• Bernard Mazo

    UN ÉBLOUISSEMENT VIDE



    Je vis
    entre présence
    et absence

    Bernard Mazo La Cendre des jours



        Il est une heure : l’après-midi grise s’est arrêtée dans les branches du chêne et sur le clôture du jardin. La montagne disparaît dans la brume, le temps est comme suspendu. Mais on sait qu’il est là, invisible, à nous détruire de ses pattes d’insecte obstiné et à nous porter, à la fois, vers l’inconnu de ce qui vient. C’est là, dans ce suspens que je lis les poèmes de Bernard Mazo. Et c’est là, dans la contradiction de ce double mouvement qu’ils me semblent trouver leur origine.
        Une angoisse sourde, doublée d’un espoir qui ne se rend pas, traverse en effet tous ses livres et leur donne l’intensité, discrète, insinuante qui les caractérise. Si « le poème / ne peut se fonder/ que sur ce qui est / condamné à mourir » (CJ), c’est à chaque fois, pourtant, comme si « on se retrouvait / dans l’innocence / du premier matin ». L’écriture poétique étant indissolublement constat d’impuissance et acte de naissance, Bernard Mazo affronte d’un seul mouvement ce qui nous tue et ce qui nous fait vivre. Sans trémolos ni exaltation rhétorique, avec la pudeur d’une confidence qui touche, parce que ces mots, il semble que chacun aurait pu les écrire:
               
                    Qui d’autre que moi
                    Pourrait dire que j’existe,
                    Qui d’autre que moi
                    Que je suis là, muet, parmi vous,
                    Avec cet effroi, cette angoisse
                    Ancrés en moi depuis toujours
                    Telle l’intarissable blessure
                    D’une vie que je n’aurai pas vécue ? (VF)

        Oui, une blessure porte cette œuvre rare mais intense. Une blessure avec laquelle et contre laquelle elle s’édifie, «car si / en dépit de tout / on persiste [...]  c’est pour durer / pour ne pas disparaître » (CJ). Ce qui blesse là, c’est la conscience aiguë de l’éphémère qui est, paradoxalement, celle d’une présence. Quelque chose qui toujours se retire et, en même temps, ne cesse d’appeler. Et chaque poème en est comme la trace — le stigmate. D’où, sans doute la brièveté qui le caractérise: fragments, éclats (au double sens du terme) où se croisent mystère et simplicité — simplicité obscure et lumineux mystère :
       
                        Quelqu’un parle
                        là-bas

                        le visage
                        tourné vers la nuit (CAI)
       
        Car au cœur des choses, il y a comme une absence — un « vide douloureux » d’où nous vient, peut-être, le sentiment de ce qu’on appelle « beauté ». Qui n’est que le désir jamais comblé d’une impossible coïncidence. Avec soi-même et avec le monde. C’est pourquoi, comme le dit Valéry, la beauté est ce qui nous désespère : « ce n’est pas ma voix que vous entendez / mais ce qui me traverse et me maintient : / l’ombre désespérée de la beauté / Cette absence infinie au cœur des choses. » (CAI). De là, le désir de combler cette distance par une écriture où, un instant, l’impossible pourrait se réaliser. Par ce langage à l’état naissant qu’est toute véritable poésie : « Et c’est là / dans cet écart aboli / que tout commence » (CJ) .
        La voix de Bernard Mazo semble venir à la fois de tout près et de très loin. On l’entend traverser les années, fidèle à ses rêves, à sa lucidité. Tenace dans sa fragilité même, arrêtée au bord de quelque chose que rien d’autre ne peut dire que l’éclair du poème et son éblouissement vide : « Je n’ai conservé / ni mémoire des mots / ni souvenir des signes // qu’une respiration / criblée d’oiseaux / où se pencher /     jusqu’au vertige ».
         C’est sans doute ce consentement à l’effacement qui, par-delà toute révolte, fait signe vers ce qu’on pourrait appeler une sagesse. Et la forme de tendresse, de bonté, presque, qui l’accompagne, nous touche au plus profond :

                    Rêver de n’être plus
                    désormais
                    que le vol furtif
                    de cette hirondelle
                    rayant
                    la grande vitre bleue du ciel (CJ)


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  • Commentaires

    1
    Mardi 28 Août 2012 à 19:58
    Je suis émue
    Bonsoir... J'ai beaucoup "cotoyé" Bernard au Festival de Lodève et nous avons même fait un grand moment d'improvistaion ensemble (je chante). Merci pour cet hommage à Bernard. Sa disparition m'a beaucoup touchée. Cordialement. Jeanne Santos
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