• VIENT DE PARAÎTRE

    Jacques Ancet 

    Journal d'hiver

    La Porte, 2019

     

    Le 1er. Le voilà. Une mésange picore la mangeoire. Le ciel est si bas qu'il n'est plus le ciel. La bûche flambe. Le monde tourne

     

    Ensuite, le 2, c'est la lumière à travers le rideau. Des ombres passent et repassent. On dit branches. On dit oiseaux. Quelqu'un est là, peut-être. Le monde ne cesse de tourner.

     

    Le 3, la fatigue rampe. Elle se traîne dans les feuilles. On voit venir une lumière obscure. Mais sait-on  vvraiment ce qu'on voit ? On tousse. On n'arrête pas de tousser. SAle saison dit une voix. demain ressemble à hier, aujourd'hui à demain. D'ailleurs rien ne ressemble à rien. C'est l'hiver.


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  • Paulina Vinderman

     

    L'épigraphiste

     

     présentation : Jacques Ancet

    traduction  : Jacques Ancet et Cristina Madero

     

    LE TAILLIS PRÉ

     

    Chaque livre de Paulina Vinderman est comme une strophe ajoutée au long poème que constitue son œuvre entière. Après Barque noire1, L’Épigraphiste. Nulle rupture, dans la brièveté de chaque livre mais un continuum où chaque fois recommence l’exploration d’un monde dans lequel abandon, solitude, mélan- colie, douleur résonnent d’un même chant mezzo voce qui s’insi- nue et vous emporte comme celui des plus beaux tangos.
    Oui, il y a du tango dans ces poèmes. Le manque, l’absence les traverse. Et l’amour y est source d’une nostalgie étroitement liée au passé de l’enfance en même temps que d’un profond sentiment d’échec: «L’amour est mort très vite, aussi vite qu’il est venu ». Car c’est le temps qui gouverne notre vie – qui la fait et la défait, indissolublement: «Désormais mon seul père est le temps», dit Paulina Vindermann. Et telle une épigraphiste («J’écris sur mon cahier comme sur une tablette / de moine bouddhiste...»), elle s’applique à déchiffrer les traces – les ins- criptions – qu’il laisse en nous et hors de nous, chacun de ses poèmes étant ce déchiffrement même
    :

     


    Je reviens après des années, au café


    où je recueillais les empreintes du monde.


    Le garçon est là toujours, éternel dans son gilet lie-de-vin.

    La boîte aux lettres au coin de la rue, vide de tout


    excepté de moi.
Les arbres me frappent de la beauté de leur vieillesse


    (Un jour ils mourront mais je n’en serai pas témoin).

     


    Je suis venue te dire adieu, dis-je au garçon,


    qui m’interroge sur ma vie, comme un ami de plus.

    Je n’appartiens plus à ce lieu

    
(je n’appartiens à aucun, pense pour sa part

    
la mélancolie, mais je ne le lui dis pas)


    et j’écris une longue lettre sur une feuille d’agenda,

    au frère que je n’ai pas eu (ou qu’on m’a enlevé),

    tout en buvant mon café


    et je dessine des nez sur des serviettes en papier.

     


    Avant que la vraie nuit froide ne m’avale

    je laisse tomber la lettre dans la boîte.

    L’insistance de ce que je suis tient – muette –

    dans cet acte minuscule.


    Je laisse derrière un éclat ou son souvenir

                                (c’est la même chose)


    comme une lumière de fable.

     

     

     


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  • VIENT DE PARAÎTRE

    Jacques Ancet 

    Voir venir Laisser dire

    La Rumeur Libre
     
     
                                                   LAISSER DIRE
     
                                                                I
     
    On ne sait pas laisser dire. On dit ou on laisse. On ne fait pas les deux.
    La nuit, par exemple. Laisser dire la nuit. La lueur de la pierre et l’étoile.
    Laisser dire ce qu’on ne voit pas mais qu’on entend, si près qu’on l’a sur
         le bout de la langue.
    Quelque chose grignote les heures. On aurait cru l’inverse, mais non. On
         ferme les yeux. On laisse dire.
         

