poing solaire
et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,
qui t'a offert un instant, dans la nudité
de la terre, cette beauté qui nous détruit.



 

Publié par Tecna à 17:02:29 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |

Sur une confidence de la mer grecque | 27 décembre 2006

Andrés Sanchez Robayna
Sur une confidence de la mer grecque



 

  

NI la chaux



ni le figuier qui resplendit,



ni même le temple aux cent portes



–– tu ne pus les compter



ce sont les portes de toi-même devant le souffle de la mer



–– ni même la



lumière qui martèle



                 l'enclume de ce jour



ni la peau éclatante de ce corps



ne connaîtront la durée



pauvres fragments brisés contre le ciel.



 

 

C'ETAIT un cimetière



près de la mer. Les pierres



dévastées restaient là



dans la chaleur de l'air.

 

Elles restaient, muettes,



effacées. Noyées dans



 la lumière. Tu les vis



durer, comme les astres.

 

Le soleil



avait détruit les noms



dispersés, sous le ciel,



dans l'éclat de la flamme.

  

C'ETAIT une autre aurore,



poreuse. Là, face à nous,



deux rochers dans la mer



accrochaient la lumière,



mesuraient l'extension



et du sel et du temps.

 

Axes du soleil, les rochers



mesuraient, mesuraient,



nous mesuraient, et toi, et toi en quel instant



du temps es-tu, te disaient-ils, et toi



aussi, tu ne sais pas



que tu es moins encore



que la crête brillante



de la vague au soleil.

  

CAÏQUES et voiles traversent



sans dommage la mer



et son sourd champ de pierres.

 

Dans ta min tu tournais



la figurine simple d'un visage qui s'offre à



la lumière. Et il tournait, tournait



dans la concave main



du temps, dans son abandon.

 

Coagulée, tournait



l'offrande d'une pierre



 à la mer étendue



dans la clarté des îles.



 



 



TOUTES encore sont vivantes, les mères des héros, les îles,



tu l'as lu, et les signes, les eaux,



les oliviers solaires, le couchant



dans son cratère profond,



se sont ouverts à tes yeux comme



une permanence : la présence



pure. Regarde les îles



de l'aubépine et du figuier



incendié, regarde-les qui perdurent



comme offrande au soleil,



la durée de la beauté dans le poing solaire



et la flamme nocturne, la tourmente inférieure,



qui t'a offert un instant, dans la nudité



de la terre, cette beauté qui nous détruit.



 

Publié par Tecna à 14:06:56 dans Traductions inédites | Commentaires (0) |