                                                                 *

    On laisse. La lumière pousse sous les yeux, la voix glisse entre les dents.
    Dehors, la beauté ressemble à une image. Mais c’est dedans qu’elle est
         cachée.
    Ce qu’on voit on l’écoute, mot à mot, l’inquiétude légère, la douleur,
    La montagne gonflée, rayée de vols, le temps qui vous regarde de ses
         pupilles vides.

                                                                  +

    On voudrait que ça ne cesse de parler. Comme des vagues, une à une,
    Qui déposeraient sur le silence tout ce qu’on n’a pas su dire, ces petits
         riens,
    Ce cri de la vie multiplié qu’on entend là- bas, ici, hier, demain, dehors,
         dedans,
    De partout et nulle part et qui vous traverse tellement que vous n’avez
         plus de bouche.

                                                                 *

    Laisser le jour, laisser la nuit. Laisser le temps, laisser le fil et le gravier,
    Ce qui s’approche qu’on ne voit ni n’entend. Une sorte de floraison invisible.
    C’est le printemps, dit une voix. Mais non. Ça n’a ni herbe ni fleurs. C’est
         à la fois
    Obscur et transparent. Un souffle sans air, un pas sans pied — va savoir.
     

     

     


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  • VIENT DE PARAÎTRE

     

     

     

    Rodolfo Alonso

     

    Entre les dents

     

     traduction de Jacques Ancet

     

     

    PO&PSY/ERÈS

     

    Exordre

        Traducteur, essayiste, critique et, avant tout et surtout, poète, Rodolfo Alonso a publié plus de vingt livres de poésie. Le titre du premier, qui réunit des poèmes écrits dès l’âge de 17  ans, annonce l’obsession centrale de cette voix unique : le salut ou rien. « Je veux être / de ceux qui aiment la vie / de ceux qui sont la vie /  incandescente inimitable ». Depuis plus d’un demi siècle, cette voix cristalline célèbre l’existence, structurant sa parole comme une spirale toujours plus ouverte. La spirale, a dit sor Juana, est la véritable représentation de la beauté.
        La beauté constitue la musique de ces poèmes, travaillés avec une rigueur formelle, imaginative et conceptuelle exceptionnelles. « Je vous invite / à promener l’amour parmi les indifférents », propose Alonso.  Son éclat provient sans aucun doute d’un sous-sol de douleurs et de saletés du monde qu’il a su écraser sous ses pieds à grands coups de beauté. A une époque toujours plus inhumaine comme celle qu’il nous est donné de subir, blessée par ce génocide plus silencieux que celui des fours crématoires mais non moins terrible qu’est la faim, sa poésie fait feu contre les ministres de la mort et attend le temps « où le mot amour n’aura pas besoin d’être prononcé ». Paraphrasant René Char, elle ne permet pas que les chemins de la mémoire soient couverts par la lèpre des monstres.
        Rodolfo Alonso, en véritable poète, donne un nom à ce qui n’a pas encore de nom. Sa poésie pousse sans être protégée de ce qui va venir et elle est pleine d’hommes et de femmes : « les chaînes / les mains des autres », lui font mal. Elle voit la parole d’autrui et l’accueille, la transforme, la calcine pour la rendre plus pure à l’autre. Elle interroge le mystère et trouve les labyrinthes de l’énigme. « Le bien et le mal forment pour toi un seul méridien ». Elle se pense elle-même et, pour se connaître, s’ignore. Son invention élargit l’invention de l’horizon.
        Je souhaite au lecteur de découvrir bientôt son œuvre entière : il entrera dans d’autres territoires de « Madame la Vie », où « le bel amour / reste et triomphe ». L’éclat de son écriture, œuvre d’une sobriété qui est matière, éclaire les temps obscurs, « réchauffe le cœur / du monde ».

    Juan Gelman



    HERBE SORCIÈRE

    les yeux ouvrent
    la fête

    l’eau claire de tous
    l’air
    la lumière pure

    que serait
    la vie
    sans musique


     


    LA RÉCOLTE

    oh saveur
    je ne te couvre plus de mes mains
    je ne peux ouvrir les portes de tes yeux
    je suis aveugle
    je tombe
    la mesure de ma douleur
    est mon châtiment

     


    LA MISÈRE L’ORGUEIL L’ESPÉRANCE

    difficile à toucher

    elle a un pas de soif
    des mains d’eau

    tiède

    dans le vent

    elle a de la lumière
    elle a du cran

    cette dure espérance

     

     

     


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  • Jean Murat ou le choix de la vie

    Dans une époque du tout image, de la communication tous azimuts, où les moyens technologiques sont tels qu'ils semblent ouvrir à l'homme les perspectives à la fois fascinantes et menaçantes d'une ère nouvelle prise entre l'angoisse d'une violence généralisée et l'espoir (toujours plus fragile, il est vrai) d'une véritable transformation de l'humanité, qu'est-ce qui fait peindre Jean Murat ? Oui, qu'est-ce qui le pousse, depuis plus de vingt ans, dans la solitude et l'anonymat, au mépris de tout confort matériel et mental à réinvestir à nouveaux frais cet art vénérable et pour certains moribond qu'on appelle la peinture ? Car il y a, chez lui, quelque chose de l'alpiniste et du joueur : solitude et risque de l'altitude, pari à fonds – et à fond – perdu...
    Baroque par nature – il y a là une sorte de peur du vide et un désir d'y échapper dans la prolifération, le contraste, le déséquilibre, la violence –, cette peinture s'est construite, comme tout art véritable, sur une suite de refus et d'adhésions. Refus, d'abord, d'un certain nombre d'esthétiques (et de contre ou anti-esthétiques) en vogue aujourd'hui, de l'art officiel et subventionné que je dirais installé et bien installé dans son obsession installatrice, à la facilité d'un certain symbolisme du retour à l'origine rehaussé des prestiges du travail des « matières », comme on dit, en passant par les arts « conceptuel », « pauvre », « abstrait » – lyriques, constructivistes ou autres – qui ne cessent de répéter les gestes fondateurs de quelques pionniers inimitables. Sans parler, bien sûr, de toutes les figurations et leur vieille monnaie périmée dont beaucoup trop, encore aujourd'hui, font comme si elle avait toujours cours.
    Ce refus et le risque de solitude et d'incompréhension qu'il suppose, n'est que l'envers de la reconnaissance avouée d'un certain nombre d' « alliés substantiels » » dont la présence vivante donne à ce travail son épaisseur et sa profondeur. Que ce soit dans la peinture rupestre ou dans les miniatures persanes du XVIè siècle, chez Michel Ange ou le Tintoret, Rubens ou Goya, Van Gogh ou Cézanne, Jean Murat retrouve cette force qui lui donne le courage de poursuivre son aventure dont il sait, nous dit-il, qu'elle n'est qu'« affirmation d'une victoire provisoire sur la mort ». Plus près de nous, c'est dans le voisinage d'un Bacon ou d'un Rebeyrolle qu'on pourrait le situer, avec ce qu'il y a dans ces œuvres d'énergie subversive et de refus en acte de s'inscrire dans quelque courant, groupe ou école que ce soit.
    S'il fallait le caractériser en peu de mots, je dirais que le travail de Jean Murat est une tentative toujours poursuivie, jamais achevée pour tenir les contraires, les traverser, les annuler : figuration et non figuration, couleur et dessin, technique et non-technique, instant et durée, image et récit, tradition et modernité. C'est là qu'est son rythme, dans cette tenue, ce risque accepté du chaos et du désordre, de la discordance et du ratage, au profit de ce qui se cherche, se perd, se trouve par éclairs, disparaît et réapparaît dans l'intensité brutale de son surgissement: l'autre face d'une réalité qui n'est plus cette image toute faite que nous en avons, description totalitaire – technologique – d'un monde où les ombres n'existent plus puisque tout est éclairé, exposé aux projecteurs d'une platitude épuisant toute vision et tout désir. Contre l'ennui d'un Loft story généralisé, contre les « retours-à » ou le statut répétitif et sans affects d'un certain art contemporain, Jean Murat nous met en face de ce qui échappe à toute maîtrise et à tout discours parce que, soudain, c'est là, dans la violence de son apparition : l'inconnu – le réel.
    Face à toutes les forces mortifères qui sans cesse nous menacent, nous parasitent et nous détruisent, peindre, pour Jean Murat, est alors plus qu'un art, avec tout ce que ce mot comporte de connotations esthétisantes et élitaires : c'est un choix de vie – le choix de la vie.

    Site de Jean Murat: http://www.muratpeintre.fr

     


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